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La Mare Rouge

  • Bonnes manières

    Où ai-je appris à dire « merci » ? Quand il m’offrait quelque chose et que je disais ce mot en retour, mon père m’engueulait : on ne dit pas merci à ceux qu’on aime, c’est normal de donner et de recevoir, pas la peine d’y ajouter toutes ces gnangnanseries. Il a fini par me convaincre. Déjà, parce que comme ça j’arrêtais de me faire engueuler, puis parce que je me suis persuadée en effet que le geste partagé suffisait, que les mots n’étaient que de gros lourdauds. Ce qu’il avait omis de me préciser, c’est qu’en dehors de notre cadre intime, les choses ne se passaient pas exactement comme ça. Je suis devenue la rustre qui déchire les papiers cadeaux sans se donner la peine de dire le mot magique à la fin, la malpolie pas finie. Je sentais bien que les gens attendaient un truc après le don, le compliment ou l’attention, mais je les regardais droit dans les yeux, pensant : ils savent comme moi que cet instant de communion se suffit à lui-même. Mes fesses.

     

    J’ai dû me rééduquer. Me rééduquer à ajouter la parole au sentiment de gratitude. Pour le plus grand bien de tout le monde. Ne t’en déplaise, papa.

     

    J'ai gardé de toi une chose, pourtant : une réelle aversion pour l'afféterie, la minauderie, le chichi et la simagrée qui participent au mensonge relationnel et déguisent l'hypocrisie sociale et l'entreprise de séduction en bonnes manières. Je crains qu'ici la rééducation ne prenne un peu plus de temps...

  • idée fixe

    Cette femme a tellement l'air heureuse et rassurée de penser que je suis une méchante fille arrogante et hautaine que je n'ose pas la détourner de son idée fixe et lui donne charitablement toutes les occasions de confirmer son impression. On ne peut faire montre de plus d'altruisme et d'attention désintéressée à l'autre, avouez.

  • Patriarcat blanc

    La petite est remontée comme un coucou. Elle a préparé son seau de colle, ses affiches et ses pinceaux pour faire connaitre aux murs croix-roussiens sa révolte contre le patriarcat blanc. Elle déborde d’énergie, toute pimpante dans son short en jean et son débardeur sans soutien-gorge. Sa maman, Cyrille, ressert du thé au jasmin à l’amie venue en visite tandis que son papa, Thomas, demande où est passé le fer à repasser qui n’est plus dans la buanderie. « Dans ton cul ! » répondent en chœur la mère et la fille. L’amie reprend, enjouée, une madeleine au chocolat : Thomas est vraiment le champion indétrônable de la pâtisserie maison.

  • Plat du jour

    Tchik… tchik… tchik. Le père à la terrasse du Clos Jouve paie une assiette à son fils de 12 ans. C’est tout ce qu’il fait, payer une assiette. Pour le reste, il scrolle son écran de I-Phone sans lever la tête - tu veux quoi ?- quand le serveur arrive, puis disparition dans le système binaire. Tchik… tchik… tchik... Le gamin, plante la pointe du couteau à viande en alternance entre chacune des phalanges de sa main gauche, d’abord lentement, avec précaution, puis, de plus en plus vite, tchik tchik tchik, d’abord, en ne quittant pas sa main des yeux puis en fixant son père, tchik tchik tchik, l’enfant fixe le front de son père dans le but d’atteindre l’endroit du cerveau susceptible d’être réceptif à sa présence, tchik tchik tchik.

    Cette histoire père-fils va mal finir.

  • Taille M

    Il avait été un bébé moyen, un enfant moyen, un adolescent moyen. Déjà, en classe de maternelle, les pastilles vertes du cahier de suivi des apprentissages - nommé plus tard « cahier de réussites - témoignaient d’une progressivité étonnamment régulière et constante sur le premier cycle. Il avait su lacer ses chaussures à l’âge moyen auquel tous les enfants savent le faire, il avait appris à lire dans le temps imparti à cette activité. Là où certains de ses petits camarades étaient diagnostiqués précoces - on dira plus tard « élève à haut potentiel - lui, avançait tranquillement, à son rythme, sans être non plus à la traîne. Il n’était ni gaucher, ni daltonien, ni myope ni rien d’autre qui aurait pu le distinguer de la masse des individus de sa classe d’âge. Sur ses bulletins scolaires les deux formules les plus utilisées par les professeurs furent « élève moyen » et « résultats moyens ». Plus tard, au collège, son physique moyen n’engendra ni admiration ni moquerie. Il était de taille moyenne, de poids moyen, les traits de son visage étaient parfaitement normés. Aucun signe particulier n’aurait permis de le décrire. Quand il manquait à l’appel, le groupe s’en rendait à peine compte. Son prénom rentrant dans la catégorie des prénoms masculins les plus donnés l’année de sa naissance, personne ne le retenait particulièrement. De l’enfance à l’âge adulte, aucune flamme artistique, sportive, quotidienne ou professionnelle ne l’anima. Ses patrons avaient toujours été satisfaits de ses services mais il n’accepta aucune promotion interne. La compétitivité et le challenge ne l’intéressaient pas. Les responsabilités encore moins ce qui le rendait sympathique auprès de ses collègues qui ne se sentaient pas menacés. Il entretenait des relations cordiales, dépourvues de passion, avec ses voisins, sa famille, ses amis. Il vécut une existence moyenne et tout à fait satisfaisante en compagnie d’une femme qui aimait sincèrement sa moyenneté et avec laquelle il fut heureux ne cherchant pas ailleurs plus de joliesse ou d’originalité.

    Son exceptionnelle dimension moyenne était une sagesse que peu de ses contemporains lui reconnurent trop occupés qu’ils étaient à épater la galerie par des gesticulations spectaculaires.

  • LIKE

    Adèle s’est fabriqué un petit algorithme personnel : grâce à lui, elle comptabilise les pouces levés et les cœurs figurant sous ses statuts Facebook et sait précisément qui a liké, à quelle heure et combien de fois dans la journée. A partir de ce savant décompte, elle statue sur l’autorisation qu’elle accorde à ses « amis virtuels » d’intervenir ou pas sur son mur. A moins de trois « likes » par semaine sous ses nouvelles parutions, elle proscrit tout commentaire étranger et renvoie les importuns à leur incivilité. D’ailleurs, elle s’applique cette règle à elle-même : elle a un taux de pouces à distribuer au prorata de l’intérêt personnel qui en découle. Quatre par semaine sous le statut de ce nouvel éditeur qui remarquera peut-être ses textes, trois sous celui de cette autrice un peu visible dans le champ littéraire de la blogosphère, deux autres sous les statuts de ce joli artiste au regard mélancolique qu’elle pourra peut-être sauver de lui-même.

  • COREP

    Le jeune homme de la COREP s’inquiète de l’aspect de mon manuscrit.

     

    - Vous avez ce qu’il faut pour le relier ?
    - Oui, j’ai des baguettes.
    - C’est tout ?
    - Oui. Ce n’est pas suffisant ?
    - Je pense que les éditeurs préfèrent qu’il y ait une fiche plastifiée devant.
    - Ah ?
    - Oui, ça rend mieux. C’est 40 centimes par fiche.
    - Bon d’accord, mettez-m’en 10.
    - Oui, mais, vous avez pensé au dos ?
    - Le dos ?
    - Oui, une feuille cartonnée en dernière page.
    - Ah non. Non plus.
    - Ah… Alors laissez tomber le plastique si vous n’avez pas de dos.
    - Ah bon. D’accord.
    - Oui…
    - Je vous sens désappointé… Vous trouvez qu’il fait un peu trop cheap comme ça, mon manuscrit ?
    - Un peu…
    - Vous savez, je pense que la plupart des éditeurs jettent un premier coup d’œil très rapide sur les manuscrits qu’ils reçoivent, lisent les premières pages, les dernières, quelques-unes au milieu et ne s’éternisent pas sur l’aspect esthétique de l’objet… 9 sur 10 finissent en quelques minutes sur un tas de feuillets non lus abandonnés dans un couloir ou un coin de salle. Mais je me trompe peut-être.
    - Quand même, le plastique, c’est plus attrayant.
    - Alors, disons que le côté baguette-papier correspond plus à ma personnalité : j’aime bien l’aspect brut des choses, je ne suis pas trop ruban doré sur les papiers cadeaux, plastique autour des fleurs.
    - Bon, moi, je disais ça, c’est pour vous…
    - Et c’est très gentil de votre part. D’ailleurs grâce à vous je pourrai me dire que si ce manuscrit ne reçoit que des réponses négatives, ce sera avant tout à cause de la faiblesse de l’emballage. Cette petite consolation me sera très précieuse.

  • publiable

    J’ai 15 ans et j’entreprends de sélectionner dans ma pochette de textes ceux qui seraient dignes d’être publiés dans des revues « littéraires ». J’écarte donc toutes mes nouvelles grinçantes et drôles, mes récits d’horreur, mes récits fantastiques ou ces fausses lettres que je m’amuse à écrire et qui constituent une galerie de portraits caustiques sur le genre humain, bref, tout ce qui me ressemble le plus ; rien de tout cela ne me semble être à la hauteur de ce que je pense être un texte « publiable ».

    En un mot, je rejette tout ce que je prends le plus de plaisir à écrire pour ne garder que les textes les plus lourds de mon classeur. Lourds en idées, lourds en forme. Mauvais. Et écrits avec peine. Parce que je pense alors que les textes que je dois envoyer pour être en phase avec l’idée que je me fais du monde poétique et littéraire sont forcément des textes « pénétrants » et « graves » qui révéleront aux lecteurs ma profondeur intrinsèque et ma riche intériorité. Me voilà en pleine posture et imposture. Et, bien sûr, personne pour me le dire. Mais j’ai 15 ans et ce n’est pas si grave.

     

    Heureusement, passé 30 ans, plus personne n’agit ainsi, plus personne ne prend des poses d’écrivain, plus personne ne se fait une fausse idée de ce qu'est la littérature, la poésie, plus personne n'essaie de séduire le lecteur quitte à y perdre sa vérité, plus personne n’essaie de coller à...

     

    Ce serait si grotesque et la supercherie serait si vite démasquée.

  • King Kong Skate

    Le jeune homme qui monte dans le bus C 18 tient dans la main droite un skate, dans la main gauche, le livre King Kong Theorie version poche. 

     

    L'alliance des deux objets ne me semble pas une sotte idée pour faire une apparition remarquée et raisonnée sur le territoire des adolescentes croix-roussiennes version Néo-Féministes-Warriors.

     

    Virginie Despentes servira de sésame.  Le skate, lui, permettra la fuite rapide en cas d'impair sexiste involontaire.

  • Deux tonnes, je pèse

    J’ai beau essayé de marcher à tâtons, je pèse deux tonnes.

     

    Deux tonnes de convictions, d’opinions et de pensées.

     

    Je participe au grand brouhaha informe.

     

    Deux tonnes, je pèse.

     

    Ajoutons-y une tonne d’images de moi pour prouver aux autres que j’existe.

     

    Une tonne qui comprend cinq cents kilos de mensonges à la louche que je ne décèle pas moi-même, trop occupée à les nourrir à mon insu.

     

    Lourde et lestée de tant de charges inutiles.

     

    Une montgolfière se contentant du sol : voilà ce que je suis.

     

     

     

     

     

     

    Illustration : https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=607193

  • Le Loup et l'Agneau

    Chers enfants,

     

     

    Le Loup et l'Agneau est une fable qui illustre

     

    l'échec de la démonstration logique

    l'échec de la finesse argumentative

    l'échec du dialogue

    l'échec du langage

    l'échec de la sensibilité

    l'échec de la gentillesse

    l'échec de la douceur

    l'échec de l'humilité

    l'échec de l'effacement

     

    en bref,

    l'échec de toutes les valeurs qui vous sont inculquées

    depuis votre naissance

    s'il s'agit un jour

    de sauver votre peau et d'agir efficacement

    face à la force brute.

     

    C'est tout pour aujourd'hui. Vous pouvez ranger vos affaires et aller à la cantine.

     

  • Dans la vie

    Sur Facebook, il passait pour un homme attentif au monde, altruiste et généreux, défenseur des belles causes, protecteur de la nature, sensible au sort des femmes, sensible tout court, humaniste, "poète" à ses heures, bon compagnon, dévoué, fraternel, charitable, philanthrope et désintéressé.
     
    Dans la vie réelle, il fallait bien l'avouer, il n'était qu'une grosse fiente.

  • Même dans la famille Chedid, on s'engueule

    Non, il ne faut pas croire, même dans la famille Chedid on s’engueule parfois, c’est pas tout rose-tout rose contrairement à ce qu’on veut nous faire croire.
    Parfois Anna dit à Mathieu « Tu peux arrêter avec ta voix-là ? C’est crispant à la fin ! » tandis que lui maugrée « Tu fais du plagiat de moi depuis le début, cornichonne », Louis tapote la tête de ses enfants avec tendresse « C’est pas bientôt fini les loustics ! » tandis que Mathieu poursuit Joseph qui lui a encore piqué une de ses tenues de scène « Bon, si c’est comme ça les enfants, je ne vous montrerai pas les paroles de ma nouvelle chanson » « Oh, tu sais papa, on n’y tient pas vraiment, ça doit encore parler de gens qui s’aiment et qui se le disent parce que la vie est trop courte » « Ah, oui, comment tu as deviné Joseph ? » « Comme ça, papa, comme ça ». « Bon, on répète notre show familial ou quoi ?! » s’impatiente Mathieu « Oui, c’est bon, arrête de jouer les chefs, espèce de saucisson à l’ail ! » ronchonne Anna.

     

    Dans son cadre en bois, Andrée bâille et s’endort.

  • Je suis un soir d'été 2017

    Répliques indépendantes d'un soir d'été. Croix-Rousse :

     

    - Je n'aime ni le reggae ni Bernard Lavilliers.

     

    - Gérard Lenorman, il me fout les jetons.
    - Ouais, la chanson du dauphin, c'est flippant.

     

    - William Sheller, j'ai toujours pensé qu'il était homo.
    - Oui, il aime les pianos.

     

    - Il reste des saucisses.

     

    - Mais si, on en a parlé sur fb, c'est Rodolphe Burger !

     

    - "J'aime la morue, le maquereau et la crevette" (chanté sur l'air du renard et la belette)

     

    - A l'école maternelle, j'avais un camarade qui s'appelait Krishna.

     

    - La dernière fois que je l'ai croisée au rayon yaourts, à l'Intermarché, je lui ai dit :  "Mais ton fils, il n'en a pas marre des yaourts à la grecque ?"

     

    - Je ne peux pas me coucher sans me doucher
    - Mais, je peux me doucher sans me coucher.

     

    - Ouais, vous vous moquez, mais aux prochaines vacances vous serez bien contents de venir en Crète.
    - Oui, on t'aime.

     

    - Elle m'a accueillie toute nue avec des collants chair. Elle était glabre.

     

    - Ça, c'est les pentes de la Cx-Rousse. Tu croises des artistes, ils te disent "J'ai un projet, mais je ne peux pas t'en parler encore". Tu les recroises un mois après : "Alors, ton projet ?" " Ca n'a pas marché mais je préfère ne pas en parler... Mais, j'ai un autre projet. Je ne t'en parle pas, hein, ça risque de me porter la poisse."

     

    - J'ai eu les jetons de Nicoletta quand je l'ai rencontrée. Elle chantait : "Sois naturelle, sois belle". Elle avait une grosse couche de fond de teint.

     

    - Nicoletta, elle m'a dragué toute une soirée quand j'avais 20 ans.

     

    - Angelo Branduardi, il me fout les jetons, aussi.

  • Denise Glaser

    Dans les années 60, Denise Glaser est assise aux pieds de ses invités, à terre, collée à la chaise du chanteur, de la chanteuse qu’elle interviewe, le cou tendu vers lui, vers elle, en toute proximité, ou chaise contre chaise, genou contre genou, presque front à front, son regard direct planté dans celui de l’autre. Elle pose des questions simples et intelligentes. Elle n’a pas peur des silences. Elle s’engage respectueusement dans l’intime et laisse au convive le temps de se dévoiler.

     

    Elle est au service.

     

    "Il", présentateur vedette des années 2000, narquois, goguenard et familier, tutoie, n’écoute que ses questions et, se tenant à distance sous les projecteurs, glorifie son égo adipeux avec la complicité d’un public qui rit et applaudit quand la petite lumière rouge clignote.

  • je suis un chameau hollandais

    Pour une fois que je gagne quelque chose à un jeu-concours, c’est la version numérique du Grand Robert « le dictionnaire le plus complet de la langue française ».


    J’ai besoin de vacances. J’aurais préféré gagner le séjour club-Auchan avec ukulélé, animations-plage et karaokés. Le pansu hollandais tout rouge fait perdre son équipe au jeu de l’équilibre sur matelas gonflable, il a un gage. Il court trois fois autour de la piscine en criant « Je suis un chameau hollandais » avant de faire une bombe dans l’eau pendant que sa femme flirte avec le G.O. à l’accent local et que sa fille de 14 ans s’entraine à défiler en maillot de bain et talons hauts pour le concours de Miss. La prof de S.V.T à la retraite suçote un cocktail alcoolisé dans une noix de coco sur une plage privée interdite aux autochtones.


    La première page numérique du Grand Robert s’ouvre sur le mot : GLYPHOSATE [glifozat] n.m. ETYM.1973 ; de gly(cine), phos(phonométhyl), et suff.chim.-ate. Chim. Composé chimique employé comme herbicide.
    « Polémique autour des risques cancérigènes du glyphosate ».

     

    J’ai besoin de vacances.

  • charlatanisme

    Mensonge ?

     

    Le plus grand charlatanisme a eu lieu

    entre moi et moi  

     

    coups d’esbroufe

    coups du lapin dans le chapeau

    élixirs magiques

    bon profil

    petite fille qui fait tourner sa robe à volants

    devant des miroirs lissants

     

    ô petite menteuse

    qui ne dupa qu’elle-même.

     

     

     

     

     

     

    Photographie : Cécilia Janaudy

  • la mort avant la mort

    Restez à distance

    Respectez les gestes barrières

    Portez un masque

    Si vous aimez vos proches, ne vous approchez pas

     

    des slogans contre la mort

    qui puent la mort

     

    Aires de jeux d’enfants sans enfants

    toboggans entourés de rubans rouge et blanc

    balançoires décrochées des poteaux en ferraille rouillée

     

    Un virus il parait 

    mais c’est comme s’il y avait autre chose

    un silence créé de toute pièce

     

    La vieille dame dit :

    J’ai 92 ans

    je ne vois plus personne

    je veux embrasser mes petits enfants

    et si je dois mourir demain

    que je crève

    mon dieu

    que je crève

    l'absence

    le silence

    c'est la mort

    avant la mort.

     

     

  • Voir

     L’âge avançant, je vois de moins en moins clairement ce qui est sous mes yeux alors que mon regard semble affûté pour distinguer les choses lointaines.

     

    Bien que des lunettes m’offrent artificiellement la possibilité de voir nettement le monde de près ou de loin, ne pas Voir naturellement ce qui est immédiat m’apparaît cependant comme un vrai problème.

     

    C’est là, sous tes yeux. Tu ne le vois donc pas ?

     

    Non, je ne vois pas l’Essentiel. Et mon regard se laisse distraire par de rassurants paysages lointains…

  • Au pas

    Au lendemain du confinement, les parcs lyonnais se réveillent embroussaillés, ébouriffés, hirsutes et sauvages. Les mauvaises herbes – qui les a un jour déclarées « mauvaises » ? - s’épanouissent, les hautes herbes poussent de manière anarchique, les branches des arbres s’enlacent et les coquelicots font des tâches rouges ici et là.

     

    L’humain n’a pas encore repris les choses en main.

     

    Mais, c’est pour bientôt.

    Le retour à la norme.

    Bien sûr.

    C’est pour bientôt.

    Demain sera de nouveau tondu, poli, lissé, rasé, élagué.

    Rien ne dépassera.

     

    Au pas, au pas.

  • Frères de colère

    Qui aurait pu dire aujourd’hui, en les voyant marcher côte à côte, qu’ils étaient passés tous les deux par la même colère dix années auparavant ?

     

    L’un, à présent, était terne et gris tandis que l’autre rayonnait d’une lumière douce et chaude.

     

    Le premier avait nourri sa colère, jour après jour, année après année, si bien que prenant la forme d’un boa constricteur géant, elle avait fini par s’enrouler autour de son cœur et ses poumons jusqu’à les étouffer. Il ne respirait plus qu’avec peine et cette gêne permanente le rendait aigre et hargneux.

     

    Le deuxième avait, dans un premier temps, laissé se déployer sa colère puis avait sondé son caractère impermanent et l’avait regardée fondre comme flocon au soleil pour ne conserver en lui que ce rai bienfaiteur qui avait continué de réchauffer son cœur et tout son être. De cette énergie lumineuse pourtant née de l’ire avaient jailli des actions salutaires pour lui et les autres.

     

    L’un avait fait de sa colère un tombeau, l’autre, un paysage nouveau.

  • Le secret

    J’ai un secret. Je ne le dirai pas, puisque c’est un secret. Il n’a rien d’extraordinaire, il n’a rien d’inouï. Tu peux le trouver partout, sous les galets, dans l’eau et dans l’air si tu regardes bien. Il m’aide à vivre. Pas à survivre, pas à avancer de manière mécanique. Non, à Vivre, tout simplement. C’est étrange de vivre quand on n’y est pas habitué, ça fait bizarre la première fois. Mais après le choc, en se rend compte que c’était simple depuis le début et que ce qui est difficile, c’est de retrouver ce début. Et puis de comprendre, ensuite, qu’il n’y a ni début ni fin. Voilà. Je l’ai un peu partagé mon secret. Mais en dire plus ne servirait à rien. Il est là, à portée de main, et n'attend que d'être saisi.

  • fais le job

    Fais le job

    quel qu’il soit

    selon ton talent

    fais-le

    La cantinière

    en temps de révolution

    n’est pas moins importante

    que le soldat du front

     

    Si tu sais faire le pain

    malaxe la pâte

    Si tu sais penser

    prends le temps d’expliquer

    Si tu sais fédérer

    organise

    Si tu sais te battre avec les poings

    cogne

    Si tu sais soigner

    panse

    Si tu sais construire des maisons

    maçonne

    Si tu sais jouer du banjo

    joue

    Si tu sais écrire sur les choses

    prends ton stylo

    Si tu sais peindre

    prends ton pinceau

    Si tu sais voir

    filme

    Si tu sais garder les troupeaux

    veille

    Si tu sais faire pousser les radis

    sème

    Si tu sais méditer

    médite

    Si tu sais prier

    prie

     

    Si tu ne sais rien faire de spécial

    lis

    contemple les tableaux

    regarde les films

    les paysages

    déguste le radis

    C’est beaucoup

     

    Si c’est encore trop demandé

    alors dors quelque temps

    nous viendrons te réveiller

    peut-être un jour

    si tout ne s’est pas effondré

    d’ici là

     

     

     

     

     

     

     

    Polaroid, Pointe courte, Sète. Été 2019.

  • Chino rouge et trottinette

     Le père-croix-roussien-de-53 ans-qui-a-refait-sa-vie porte aujourd’hui un chino rouge, un polo vert et une barbe de trois jours poivre et sel. Il fait très bien de la trottinette. Comme ça il peut traverser la place Jacquard à toute vitesse pour rejoindre une maman croix-roussienne trentenaire qui tient par la main sa petite Capucine et dans l’autre main son caddie orange à fleurs Antoine et Lili.

    Depuis qu’il a refait sa vie, le père croix-roussien quinqua a plein de copines de l’âge de sa deuxième femme, charmantes, joyeuses, créatives et socialement investies.

     

    - Papa, tu vas trop vite avec ta trottinette, je vais le dire à maman que tu m’attends pas ! râle le petit Lucien en lui balançant un gros coup de pied dans les tibias.

     

    - Hahaha ! répond le père-croix-roussien-de-53 ans-qui-a-refait-sa-vie.

     

    - Hahaha ! renchérit la maman de Capucine derrière son masque de confinement imprimé liberty cousu main.

  • alter ego

    Ses coups de cœur pour les personnes étaient tout aussi fulgurants que ses désaffections. Elle s’emballait, s’énamourait, s’excitait, se passionnait, mais sitôt qu’elle s’apercevait que l’autre n’était pas en tout point semblable à elle, qu’il ou elle avait des aspirations différentes, des pensées divergentes, des préférences éloignées des siennes - c’est-à-dire, à chaque fois - elle se sentait violemment trahie. Elle rompait alors avec rage et éclats accusant cet autre de n’être qu’un falsificateur alors même qu’elle s’était enflammée sans laisser l’opportunité à la nouvelle capture de se dévoiler un peu pour éviter tout malentendu.

    Prise dans ses propres rets, elle pestait alors contre ce monde médiocre peuplé d’êtres qui avaient l’extrême mauvais goût de n’être pas harmonisés à ses lois et principes et repartait sans délai à la recherche d’un nouvel alter ego à la hauteur de son idéal.

     

     

     

     

    Illustration : Corinne de Battista

  • Libre mes fesses

    Libre de rien

    de rien

    de rien du tout

    libre

    mes fesses

    libre de rien

    je me vautre

    dans un monde

    fabriqué à ma guise

    pour me complaire

    sans risque

    sans danger

    mon

    ma

    mes

    juste unie à qui je veux

    mais sinon

    séparée

    séparée

    du reste

    je crois

    séparée de l'autre gourde

    de l'autre con

    séparée je crois

    comme si c'était possible

    comme si j'avais pigé quelque chose

    à quoi que ce soit

    comme s'il suffisait d'acquiescer

    comme s'il suffisait de lire

    comme s'il suffisait de punaiser des images

    libre de que dalle

    bonne à rien

    tu peux rire

    je m'attaque aux barreaux de fer

    avec une lime à ongles

    je creuse le tunnel

    avec une petite cuillère en plastique

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Moussa et Valentine

    Moussa avait croisé Valentine sur les réseaux sociaux quelques jours avant le début du confinement. Le premier rendez-vous qu'ils s'étaient fixé avait été contrarié par les règles de distanciation sociale et les gestes barrières. Alors, tous les soirs à 21 h, Moussa quittait le pavillon d'un cossu quartier résidentiel avec son luth pour jouer la sérénade sous les fenêtres de Valentine qui envoyait des baisers à son galant du haut du 3e étage de son H.L.M. de banlieue.

    Au fil des jours, c'était devenu un feuilleton attendu par tous les habitants de la barre C. Un soir que quatre agents de la police municipale vinrent interrompre l'aubade pour demander son attestation de déplacement dérogatoire à Moussa - certainement convoqués par quelque locataire jaloux de la barre B - ils repartirent sous les huées et les ordures ménagères des résidents farouchement défenseurs de ce spectacle quotidien de l'amour courtois sous leurs persiennes.

    A la fin du confinement, les habitants du quartier organisèrent un grand bal dans la salle polyvalente de la M.J.C pour célébrer le premier rendez-vous physique des amoureux. Moussa et Valentine, intimidés, attendirent d'être à l'abri des regards pour échanger leur premier baiser, sans masque, sans gel hydroalcoolique, sans attestation, sans contrôle policier. Puis, ils dansèrent jusqu'au petit matin avec leurs joyeux complices avant de se retirer pour aller enfin à la véritable rencontre l'un de l'autre, sans spectateurs ni témoins.

  • mugs et t-shirts

    J’adore la chanson Le Chiffon rouge, non vraiment, j’adore. Je la connais par cœur et je la chante encore avec autant d’enthousiasme qu’il y a 43 ans. Parce que ça me projette dans le joyeux monde du milieu des années 70 dans lequel je me voyais entourée d’adultes passionnées et chaleureux. J’ai même encore beaucoup de tendresse pour les paroles gentiment utopistes de Maurice Vidalin.

     

    Mais si les chansons post 68 me font encore vibrer, c’est au même titre que la vision d’une vieille 2 CV verte croisée au hasard des rues. Mes poils se dressent d’émotion et puis je passe mon chemin pour revenir au monde d’aujourd’hui. Hop, à pieds joints dans la réalité de 2020 qui se gondole bien à l’écoute des chansons du Big bazar et du Flower Power.

     

    Non, mais entendez-moi bien : moi aussi j’aime la paix, l’amour et les fleurs, moi aussi je voudrais encore chanter : Ne crains plus rien, le jour se lève, il fera bon vivre demain, avec tout le sérieux de mes 7 ans. Ce n’est pas la question. Mais ce n’est plus possible. Pas comme ça.

    Dès l'instant où des mugs et des t-shirts à l'effigie de Che Guevara ont été mis en vente dans les vitrines des centres commerciaux, on aurait dû flairer l'entourloupe et balancer des grenades. A la place, on a porté les t-shirts et on a bu notre café dans les mugs.

     

    Je suis sortie de l’adolescence (un peu tard), j’ai étreint une dernière fois mon idéalisme hanté d’idoles mortes avant de le regarder s’éloigner sans regret.

     

    Et je me dis, aujourd'hui, qu'il n’est peut-être pas trop tard pour inventer la nouvelle la B.O. de nos manifs.

  • Jambon et 4 L

    J’ai toujours connu Maurice Crampon dans sa salopette en jean, la même que celle de Coluche ; il était costaud, râblé, menuisier et communiste et quand il nous gardait après l’école, c’est devant la charcuterie qu’il garait la voiture à l’heure du goûter. Bougez pas les filles, je reviens ! Stéphanie et moi mangions les tranches de jambon géantes avec les doigts à même le papier gras enfoncées dans les coussins arrière de la 4 L.

    Maurice sur la route qui nous conduisait à la Mare Rouge chantait à tue-tête des chants révolutionnaires, Gitane sans filtre au bec, toutes fenêtres ouvertes. Son grand jeu pour nous faire rire était de tourner rapidement le volant de gauche à droite pour faire des secousses qui nous envoyaient valdinguer d’un bout à l’autre des sièges parce qu’on n’avait pas de ceinture de sécurité. On essuyait nos mains grasses sur nos vêtements et sur le tissu de la banquette en braillant le refrain du Chiffon rouge, la fumée de cigarette finissait par former un épais brouillard dans l’habitacle et, souvent, à l’arrivée, je vomissais juste avant de m'élancer vers le plus grand toboggan du monde.

     

     

  • ta fiction

    Il est comment ce monde que tu t’es créé dans le monde ?

     

    Elle ressemble à quoi ta fiction à toi,

     

    celle sur laquelle tu as tout pouvoir 

     

    celle que tu peux écrire à ta guise ?

     

    Les pensées que tu fabriques quotidiennement t’aident-elles à vivre

     

    ou te clouent-elles sur place ?

     

    Les laisses-tu tourner dans ta tête nuit et jour

     

    comme des hamsters dans leurs roues ?

     

    Cette usine à hamsters tourne-t-elle à vide 24h/24 

     

    pour te dire que tu aurais pu mieux agir,

     

    mieux dire,

     

    mieux aimer ?

     

    Ou trouves-tu des réponses pour agir,

     

    dire,

     

    aimer mieux ?

     

    As-tu choisi les bons personnages ?

     

    Laisses-tu entrer le diable et ses comparses dans ta fiction ?

     

    Les laisses-tu te raconter que tu as tort, que tu es coupable,

     

    que tu dois payer pour ce que tu as fait

     

    ou ce que tu n’as pas fait ?

     

    Les laisses-tu saloper ton salon,

     

    souiller tes murs,

     

    vomir dans ton lit 

     

    te cracher à la face

     

    et repartir hilares au petit matin

     

    en disant : A demain !

     

    Merci pour l’accueil !

     

    Non, bien sûr :

     

    Qui voudrait se fabriquer une telle fiction ?  

     

    Cela n’aurait aucun sens.