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La Mare Rouge

  • Philippe K.

    Philippe Katerine raconte qu'un jour il demanda à sa maman de lui faire un billet d'absence car il ne voulait pas aller à la piscine.
    Il trouva le lendemain un mot d'excuse posé sur la table de la cuisine :

    Philippe ne peut pas aller à la piscine car il de grosses narines.

  • Philippe K.

    Dominique A dormit un jour chez Philippe Katerine qui eut la gentillesse de le loger dans une chambre d'ami.
    Il sursauta de frayeur quand, en pleine nuit, il se réveilla et découvrit le visage de son hôte, immobile, dix centimètres au dessus du sien.

    "J'aime te regarder dormir" expliqua Philippe K.

     

     

     

  • Florent et Vanessa

    Parfois Florent Pagny se souvient que le jour où Vanessa l'a quitté tous ses potes sont partis avec elle. Il part alors galoper dans la Pampa pour se vider la tête.
    Azucena devine, elle ne dit rien quand il revient et lui sert juste un bon chocolat chaud en lui passant la main dans les cheveux.

  • Zone C

    La dernière image que j’aurais pu garder de Sète hier en la quittant est celle d’un enseignant prenant feu devant son collège du centre-ville aux alentours de 16h30. Mais cela n’a pas été le cas car, à ce moment-là, j’étais chez Marie-Emmanuelle et Philippe et mon ultime vision est donc composée d’amis, de petits gâteaux, de vagues vertes et de mouettes.

    De tous les actes de mort sur soi, l’immolation est le geste le plus tragique. Je ne me risquerai pas à lister une hiérarchie des formes les plus efficaces de suicides (cela a déjà été fait à travers des ouvrages à présent censurés) mais il faut bien admettre que le feu volontaire sur sa propre personne reste la manifestation la plus violente et spectaculaire de la désespérance humaine. Au contraire des habituelles mises à mort solitaires et secrètes, l’immolation se distingue par son caractère sensationnel et ostentatoire. Le monde doit être le témoin horrifié du dernier haut-le-cœur qu’il a provoqué.

    Je compte sur l’Institution pour brosser le portrait d’un professeur « très fragile psychologiquement », « cumulant les problèmes personnels et familiaux » (il revenait le jour-même d’un long congé maladie).
    Les raisons de se suicider ne manquent pas, en effet.
    Mais, il a choisi de le faire devant son établissement scolaire, devant ses élèves, devant ses collègues, devant sa direction. Il s’est aspergé d’alcool à brûler et a allumé un briquet après « une journée de travail très difficile ».

    Lundi, la zone C est en vacances.

  • La dernière Clodette

    Hier, j'ai rêvé que la dernière Clodette était morte. J'essayais d'organiser des funérailles nationales mais cela n'intéressait personne
    Je me retrouvais seule à suivre le corbillard sur un boulevard désert. Les haut-parleurs de la ville crachaient Magnolia for ever.

  • Mardi matin

    Elle se rongeait les ongles tous les mardis matin devant la photocopieuse de la fac. Quand j’entrais dans le local, elle répondait à peine à mon bonjour tout occupée à des pensées qui semblaient lui faire vivre de vifs tourments. Étaient-ce ses gestes saccadés ou son aura négative ? La photocopieuse se mettait systématiquement à dérailler à son contact ce qui avait pour effet d’accentuer sa panique. Car, bien que je ne lui aie jamais fait aucune remarque désobligeante à ce sujet, ma seule présence dans la pièce suffisait à créer en elle un surcroit de tension et d’émotivité.

    J’avais du mal à imaginer que le ronron des cours et la fréquentation des étudiants puissent être la cause de sa nervosité. Il ne se passait jamais rien de bien inquiétant au cours de nos journées universitaires.

  • Accueil écrivains à Bron (série 1)

    Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé n'est ni fortuite ni involontaire.

     

    Houellebecq ne veut pas quitter son imperméable fermé jusqu’au col mais il veut bien un whisky.

    Denis Podalydès est très amène et avenant. Il veut bien un café allongé.

    Philippe Jaenada est très farceur. Et un peu maladroit. Il renverse son dessert sur ses genoux au restaurant.

    Serge Joncourt est de bonne composition. Il porte ses sacs et valises dans les escaliers sur trois étages parce que je lui ai dit que l’ascenseur est en panne (mais en fait non).

    Sylvie Testud rit et parle fort. Elle dit « au secours » et me tourne le dos quand je lui tends une photo de nous deux dans un cours de théâtre datant de 1986 (j’allais lui offrir, mais non).

    Eugène Savitzkaya sait faire le poirier en récitant des poèmes.

    Lydie Salvayre est aussi élégante que gentille. Elle n’ose pas glisser « Mireille Mathieu » en guise de mot caché dans sa rencontre littéraire du lendemain comme lui a suggéré l’auteur farceur.

    Philippe Djian semble faire la tête mais non, il est juste fatigué (la gare de la Part-dieu, c’est déprimant).

    Chloé Delaume a l’air de moyennement aller. Il parait qu’il y a de l’eau dans le gaz entre elle et Medhi B.K.

    Jean-Bernard Pouy est drôle et bavard. Il veut bien un whisky, puis un autre.

    Virginie Despentes est exquise et tellement attentive aux autres qu’on a l’impression que c’est elle qui accueille.

    Anne Wiazemsky est charmante et blagueuse. Elle raconte des anecdotes sur Françoise Hardy (que je n’ai pas le droit de dévoiler).

    Serge Joncourt me dit le lendemain de l'épisode de l'ascenseur : J'ai cru que vous l'aviez fait exprès parce que vous ne m'aimiez pas.

  • Saint V.

    A observer la composition des vitrines des boutiques de lingerie annonçant la Saint-Valentin on pouvait en déduire que toute femme amoureuse avait pour mission ce jour-là de se métamorphoser au mieux en gogo danseuse d’une boîte de semi-luxe au pire en actrice d'un porno cheap.

  • tarte tatin

    Il y a trente-huit ans, quand je dansais le Sampa et que j’étais amoureuse de Charles Ingalls, j’écrivais dans mon journal intime :

    "Un jour, dans très longtemp, un homme deviendra mon mari. Où est-il ? Que fait-il ? C’est drôle de pensé que ce garçon vit une vie paralèle à la mienne en ce moment sur Terre et qu’un jour, ce sera le moment de le rencontrer. Mais pas avant."

    Je ne suis plus amoureuse de Charles Ingalls et je ne sais plus danser le Sampa.

    Il est dans la cuisine et je n’ai pas le droit de rentrer car il prépare une tarte tatin endives-fromage de chèvre dont lui seul à le secret.

  • guano

    Les petits êtres humains lèchent les cailloux, mangent la terre, croquent l’écorce, mâchent les fleurs, boivent l’eau de mer, sucent les galets, goûtent la glaise, la flaque, la neige, la glu, le guano.


    Plus tard, ils avalent des steaks ou des graines germées (c’est selon).

  • Transport en commun

    Ce matin, dans le métro, tout le monde avait la même tête :  les hommes, les femmes, les enfants, les jeunes gens, les vieux, les contrôleurs et les bébés.
    J'ai sorti mon miroir de poche avec inquiétude pour vérifier : j'avais les mêmes traits que tout le monde.
    Je n'aurais pas aimé dépareiller.

  • L'élu

    Une fois, pourtant, il s'en souvient comme si c'était hier, il avait été l'unique vainqueur, l'élu parmi des centaines de millions. Un vaillant combattant, le premier des premiers, le chef de file d'une armée tumultueuse, un guerrier héroïque à la flagelle vive, à l'esprit brave et frondeur tout entier tendu vers une seule aspiration : conquérir et faire acte de création avant de se jeter nu et brut dans la grande épopée tragico-lyrique.

     

     

  • Songe de c...

    Entre 1995 et 1998, je déjeune de temps en temps avec elle dans la petite brasserie de la rue des Quatre chapeaux qui se situe juste en bas de chez moi à trois pas de la boutique "Songe de cuir" et en face du Sex Shop "Euroshop". Elle s’appelle Irène, elle a cinquante-trois ans, elle est mère d’une fille de 25 ans qui vit à Toulouse. Elle habite un petit appartement de la rue Ferrandière et se prostitue depuis 20 ans dans ce quartier du 2e arrondissement. Elle a commencé tard par rapport à ses copines de travail. Question de survie après "un divorce difficile". Elle est l’une des dernières prostituées de rue de Lyon. Elle tapine à l’angle de la rue des Quatre chapeaux et de la rue Ferrandière et emmène ses clients dans son appartement qui contient une pièce aménagée pour son travail.
     
    Elle a ses habitués, "ses hommes fidèles" comme elle les appelle. Certains d’eux ne demandent qu’à être dorlotés, câlinés comme des enfants tristes durant le quart d’heure de passe. Elle les berce et caresse leurs cheveux et leurs crânes lisses. Ils se connaissent depuis si longtemps que parfois il n’est même pas besoin de parler. Les autres hommes ce sont des gens de passage (de plus en plus rarement) ou de vieux immigrés. Parfois des jeunes de toutes nationalités qui veulent s’amuser. Ceux-là, elles les craint. Ils se conduisent mal, lui parlent mal pendant la transaction, "des chiens" elle dit. Ça les excite de se taper "une vieille prostituée". Ils ne sont ni élégants ni gentils. Mais c’est rare. De toutes façons, les hommes maintenant, jeunes ou âgés, préfèrent aller dans les bars américains, des endroits clos et discrets dans lesquels on trouve des jeunes filles de l’Est très jeunes, très belles et très dociles. Des esclaves sexuelles à bas prix, prisonnières de réseaux mafieux. Ou encore dans les caravanes du périphérique, vers Perrache pour trouver des Africaines encore moins chères. La compétition est alors telle qu’Irène se contente de ses quelques clients habitués pour vivre.
     
    Son âge, aussi, devient un handicap. C’est pourtant une belle femme. Rousse brasillante (je n’ai jamais su si c’était un postiche), les yeux verts maquillés de violet, une bouche grande et dessinée. Sûr qu’elle devait être la reine du quartier il n’y a pas si loin. Quand elle entre dans la brasserie vêtue de son manteau impression léopard (toujours le même) et de ses accessoires de théâtre, (des talons aiguilles, un sac à main en croco et des foulards savamment mêlés à ses boucles rouges) elle en jette. Une actrice de cabaret à jarretelles. Ça se tait un instant dans le restaurant. Puis les conversations reprennent.
     
    Elle est toujours attablée seule, mais choyée par le patron. Je lui adresse la parole un jour et on prend l’habitude de se retrouver quelques fois par mois sans se donner vraiment rendez-vous. Je suis déjà là, elle vient s’asseoir, ou c’est le contraire.
     
    On discute de tout et de rien. De mes remplacements de prof dans divers collèges et lycées de Lyon, de ses clients, de sa fille. Qui n’a jamais su ce que faisait sa mère. Elle pense qu’elle travaille dans une boutique de lingerie fine. Quand elle vient lui rendre visite à Lyon, Irène s’arrange avec une amie qui l’accueille quelques heures dans son magasin où elle joue la vendeuse. C’est là qu’elle se fournit en sous-vêtements chics pour son travail. La petite retourne à Toulouse avec l’assurance que sa maman est une très bonne vendeuse de culottes de luxe. Je n’ose pas lui demander comment elle s’est débrouillée pour cacher si longtemps son vrai travail à sa fille, ne s’être jamais fait surprendre dans la rue ou à la maison quand celle-ci était adolescente. Et puis, je me dis que, peut-être sa fille sait et qu’elle ne dit rien pour ne pas gêner sa mère. Que c’est un délicat pacte tacite entre elles-deux. 
     
    Un jour je déménage. Je n’ai plus beaucoup l’occasion de revenir dans le quartier et je la perds de vue. Je la revois pourtant une fois. Elle n’est pas en tenue de gala. Elle porte un survêtement rose et des baskets assorties. Je la reconnais à sa chevelure montée en chignon noué par un foulard zébré. Elle ne me voit pas. Elle est à présent une vieille dame qui va au marché du quai Saint-Antoine avec son caddie à courses comme le font toutes les vieilles dames du quartier.
     
    Elle passe devant l’ancienne enseigne "Songe de cuir" qui a pris le nom de "JACQUIE ET MICHEL".

     

  • Soir autorisé

    Paul fixe longuement le verre de bière posé sur le zinc comme s’il recelait la solution à un problème dont il ne connait pas le nom. Pauline lui demande si c’est son soir autorisé.  La serveuse du Troc connaît tous les jours de résidence alternée, les tours de garde et de sortie des habitués du comptoir. Elle sait qu’elle ne verra jamais Julien les vendredis impairs car il récupère ses jumeaux à 16h30. En revanche, elle verra débarquer Sylvain avec ses deux pseudo-artistes de potes car c’est son week-end free. Karim sera attablé chaque mercredi soir pair avec des copines rigolotes et sexys devant une planche fromage-charcuterie et Francky viendra se consoler sur son épaule un samedi par mois car son ex n’aura pas respecté, une fois de plus, son droit de visite.

    Pour Paul, l’organisation est plus compliquée. Avec ses quatre enfants de deux premiers mariages et ceux de sa nouvelle compagne, plus jeunes que les siens et 24h/24 à la maison. Elle lui donné le droit à un soir autorisé par quinzaine dont il peut faire ce qu’il veut. Le plus souvent, il se retrouve seul au comptoir du Troc devant une ambrée, l’air un peu absent.  Il dodeline de la tête sur No more Heroes des Stranglers.

    Pauline ressert un bol d’olives mélange méditerranéen et ajoute, parce qu’elle l’aime bien, un supplément chips au vinaigre.

     

     

     

     

     

     

     

  • Moustache

    A l'âge de 5 ans, elle se lève la nuit pour tirer la moustache de son père et pincer le bras de sa mère afin de s'assurer qu'ils sont encore vivants. Souvent, ils se réveillent en sursaut et la disputent furieusement. Ravie et rassurée, elle retourne alors se coucher et s'endort d'un sommeil imperturbable.

  • La fatigue des morts

     Parfois, je vois les morts de ma vie apparaitre au coin d’une rue. Eux non, je crois.

    Lundi dernier, place Bellecour, j’ai entrevu le long corps voûté de mon père dépasser un instant de la foule avant d’être englouti par la bouche du métro. Il semblait si las de loin.

    Comment se fait-il que les morts n’aient pas l’air plus reposés que les vivants ?

  • Erotomania

    " EROTOMANE, adj. et subst.:
    (Personne) qui est affecté(e) par l'illusion délirante d'être aimé(e). L'érotomane, persuadé de son pouvoir irrésistible de séduction (...) se trompe dès le départ sur l'objet de son dévolu, croyant y reconnaître des signes d'amour, et il le persécute dès que son erreur apparaît (Mounier, Traité caract.,1946, p. 554)."

    Tu vois bien, ça ne peut pas être moi. Moi, je suis certaine qu'il m'aime. On est amis sur F.B depuis un mois et il a déjà liké trois de mes statuts, il a posté une photo de chat le même jour que moi il y a une semaine, et il y a 3 ans, ALORS QU'ON NE SE CONNAISSAIT PAS, il a partagé ma chanson préférée de Neil Young ! Si ça c'est pas des signes !

    - Quand même, j'ai l'impression que tu t'emballes un peu, Pamela.

    - Jalouse.

  • Vogues menthol

    C’était une gosse de riches, alors ça ne serait venu à l’esprit de personne de la plaindre. Penses-tu, une petite minette sapée Sonia Rykiel et parfumée Guerlain tandis qu’on courait les fripes de Saint-Jean pour dénicher des frusques griffées et qu’on s’enduisait d’eau de Cologne bon marché.

    Mère architecte cosmopolite, père dans les affaires internationales. Ses parents, toujours en partance, lui avait loué un appartement cossu dans le 6e arrondissement juste au-dessus du leur. Ils pouvaient ainsi à leur guise aller et venir, inviter leurs amants et maitresses respectifs, organiser des soirées d’adultes au retour de leurs voyages et de leurs séjours professionnels. Ils ne faisaient tous les trois que se croiser quelques fois par mois.

    Elle fumait des Vogues menthol qu’elle écrasait du bout de ses semelles de marque italienne devant le portail du lycée. Elle ne parlait à personne. Les garçons n’osaient pas l’aborder et faisait semblant de se ranger à nos avis de jalouses.

    Si j’avais pris le temps de m’y arrêter un peu, j’aurais découvert dans son regard, sous sa couche de mascara noir, cette mélancolie sombre des enfants abandonnés et solitaires que je prenais pour de l’indifférence à notre égard. Une fille de nantis n’était pas digne d’être consolée ni aimée.

    On sait toujours trop tard.

  • 18h45

    Ils firent connaissance le jeudi 5 février 1998 à 18h45. Il avait composé le numéro de téléphone d’un ami perdu de vue depuis quelques années qu’il avait soudainement eu envie de revoir après avoir entendu une chanson de jeunesse à la radio. La personne qui décrocha était une femme. Il demanda à parler à Victor mais aucun être humain ne répondait à ce prénom dans cet appartement. En revanche, ce qui était amusant, et c’est sans doute ce qui ne les fit pas raccrocher immédiatement tous les deux, c’est que le chat de la voix féminine s’appelait Victor. Sans cet effet du hasard, l’histoire se serait arrêtée là, précisément, et chacun serait reparti à sa vie et à ses occupations quotidiennes. Le lecteur aussi. Il n’en fut pas ainsi. L’existence du chat Victor agit comme un déclencheur du destin. Les deux humains plaisantèrent quelques instants à propos de cette insolite coïncidence (mais toutes les coïncidences ne le sont-elles pas ?) puis se présentèrent l’un à l’autre : Florence, 32 ans, bibliothécaire spécialisée en littérature jeunesse, Christian, 29 ans, commercial chez Orange. Tous deux étaient plus ou moins célibataires. Ils parlèrent ainsi la première fois durant près d’une heure et décidèrent, à l’issue de cet échange de se rappeler le jeudi de la semaine suivante.

     Ce qu’ils firent.

     Pendant 20 ans.

     Chaque jeudi de chaque semaine de chaque mois de chaque année, l’un composait le numéro de l’autre à 18h45 précises. Aucun événement ne vint jamais rompre ce rituel sacré. Ni les réunions de travail, ni les activités sportives ou culturelles, ni les amours respectives. L’heure quotidienne de conversation téléphonique était un sas vital pour chacun d’eux. Bien sûr, ils étaient passés par les phases conventionnelles du rapprochement humain de deux êtres sentimentalement et sexuellement compatibles. Ils tombèrent amoureux l’un de l’autre dans les premiers mois de leurs échanges, guettant avec fébrilité la sonnerie du téléphone. Ils badinèrent et créèrent les conditions propices à des entretiens érotiques qui eurent pour effet de booster pendant quelque temps leur libido. La banalisation du commerce des téléphones portables au début du 21e siècle facilita la correspondance vocale hebdomadaire pendant les déplacements et les séjours à l’étranger.

    Puis, ils passèrent naturellement à une sorte d’amitié amoureuse non dénuée d’attirance sensuelle, cependant. Leurs voix étaient l’unique chemin pour accéder au corps et à l’esprit de l’autre. Pourtant, aussi surprenant cela soit-il, jamais, même après le développement des moyens techniques que l’on connait aujourd’hui, ils ne voulurent se voir. Ni en image, ni dans la vie réelle. Ils ne se rencontrèrent pas. Florence vivait à Nantes, Christian à Lyon. Jamais, ils ne firent le trajet pour se rejoindre, quoique la tentation fût parfois grande. C’était leur pacte.

     Ils turent leur histoire, ne se confièrent à personne. Leurs compagnons et compagnes respectifs ne surent jamais rien de cette fidèle liaison téléphonique qui était leur secret jaloux. Prirent-ils ombrage des relations amoureuses de l’un et l’autre ? Oui. Mais ils se gardèrent bien de manifester une quelconque acrimonie. Ils n’auraient pas pris le risque vain et orgueilleux de porter un coup funeste à la solidité de leur lien.

     Le chat Victor mourut au mois de juillet 2013. L’ami Victor ne fut jamais recontacté.

     Quand Florence s’effondra le jeudi 18 janvier 2018, elle était seule chez elle. La rupture d’anévrisme qui lui fut fatale l’empêcha de répondre à l’appel de 18h45.

     

    Christian regretta, plus tard, d’avoir toujours répondu aux appels de Florence pendant ces vingt années. Si cela n’avait pas été le cas, elle aurait, un jour, laissé un message sur sa messagerie et il aurait pu se consoler un peu, un peu seulement, de son absence au son de sa voix.

     

     

     

     

     

     

     

    Image : VLADIMIR DUNJIC

     

     

     

     

  • cancrelate

    Aujourd'hui, je serai méchante comme une teigne. Une cancrelate sans foi ni loi. Fuis-moi toute la journée et prends garde à ton assoupissement. Peut-être me faufilerai-je dans ton oreille tel ce cafard qui pénétra l'orifice auriculaire d'une amie une nuit de décembre.
    Ce ne fut pas une mince affaire de l'en débarrasser au lever du jour. Le personnel de l'hôpital s'y reprit à plusieurs fois.
    Elle en perdit à jamais le sommeil.