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La Mare Rouge

  • masquer la publication

    Depuis plusieurs mois, un petit garçon esclave de RDC court sous la pluie et dans la boue, dans les fenêtres facebookiennes de mes amis. Il exécute des aller-retour paniqués en portant des charges, malmené par un adulte brutal. La légende de la vidéo précise que ces enfants esclaves extraient à main nue le colbat de nos smartphones.

    Facebook propose : "masquer la publication" "se désabonner".

    Ah oui ? On peut masquer l'abomination ?
    Ah bon ? On peut se désabonner du mal absolu ?

    Je ferme l'écran de l'ordinateur.

    Et, l'enfant poursuit son interminable course effrayée quelque part sur Terre.

  • elle dit

    Elle dit : J'ai un amant riche et un amant pauvre, avec l'un je dors dans des palaces avec l'autre, je fais l'amour dans des Formules 1.

    Elle dit : Je m'assois à la terrasse du café du palais de la Justice parce que c'est là que viennent déjeuner les magistrats. Je croise et décroise les jambes.

    Elle dit : Tu devrais faire comme moi, prendre un coach sportif à domicile, c'est plus pratique.

    Elle dit : Je t'ai prise comme alibi même si l'on n'est pas amies. Quand je vais voir mon amant, je dis à mon mari que je suis avec toi. Tu es une collègue de travail avec qui je prépare un projet pédagogique. Tu pourras confirmer si je te croise avec lui ?

    Elle dit : T'as une sale gueule ce matin.

    Elle dit : Je ne viendrai pas à la réunion de 14h, mon riche amant m'attend à Lisbonne. Il me paie l'aller-retour en avion pour que l'on déjeune ensemble.

    Elle dit : Regarde, c'est lui sur son yacht. Il est beau, non ?

    Elle dit : Je crois que mon mari se doute de quelque chose.

    Elle dit : Sa femme a découvert notre histoire. Elle a voulu me rencontrer. Elle est superbe, on dirait une mannequin. Je me demande ce qu'il fait avec moi.

    Elle dit : Dis donc, ton cul, il a pas triplé de volume ?

    Elle dit : Je suis enceinte mais je ne sais pas si c'est de mon mari ou mon amant. Je ne vais pas le garder.

    Elle dit : Je crois que je vais passer un concours de direction. 

     

  • Le jour où Jane B. m'a sauvée.

    Quand je rencontre Jane Birkin pour la première fois, j'ai dans les 14-15 ans. Je suis une longue créature chétive,  osseuse et farouche. Rien ne pousse ni devant ni derrière. Les seules choses qui fassent forme sur mon corps sont des côtes et des omoplates saillantes, des genoux cagneux. Je lorgne avec envie les nénés des copines déjà formées, les bosses qui poussent le chandail, les marques de soutien-gorge apparentes. Je vois bien ce que ça fait dans les yeux des garçons ces histoires de trucs qui émergent sous les débardeurs. Y a ceux qui regardent franco, un peu hypnotisés, y a ceux qui font semblant que non, mais si.

    Soudain, les filles de la récré les plus transparentes quelques mois auparavant se trouvent dotées d'un super-pouvoir dont elles sont elles-mêmes surprises. C'est la roulette génétique de la vie qui se joue là. Je comprends assez tôt qu'il va falloir me trouver un autre don de la nature si je veux attirer le regard des garçons, mais franchement, pendant très longtemps je ne vois pas quoi. 

    Pour me faciliter l'existence, je décide que les garçons de mon âge sont TOUS des crétins finis et je brigue du côté des "vieux" de Terminale qui se contentent de me bousculer dans les escaliers du lycée.

    Quand je rencontre Jane B. j'ai abandonné tout espoir de séduire à l'aide d'arguments physiques, et mon acné, mon appareil dentaire et ma coupe-garçonne viennent parfaire le tableau de l'adolescente pathétique aux allures androgynes-anorexiques. Je porte alors deux pantalons superposés pour cacher mon absence de formes et m'épaissir un peu.

    Ma tante Domitilde me reçoit à Lille. Elle a laissé traîner sur la petite table de son salon de vieux magazines "people" avec des photos en noir et blanc que je feuillette en attendant qu'elle apporte le café et les petits gâteaux.  Sur la double page du milieu, je découvre une jeune femme aux jambes arquées et maigrelettes dans un mini-short en jean, tenant au bout de son bras un grand panier en osier rigide. En haut un débardeur blanc à même la peau, sans rien dessous, dont le décolleté descend bas sur l'absence de poitrine. Deux tétons, juste, pointent sous le tissu. C'est Jane B. Elle défie l'objectif de son regard effronté et gamin. Elle a un sourire d'enfant. C'est une adulte, une "vieille" d'au moins 25 ans, mais son corps est celui d'une adolescente.

    Ce n'est pas le corps d'une adolescente, c'est MON corps.

    Et ce corps est dingue. Plat mais pas que, courbes discrètes,  hanches de garçon, cuisses imparfaites totalement désirables. Cette fille est SEXY sans les attributs de la féminité. Ça se peut. Ça existe. Choc profond. Renversement des valeurs. Claque morphologique. J'ai trouvé une sœur anatomique.

    Domitilde me confirme que cette fille existe bien. Si j'avais eu la télévision à la maison durant les dix années précédentes, j'aurais peut-être pu l'apercevoir dans les émissions de Maritie et Carpentier en duo avec Gainsbourg, Sardou ou Carlos... Je l'ai découverte juste à temps, avant la mode des Samantha et Sabrina qui aurait finie de m'achever. Ce jour-là, une partie de moi était secourue.

    Ce jour-là, Jane Birkin m'a sauvée.