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La Mare Rouge - Page 10

  • Ghost

    Je suis un adepte du ghosting, dit-il.

    Mais, je t'assure, avant de fuir à travers les aubes mauves, avant de ne plus jamais donner signe de vie, je prends soin de mes petites fiancées d'une nuit. Aucune d'elle ne pourra dénoncer un moindre manquement à la galanterie, le moindre impair aux règles de la courtoisie. Sans doute même suis-je le seul homme de leur vie qui leur aura témoigné autant d’ardeur et d’attention. Circonscrites dans le temps, certes, mais intenses et entières, je le certifie. Car je me rends indisponible au monde extérieur durant ce temps de fusion fiévreuse. Elles sont mon sacre de minuit.

    Non, je ne suis pas un prédateur, je suis un prestidigitateur de la vie. Je pénètre les destins mous, je crée l’accident enchanteur.

    Crois-moi, dans leurs grands lits froids, elles en rêvent encore.

     

     

     

     

     

     

     

     

    illustration : Anselm Kiefer

  • Paddy's Corner

    A 16h30, les nourrices croix-roussiennes agréées se donnent rendez-vous au Paddy’s Corner. Bébé 1 astique consciencieusement la table graisseuse à l'aide de son doudou-lapin tandis que bébé 2 remet à la bouche sa tétine tombée trois fois à terre dans une flaque de bière. Nounou 2 fait semblant de gronder.
    La nouvelle serveuse maladroite se laisse dragouiller par le prof de philo à gomina et catogan qui fait semblant de corriger ses copies. De vieux beaux désœuvrés font semblant de lire au bar - Michaux, Bukowski - et côtoient de joviales jouvencelles anglo-saxonnes qui ne font semblant de rien.

  • Les cannibales

    De vrais cannibales. Ils vous dévoreront tout crus les poumons, le foie, les reins, les boyaux, si vous n’y prenez garde.
    Celui-ci se pourlèche les babines. Dieu que ses dents sont affutées. De petites lames incisives, tranchantes. Un morceau de votre cervelle est encore pris entre ses canines. Vous le voyez quand il sourit. Il a commencé son œuvre de dévoration et ne compte pas s’arrêter là. Le goût de la chair appelle la chair. Il grignotera d’abord votre matière grise puis suçotera avec délectation votre substance blanche.
    Vous aurez beau vous calfeutrer pour échapper à leur appétit d’apprentis ogres, ils sauront vous trouver. L’odeur du sang, de la pulpe et du muscle, ils savent. A cet âge, on a de l’appétit. On dévore. Remarquez que ceux-là sont bien nourris. A chaque heure, son bout d’homme, son morceau de femme.
    Ils lacèrent la peau, les anthropophages, ils déchirent le cœur, ils fendent la boîte crânienne avec toute la fureur et la frénésie de la jeunesse. Sans méchanceté, non.
    Sans méchanceté.

  • Algorithme

    Je suis très déçue par le nouvel algorithme de Facebook.

    Je ne cesse de lui confier d'une manière scrupuleuse presque professionnelle à travers mes statuts des éléments personnels concernant mes préférences, mon lieu de vie, mes fréquentations.
    Je poste régulièrement des photos, je fais de mon mieux pour me rendre la plus transparente possible à ses yeux et, malgré cette coopération consciencieuse, il continue de me localiser à VILLEURBANNE et de me suggérer de rejoindre les pages Charles Pasqua-memorium et Eugénie Bastié.

    Un peu de sérieux que diable.

     

     

     

     

     

    Image : Winston and Julia in 1984 (1956) movie

  • Paradis

    Quand mon cousin est mort à 10 ans, et que j'avais moi-même 10 ans, je me suis demandée comment il était possible de mourir si tôt.

    L'explication du prêtre ne m'a pas satisfaite : Dieu l'aimait trop, il l'a ramené à lui.

    Je me suis dit que c'était un sacré égoïste quand même, parce que nous aussi on l'aimait trop Laurent. Tellement. C'était pas une raison.

    Puis, j'ai pensé que c'était peut-être pour équilibrer les âges au Paradis. Qu'on ne se retrouve pas qu'entre vieux là-haut. Qu'il y ait de la jeunesse, de la vie, des rires, des gazouillis de bébés aussi, des farces d'enfants, des bêtises d'ados.

    Enfin, voilà ce que je me suis raconté à ce moment-là pour me consoler toute seule. Pour me dire que, si ça se trouve, il serait un peu bien là-bas, sans nous. Laurent.

  • impasse

    J'ai un problème, me dit-elle. Les hommes que je trouve les plus sexys et attirants sont les hommes amoureux de leur femme. Tu vois l'impasse ?
    - Oui, Pamela. Oui.

  • Bois de santal

    Cela avait commencé précisément le lendemain de sa 48e année. On l’avait bien prévenue pourtant, mais ça lui avait fait quand même tout drôle.  Elle s’en était rendue compte à la sortie de sa douche matinale en se regardant dans le miroir : une partie de son épaule avait disparue. Dans le reflet, du moins, car elle ressentait son corps dans son intégrité. Elle pouvait toucher ladite épaule, la caresser, elle était bien là. Une amie lui avait dit que la disparition totale prenait deux années et que, par conséquent, on avait le temps de s’y faire et même de s’en amuser en surprenant ses proches. Les parties de cache-cache avec son mari avaient même mis du sel dans leur relation intime, avait-elle confié. Il suffisait de faire preuve d’un peu d’imagination pour créer à deux une nouvelle vie dans lequel le corps invisible avait toute sa place. Elle s’était ralliée à ce point de vue. Puisque c’était le sort des femmes de devenir transparentes aux yeux de la société à partir de 50 ans, il fallait trouver des subterfuges pour continuer de vivre joyeusement plutôt que de passer son temps à se lamenter sur son sort. Plus besoin de produits cosmétiques anti-rides, plus besoin de soins coûteux ni de dépenses extraordinaires chez le coiffeur. Plus d’attente soucieuse du regard désirant de l’autre. Le corps continuait de vivre sa vie de corps sans les contraintes de l’apparence. Une libération !

    Quelle belle invention que cette invisibilité de la féminité mûre, finalement, se dit-elle en se glissant avec volupté dans un bain moussant parfumé au bois de santal, le jour de sa 49e année.

  • Sortie de cours

    Cet élève très conflictuel en cours se transformait en protecteur de trottoir dès la sortie de la classe.
    Si un autre élève du lycée me saluait dans le couloir, il se tournait vers lui furieux et menaçant :


    - Tu ne dis pas bonjour à ma prof. C'est MA prof.

  • ADN

    Un homme me raconte que son ex a couché un soir de beuverie avec Higelin. Plus tard, un autre se vante d’être sorti avec une fille qui a eu une aventure sexuelle avec Renaud. Un troisième, enfin, m’explique que sa dernière compagne, coiffeuse dans le staff d’une tournée de J.J Goldman, a fait une fellation à Michael Jones avant son entrée en scène.

    Chaque fois, leurs yeux brillent comme si cela conférait une plus-value à leur personne. Comme si la célébrité des coïteurs d’une nuit avait déteint sur eux et que, par un mystérieux effet de ricochet, ils avaient reçu un peu d’ADN d’Higelin, de Jones et de Renaud.

  • Contrariété

    Pendant trente ans, elle lui fit payer quelque chose qu’il ne savait pas. Il avait beau sonder leur passé commun, il ne voyait pas ce qui avait pu déclencher l’humeur maussade et revancharde de sa compagne. Au bout d’un certain temps, elle-même n’eut plus aucune idée de la source de sa contrariété. Cependant, certaine de la légitimité de son mécontentement, elle continua de le punir.

    Quand elle geignit sur son lit de mort, il se pencha doucement vers elle avec l’espoir de connaître enfin la cause de son déplaisir mais elle se contenta de froncer une dernière fois les sourcils afin de signifier son entière et irréductible réprobation avant de fermer définitivement les yeux.

     

     

     

     

     

     

    Bernard Buffet, La femme aux crabes, 1948

  • Les goûts et les...

    A 13 ans, je me fais traiter d’antisémite car je porte un keffieh palestinien acheté place Guichard.

    A 14 ans, je suis une « sale raciste qui n’aime pas les Arabes » parce que je viens de m’acheter un bomber noir à doublure orange aux Puces du Canal.

    A 15 ans, je deviens « une sale hippie Peace & Love » car j’enfile une tunique indienne achetée à la boutique New Delhi de Saint-Jean.

    A 16 ans, je me transforme en « sale bourge du 6e » car j’entoure mon cou d’un foulard Hermès trouvé à Kilo-Shop rue d’Algérie.

    A 17 ans, je suis enfin « une sale gauchiste » quand j’arbore au revers du col de ma veste une superbe broche ornée d’une faucille et d’un marteau piquée à ma copine Stéphanie Crampon, au Havre.

  • Bardane et verveine

    Ses fans aimaient qu’il souffre. Il ne pouvait se payer le luxe d’aller bien, de manger sainement, de connaître un amour fidèle et serein. Ils lui en voudraient passionnément. Non. Il devait en baver, avoir mal, endurer et écrire des textes à la hauteur de son tourment. Ses amours devaient être aussi torturées que malheureuses, sa sexualité devait sentir le souffre, son addiction à l’alcool devait se vivre comme un suicide lucide et revendiqué. C’était le contrat tacite passé avec ses groupies. Et, ils ne lui laissaient aucun répit. Les femmes continueraient à liker ses poèmes et à acheter ses livres à condition qu’il persiste à paraitre aussi libre qu’un étalon sauvage, les hommes l’aimeraient jusqu’à la mort à condition que ses textes fassent écho à leur propre détresse existentielle. Pourtant, même Iggy Pop avait fini par confier à Paris Match qu’il ne carburait plus qu’à la tisane bio depuis 15 ans et qu’il menait une tranquille existence de petite vieille à la retraite dans sa maison des Caraïbes ! Mais lui… Il ne pouvait pas avouer qu’il allait manger à Francheville chez ses gentils parents tous les dimanches depuis 30 ans et que son enfance n’avait rien à voir avec le mythe crasseux qu’il s’était fabriqué au début de sa carrière de poète. Il perdrait tout du jour au lendemain.

    Il se mit à son bureau, « Putain, 6h du matin et l’envie de me flinguer. Ça tombe bien, l’ambulance est déjà en bas. Le petit vieux du 2e vient de clamser » puis fit chauffer la bouilloire pour goûter la concoction à base de bardane et de tilleul composée par sa mère. Dépurative et apaisante.

  • l'âge des actrices

    Judith, tu veux que je te résume les castings d'une comédienne de 50 ans qui, en toute logique, se présenterait pour le rôle d'une "femme de 50 ans, mère d'une adolescente difficile" pour le tournage d'une série télévisée rhônalpienne ?

     


    - Vous faites plus "fatiguée" que sur les photos... Vous avez des cernes...


    - Oui, en effet. J'ai le visage d'une femme de 50 ans, les traits d'une femme de 50 ans, en fait. Des cernes, quelques plis au coin des yeux. C'est bien l'âge du rôle, non ?


    - Oui... oui...


    La comédienne sélectionnée a finalement 10 ans de moins que le rôle.


    Patricia me demande si elle ne devrait pas penser au botox pour combler les petites rides, là et là. Un lifting, peut-être. "C'est ce que font la plupart des comédiennes de mon âge. Je crois que je vais devoir y passer aussi, si je veux continuer de tourner."


    Je lui suggère en plaisantant de viser plutôt les rôles de septuagénaire pour être sûre de faire assez jeune sans avoir à se retoucher.


    Mais ça ne la fait pas sourire.

  • Havre de paix

    En juin 1977, sur la place de l’hôtel de ville de ma cité natale, les colombes blanches lâchées avant un spectacle intitulé "Un Havre de paix" se jetèrent, éblouies, contre les projecteurs scéniques et tombèrent mortes, les unes après les autres.
    Le reste de la soirée fut, cependant, une vraie réussite.

  • Dans mon jardin

    Quand j'avais 7 ans, j'étais entourée de célébrités.
    Mon père ressemblait au cow-boy des Village people, Monique Crampon à Bonnie Tyler, Philippe Delarue à Eddy Mitchell, ma mère à Joan Baez, Martine Bonnet à une Miou-Miou brune et Michel Fugain, qui était dans mon jardin en juin 1977, ressemblait en tout point à Michel Fugain.

  • La peau du monde.

    Sophie est très gentille, c’est toujours elle qui s'occupe de mon shampoing me dit Christiane. Elle commence par presser mes tempes de ses doigts puis produit des mouvements de rotation amples et continus. Elle enserre, ensuite, ma boîte crânienne de ses deux paumes et fait glisser ses pouces pour atteindre la nuque. Du bout des doigts, elle frictionne mon cuir chevelu avec douceur. Au début, j’avais du mal à fermer les yeux. Il me semblait impudique de me laisser aller à un tel plaisir sensuel en public.

    Il y a dix ans encore, le passage au bac se faisait rapidement. Une formalité. Shampoing, eau, mousse, frottement, eau de rinçage. Soin qui reposait cinq minutes si on le souhaitait. Puis, est venu le temps du shampoing-massage. Cela a coïncidé avec le décès de Lucien. Il est mort à soixante-dix-huit ans. J’en ai quatre-vingt-cinq aujourd’hui. Sophie masse mon cuir chevelu et ses doigts sur mon crâne sont un retour vers le privilège d’être touchée. Elle ne sait pas à quel point ses mains sur ma tête sont un moment exquis de proximité avec un autre humain. Les mains de Lucien me manquent. Lorsque j’étais jeune, je pensais à la vieillesse avec dégoût. Je n’imaginais pas que l’on puisse continuer de caresser, d’avoir du désir pour un corps chiffonné et abîmé. Mais ça ne se passe pas comme cela. Lucien et moi avons continué les caresses, les mains dans les cheveux, la pulpe des doigts sur les peaux, jusqu’au bout. Après sa mort, l’absence de contact physique m’est apparue aussi violente que la privation de lui. Plus personne pour toucher mon corps, pour effleurer mon visage, pour masser mes pieds douloureux.

    Je ne peux pas dire à Sophie l’importance de ses gestes au moment du shampoing, la dimension sacrée de ce rendez-vous avec le corps d’un autre être. Les vieilles dames comme moi, le savent, elles. Quand je les vois fermer les yeux au bac, je sais. Je sais le bercement charnel auquel elle s’abandonne quelques minutes. Parfois, je demande une manucure avant le shampoing, pendant la couleur. Fabienne transforme mes ongles en petits boutons de nacre. J’en oublierais presque la disgrâce de mes doigts arthrosés et difformes.

    Elles sauront, elles aussi, un jour, le doux instant. Celui où revient à nous l’amour perdu, la jeunesse déchue, le corps vivant. La peau du monde.

     

     

     

     

    Image : Anselm Kiefer, Lilith au bord de la mer Rouge

  • Iole

    Tiens, y a La Baronne qui passe.
     
    La Baronne, c'est Iole Facca, fille d'immigrés italiens. Elle n'a rien d'une baronne. Elle est juste mariée à Marceau Baron, français du quartier et imprimeur.
    Dans la bouche des femmes du coron, elle est devenue "La Baronne". Parce qu'elle passe la tête haute, qu'elle porte de petites perles nacrées aux oreilles et du fard sur les pommettes. Elle avance un peu crâneuse aussi, agaçante avec sa taille de brindille et ses airs de dames du monde qu'elle se donne. Alors que, vraiment, y a pas de quoi. C'est juste une fille de ritals. Même qu'après la guerre, les "résistants", ils ont failli la tondre, elle et sa sœur. Parce qu'elles lavaient le linge des boches... Enfin, on sait ce que ça veut dire, hein. D'ailleurs, le réverbère qui a été installé après tout ça devant la porte de Iole, ça ressemblait bien à la lampe rouge des bordels. Enfin, c'est ce qui se dit, ici.
     
    Iole Baron-Facca est morte de la tuberculose dans sa quarante-deuxième année. Elle n'aura pas eu le temps d'être ma grand-mère maternelle. 

  • Salon du livre

    Un jour, j'écrirai sur la petite mélancolie dans l’œil de la compagne de l'auteur quand elle attend la fin de la signature dans l'arrière salle d'un quelconque salon du livre de Paris ou de Province.

  • Le Cri

    Imagine,

    si notre système empathique faisait,
    soudain,
    accéder l'humanité entière
    à la clameur des frayeurs de la terre.
    Aux sanglots des terreurs enfantines,
    aux pleurs des endeuillés,
    aux plaintes des bêtes aux abattoirs,
    aux hurlements des martyrs du viol,
    aux gémissements des torturés...

    Nous incarnerions, en un seul corps muet, le Cri de Munch, figé dans une sidération sans fin.

    Qu'en serait-il des bourreaux ?

  • de dos

    Un jour, j'ai arrêté de poser de dos sur mes photos de profil
     
    Un jour, j'ai arrêté d'utiliser un pseudo mystérieux sur les réseaux sociaux
     
    Un jour, j'ai arrêté de dire "c'est une image/un texte plein.e d'humanité"
     
    Un jour, j'ai arrêté de vouloir aller à la rencontre de l'Autre quand l'Autre me mine
     
    Un jour, j'ai arrêté de faire des anaphores faciles pour raconter des choses pas très
    passionnantes
     
    (mais ça m'a pris du temps)
     

  • Pieux mensonges

    Il finit par se demander si son extrême timidité qu'il avait toujours associée à un sentiment d'humilité et de modestie ne révélait finalement pas un orgueil démesuré. Le fait de ne pouvoir ni s'exposer ni s'exprimer en public n'était-il pas le signe d'un caractère présomptueux ? N'était-ce pas accorder une importance disproportionnée à sa parole ? Lui octroyer un statut déraisonnable ?

    Plus tôt dans la journée, il s'était fait la réflexion qu'on se leurre beaucoup sur soi, avec une grande conviction aveugle. Son ami Bruno, par exemple, n'avait toujours pas compris que le grand altruisme et le dévouement aux autres qu'il portait en étendard avaient pour fonction principale de sauver sa propre peau. Il pensait aider les malheureux, ce sont eux qui le tenaient à bout de bras pour qu'il ne chute pas.

  • Par pur égoïsme, je décide que je mourrai avant toi. Je sais, ce n'est ni gentil, ni généreux, ni courageux de ne pas vouloir te survivre. Mais que veux-tu. Que veux-tu que je fasse là, sans toi, dis-moi ?

  • Gnossiennes

     Aujourd’hui, j’ai serré tous mes CAP maçons dans les bras. Enfin, façon de parler.

    Après la chanson offerte du mercredi, on a fait de la géographie sur Satie. Tout de suite, un croquis du couloir de la chimie dessiné sur Gnossiennes, ça te prend une autre gueule, ça respire différemment.

    Satie, c’est le partenaire numéro un de nos travaux écrits. En deuze, y a Les Nocturnes de Chopin, puis Schubert.

    Ensuite, on a écrit une lettre à Magyd Cherfi pour lui demander si sa mère n’est pas trop triste quand elle lit le texte « La Honte » dans Livret de famille parce que, franchement, « ça s’fait pas d’écrire des phrases comme :

    On n’aimait pas nos mères, elles étaient laides, incultes et méchantes. Chacun voyait sa mère dans la mère de l’autre, comme si elles n’étaient qu’une. Une pour tous, difforme, multicolore, vague. Dans ma tête, une plainte… »

    Puis, j’ai dû rappeler à D et H que chaque fois qu’ils s’insultent et se moquent méchamment l’un de l’autre, ils perdent un peu de de grandeur et de majesté. J’ai répété que la dérision, le cynisme et le sarcasme sont une lâcheté si l’on en abuse. Que la tendresse est un courage d’homme.

    En revanche, je n’ai pas osé leur dire que les adultes d’un gouvernement ont décidé qu’à la rentrée prochaine les heures allouées au français et à l’histoire-géographie, en France, pour les classes de CAP allaient passer de 4hs hebdomadaires à 1h30.

    J’aurais eu l’air de quoi avec mes grands principes et mes grandes valeurs humanistes ?  D’une grosse nouille.

    C’est à ce moment-là de la matinée que je les ai tous serré très fort dans mes bras avant qu’ils ne repartent dans le fracas et la cohue du monde.

  • Eucharistie

    Lors la messe de minuit, au moment de l’eucharistie, je reste assise sur le banc car je n’ai pas le droit de tendre la langue pour recevoir l’hostie : je n’ai pas fait ma communion. Depuis l’enfance, je suis frustrée de ce goût. A l’âge de 10 ans, je demandais déjà autour de moi : quelle est la saveur de l’hostie ? « Ça a le goût de pain sans sel » « C’est fade » « Ça colle au palais » « C’est pas bon » Aucune réponse, aussi dissuasive soit-elle, ne m’a jamais éloignée de ce sentiment de privation. Bien sûr, la solution pour combler ce manque serait de me glisser dans la file des communiés, un jour de noël. Mais une grande main invisible me plaque au sol et me stoppe dans mon élan à chaque tentative de rébellion.

    On ne la lui fait pas à l’envers aussi facilement, il faut croire.

  • Mystère

    Sophie se demandait pourquoi Franck s’entêtait à penser que les femmes étaient plus mystérieuses que leurs semblables masculins. Selon lui, leur sexualité était plus subtile, plus cérébrale, leur psychologie plus complexe, plus raffinée, leur esprit, plus impénétrable, plus sibyllin.
    Femme, Sophie était bien placée pour savoir que cela n’était que fantasme et élucubration mais elle ne parvenait pas à l’en convaincre. Elle avait beau feindre de temps en temps la balourdise intellectuelle et la rusticité psychique, il avait décidé, une fois pour toute de sa finesse mentale. Les femmes étaient des énigmes, c’était tout.
    Ce jour-là, elle n’essaya pas de le contredire. Elle le prit dans ses bras et lui signifia toute sa tendresse.
    Il en fut très satisfait. « Tu vois, chérie, ce que j’aime chez les femmes, c’est qu’elles verbalisent plus volontiers leurs sentiments que les hommes ».

  • Dalton

    J'ai l'âge de 9 ans quand mon père m'annonce que je suis porteuse du gène du daltonisme et que par conséquent, si un jour j'ai des enfants et que ce sont des garçons, il y a de fortes "chances" qu'ils soient DALTONIENS.
    Je prends cette nouvelle de plein fouet et je retourne affligée dans ma chambre. J'ai la vision de moi, 20 ans plus tard, accompagnée de quatre épouvantables gaillards répondant aux noms de Joe, William, Jack et Averell.
    Ce n'est qu'à l'âge de 11 ans que je comprends enfin que ce gène ne transforme pas les enfants naissants en frères Dalton. Soulagée, je fête la nouvelle avec mon chat Bacchus.

  • sauf

    Ce grand cynique ne comprit pas ce qui lui arrivait ce jour-là. Il fut soudain débordé d'une émotion inconnue qui le laissait KO, stupéfait. Il avait beau sonder ses plus lointains souvenirs pour ramener à lui cette sensation, il ne parvenait ni à identifier ni à nommer cette secousse. Il tenta de l'éloigner par l'ironie et le sarcasme. Rien n'y fit. Il interrogea alors la source de l'affolement et en conclut qu'elle se trouvait dans ses bras.

     

    Un nouveau né assoupi tenait avec fermeté son index droit dans sa minuscule main.

     

    Pour sauver sa peau, il rendit l'enfant à sa mère et s'enfuit en courant de l'hôpital.

  • Atomium

    Dans le hall de l'Atomium de Bruxelles, une mascotte géante me retient par le bras afin que je prenne la pose pour une photo souvenir. Mon refus poli mais ferme provoque chez la grande peluche une réaction aussi inattendue qu'excessive : elle se met à gémir très fort en frottant ses yeux de ses gros poings blancs tout en secouant la tête de manière tragique.
    Des touristes de toutes nationalités se retournent, s'arrêtent, froncent les sourcils devant la scène. Les enfants s'inquiètent, les parents rassurent, les vigiles s'impatientent, le photographe piétine.
    Je sens bien, en cet instant, que le monde entier condamne sans appel cet impair impardonnable : j'ai fait pleurer Spirou, un si beau jour d'été.

  • 507 heures

    Une pensée, ce soir, pour la comédienne intermittente qui, afin d'atteindre ses 507 heures, a accepté de faire la voix off d'une pub DAFLON dans laquelle elle répète 6 fois "pour soigner votre crise hémorroïdaire".

  • Louis de Funès

    Il me demande d'abord si j'aime Michael Jackson. Lui, il l'aime beaucoup car il danse très bien. Puis, il me demande si j'aime Louis de Funès car, lui, il adore : il le fait beaucoup rire.

    Je n'ose pas lui dire que pour un enfant en petite section de maternelle, il quand même de sacrés goûts de vieux...