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La Mare Rouge

  • mea culpa

    Après avoir diffusé pendant deux ans des vidéos de propagande anti-épilation, prôné la liberté de s’émanciper du joug des diktats qui pèsent sur le corps féminin et exhibé ses poils d’aisselles avec une assiduité militante, la Youtubeuse annonce aujourd’hui à ses 125 K abonné.e.s d’un air grave et solennel sa décision mûrement réfléchie de se raser de nouveau et explique pendant 15 minutes les raisons qui ont conduit à ce revirement qui ressemble à un dédit.
    15 minutes de mea culpa argumenté et étayé pour s’excuser et justifier ce virage comme si les regards du monde entier étaient tournés vers ses poils et ses dessous de bras, comme si de l’existence ou de l’absence de ses poils d’aisselles dépendaient l’évolution des conflits mondiaux, des luttes armées, des suicides planétaires, des famines, de l’esclavage moderne, du chiffre d’affaire d’Amazon, de la faille de San Andreas, de l’équilibre du système cosmique.
    Elle se lève pour saluer ses fans en joignant ses deux mains en signe de contrition. La dernière image de la capsule est un gros plan sur son joli nombril percé.

  • APPRENDRE AUX GARCONS A BIEN SE TENIR

    Bérénice lut le titre de l’article : Au collège de Vermenton, interdiction de porter des shorts, ou jupes et bermudas au-dessus du genou, puis la légende de la photo : « Pour certains enseignants, ce sont les filles qui sont stigmatisées, AU LIEU D’APPRENDRE AUX GARÇONS A BIEN SE TENIR ». Elle était tout à fait d’accord avec cette assertion qui cependant n’allait pas assez loin dans son projet pédagogique.

     

    Elle se demandait depuis un moment déjà s’il n’était pas temps de créer des centres de rééducation en vue de désexualiser tous ces petits obsédés qui passaient leur temps à vouloir violer les filles dans les cours de récréation dès l’âge de 10 ans (cela commençait par des nattes tirées mais on savait comment cela se terminait quelques années plus tard). Si on les prenait bien assez jeunes, il était certainement possible d’obtenir des résultats probants. Pour cela, on pourrait s’inspirer du dispositif de conversion proposé dans le film Orange Mécanique. Faire défiler pendant des heures des images de filles en mini-jupes, shorts moulants et décolletés tout en injectant dans les veines des ados mâles un sérum toxique qui les rendrait physiquement malades au point d’être pris de nausée plus tard à la vue de la moindre jeune fille qui se présenterait à eux, lui semblait une idée pertinente. Ainsi, les jeunes filles pourraient poursuivre leurs études en toute quiétude - en bikini même si elles le désiraient - sans être inquiétées ou agressées par leurs petits camarades. Il faudrait juste prévoir dans chaque classe un agent de service délégué au seau et à la serpillère afin de prévenir les éventuelles glissades sur les inévitables traces de vomi qui parsèmeraient les salles de cours. Du moins, dans les premiers temps de l’expérience, puisqu’ensuite les élèves seraient naturellement amenés à se concentrer sur le professeur et le tableau blanc pour ne plus avoir à subir les affreuses crises de haut-le-cœur. Boucle, bouclée. Petits pervers bien attrapés.

  • Pivoine-polaroid

    Le polaroid est à l'appareil photographique ce que la pivoine est à la fleur. Lui seul permet une éclosion soudaine et déjà surannée de l'instant.

  • Le détail

    Au lycée, les garçons ne se touchent que pour se taper, se bousculer, se faire mal.

     

    Les filles, elles, peuvent se tenir la main, caresser les cheveux de leur meilleure amie, se balader épaule contre épaule, se faire des bisous, mais pas les garçons. Ils deviendraient d’emblée des « tapettes », des « filles » (injure radicale), des « gros PD ».

     

    Alors, dans la cour, dans les couloirs, les garçons se donnent des coups de poing, s’étranglent, se battent et, s’ils finissent par s’enlacer, c’est à l’image de ces boxeurs qui reprennent leur souffle et leur force avant le retour au combat.

     

    Pourtant, sur cette vidéo prise lors d’un exercice de grammaire en classe, un détail m’arrête comme celui que l’on capte dans le coin d’un tableau champêtre du 17e siècle - ce petit chat en train de laper son lait à côté de la grange et que tout le monde semble avoir oublié - oui, un détail happe mon regard qui ne peut s’en détacher. Deux mains de garçons posées l’une sur l’autre, légères et douces.

     

    Le geste n’est pas furtif, il dure exactement cinquante-trois secondes. Cinquante-trois secondes d’accalmie, de grâce durant lesquelles, tout concentrés qu’ils sont à chercher des erreurs orthographiques dans leur « dictée négociée », les deux garçons laissent leurs corps revenir naturellement à la douceur, au toucher fraternel, à la délicatesse avant les quelques minutes qui les séparent des lois de la recréation.

  • Qu'une chose à faire...

    Je n’avais pas de credo, je n’étais pas militante, je n’étais pas convaincue, je n’aimais pas les débats d'idées,  je n’avais rien à vendre, je n’étais pas particulièrement maligne, ne pas comprendre m’apparaissait plus intéressant que le contraire, je n'avais pas envie de rédiger une thèse, je n’aimais pas beaucoup parler - ni à table ni au téléphone - je faisais des courses au trésor que je ne trouvais jamais, je n’avais pas de réponse, je n’avais aucune imagination, il ne me restait plus qu’une chose à faire : écrire.

  • défonce

    La mère donne une fessée à la petite fille pour lui apprendre à ne pas courir vers les voitures.
    - La prochaine fois que tu vas sur la route, je te défonce.
    Au cas où elle n’aurait pas compris.
     
    Combien d’années avant que la petite fille ait envie de défoncer sa mère ?
    Combien d’année avant qu’elle ait envie de se défoncer toute seule ?

  • attention angles morts

     

    Angle mort

    malin qui le verra

    probable que l’angle mort

    est moins mort que toi

    bien actif

    sur le qui vive

    tandis que tu t’assoupis doucement

    sur tes certitudes

    et que tu butes

    bam

    contre le même mur

    bam

    bam

    depuis des siècles

    petite clé dans ton dos

    remontée à ton insu

  • quand ?

    A quel moment les enfants sont-ils gâchés ?
    A quel moment les enfants sont-ils gâtés ?
    Gâtés-blessés.
    A la sortie du ventre ?
    Bien avant ?
    Un peu plus tard.
    Estropiés
    amochés
    abîmés.
    Parfois pas grand-chose.
    Parfois trop grande chose.

  • 40 ans

     

    Casquette, percing, baggy, elle rappelle à l’amie qui est à sa table qu’elle vient d’avoir 40 ans et qu’à son âge on se connait assez pour savoir ce qu’on veut. Elle dit que son ex était vraiment une conne qui voulait restreindre sa liberté d’aller et venir : si j’ai envie de sortir toutes les nuits, personne n’a le droit de m’en empêcher, tu vois c’que j’veux dire ? Elle n’a pas attendu 40 ans pour s’entendre dire ce qu’elle doit faire. Elle est adulte maintenant, elle ne va pas se laisser marcher sur les pieds. Si elle a envie de sortir TOUS LES SOIRS, elle le fait. POINT BARRE.

    Une feuille de laitue, un verre de vin rouge.

    C’est quoi ces gens qui veulent régir ta vie ? J’ai 40 ans, non ? Si j’ai envie de trainer les bars jusqu’à la fin de ma vie, c’est mon problème. Je suis adulte, oui ou non ?

    La copine acquiesce et lui ressert un verre. Ce n’est pas le moment de lui dire qu’elle a un bout de salade coincé entre les incisives.

  • De l’importance des prépositions

    Car enfin, tout ce qu’ils veulent, c’est en être, tu n’as toujours pas compris ? En être.

     

    Et le faire savoir.

     

    Quant à être, qui s'en soucie ?

     

    Être ?

     

    Pour

     

    Quoi

     

     

  • danse macabre

    Valériane ancienne victime devenue bourreau prend très à cœur son nouveau statut et, comme tous ses ami.e.s victimes, développe des trésors d’inventivité pour se venger durablement de ses anciens tortionnaires qui, de leur côté, investissent consciencieusement leur nouveau rôle de victimes et en savourent les pleins et les déliés en attendant que leurs petits enfants renversent de nouveau la vapeur et continuent de perpétuer l’inébranlable danse macabre du bourreau et de la victime, enlacés, inséparables, fusionnels et complices, jusqu’à la nuit des temps.

     

     

     

     

    Illustration : Franciszek Lekszycki

  • Etc.

    Réseaux

     

    brouhaha, bavardage, ricanements

     

    je clape l'ordinateur

     

    je jure qu’on ne m’y reprendra plus

     

    je crache trois fois à terre

     

    croix de bois

     

    de fer

     

    etc.

     

     

     

     

    me dédis

     

    deux heures après

     

    etc.

     

     

  • Pas de quoi...

    Dans mon semainier, j'ai entouré en très gros, en très fluo, "11h15" sur la colonne du vendredi 5 mars.
     
    Rien à côté. Pas de nom, pas de note, pas d'adresse.
    Juste en très gros, en très fluo un cercle autour de "11h15".
    Demain, donc, en fin de matinée, il se passera
    quelque chose,
    quelque part,
    sans moi.
    Ce qui est vrai depuis des siècles et des siècles, partout dans le monde, à toutes les heures du jour et de la nuit.
     
    Pas de quoi en faire un fromage.

  • Paris-Nice

    Pendant quelques minutes, je suis le chihuahua de la cagole du Paris-Nice de 17h12. Je cale ma petite tête contre le cou de ma maîtresse, je glisse mon museau dans sa chevelure blond-cendré parfumée au Shalimar et je m’endors en poussant de petits gémissements d’aise.

     

    Bientôt, je fais des rêves de chihuahua. Ma maîtresse s’est assoupie, elle aussi.

     

    Nous ne nous réveillons pas quand le monsieur SNCF chargé de récupérer les ordures du wagon passe devant notre siège.

  • le poète qui ne voulait pas être lu

    - Madame, je comprends rien à cette poésie…

     

    - Montrez-moi ça, Rayan. A quel endroit ça coince ?

     

    - Partout. Pourtant, j’ai mon dictionnaire à côté de moi pour les mots difficiles, mais y en a trop.

     

    - Humm… je vois. Oui, en effet, je ne comprends pas quelques mots moi non plus.

     

    - Et les noms propres, madame. Je connais pas les gens, les titres cités.

     

    - Oui, c’est vrai, c’est compliqué. Vous savez quoi ? Peut-être que cette personne n’a pas envie d’être lue finalement.

     

    - Ah bon ?

     

    - Ou seulement par un petit groupe de personnes choisies par elle. Des gens qu’elle ne connait pas mais qu’elle veut impressionner, qui sait ?

     

    - Alors, je fais quoi avec ce recueil ? Vous avez dit qu’il fallait lire tous les livres de la sélection Kowalski pour voter.

     

    - Vous essayez de lire encore un ou deux textes et si ça n’arrive toujours pas jusqu’à vous, vous laissez tomber. Ce n’est pas de votre faute, c’est celle de l’auteur qui pratique une écriture intimidante.

     

    - Une écriture intimidante ?

     

    - C’est l’expression d’un ami poète qui s’appelle Grégoire Damon. Je la trouve assez juste.

     

    - Et lui, je peux le lire ?

     

    - Oui, je vous apporterai ses livres au prochain cours si vous voulez. En attendant, on continue avec le prix Kowalski. Quand vous en aurez fini avec lepoètequineveutpasêtrelu, vous essayerez ce recueil de la sélection : Il y a des monstres qui sont très bons de Thomas Vinau.

     

    - J’aime bien le titre.

     

    - Moi aussi. C’est un bon début.

  • tsunami

    Ce matin, j'ai consulté les numéros gagnants du LOTO. Je suis retournée me coucher.
     
    Il a dit "Alors" ?
     
    J'ai dit "Rien".
     
    La mer s'est un peu éloignée. On s'est rendormis. J'ai fait une rêve de tsunami.

     
  • Cuenta de ahorro ou Livret de développement durable

    FRACAS, revue littéraire bilingue franco-argentine publie l'une de mes nouvelles traduite en espagnol par Ines Alonso Alonso.
     
    Pour accéder à la version française, cliquer sur FR.
     
    CUENTA DE AHORRO : l'histoire de Michel ou une parabole politique sur l'asservissement consenti ? A vous de voir !
     

  • adolescence

    Ce matin à Mèze, j'ai pensé à toi, Céline. Des adolescentes s'étaient extraites de leurs lits à l'aube pour faire des photos devant la colline de Sète et le soleil levant. Elles avaient préparé différentes tenues et en changeaient pour accompagner les teintes fluctuantes de l'étang de Thau et du ciel. Plus tard, à côté de leurs vélos sur la plage, elles ont étendu une petite nappe, y ont posé du pain, un thermos de café et des tasses puis elles ont contemplé l'horizon sans rien dire. Ou peut-être que si, elles se sont raconté des histoires de garçons et des secrets avec goutte de sang.

  • Avoir l'air

    Il y a des personnes qui ont l’air très gentilles mais qui sont méchantes. Très méchantes. Oui, méchantes. Grimaçantes derrière le masque affable.

     

    Tandis que des êtres à l’aspect bourru sont parfois très gentils, vraiment. Oui, ils sont gentils, aimables derrière la couche rugueuse.

     

    Certaines gens paraissent très profondes. Profondes vraiment ; et puis, quand on se penche pour sonder la profondeur, oh ! c’est un trompe-l’œil ! On peut toucher la surface du bout des doigts. De profondeur nenni. Un vernis.

     

    D’autres individus semblent si superficiels, juste au niveau zéro des choses. Mais à bien y regarder, leur légèreté est un voile à soulever pour voir le paysage entier. Un vaste et beau paysage aux multiples contrastes.

     

    Et puis quelquefois, pour nous faciliter la tâche, les gens ont juste l’air de ce qu’ils sont.

  • Moche... and so what ?

    Quand je dis que je suis née et que j’ai vécu au Havre, on me répond souvent : la ville la plus moche de France ?

     

    Déjà enfant, je ne comprenais pas ce qu’il y avait derrière le mot « moche ».

    C’était « ma » ville. Elle n’était donc ni moche ni belle. La question ne pouvait pas se poser en ces termes.

     

    Le béton, laid ? Non.

    Le gris des murs ? Non.

    Les grandes avenues rectilignes à la new-yorkaise ? Non.

    Les places à l’allure soviétique ? Non.

    L’architecture de Perret ? Non.

    Le « pot de yaourt » d’Oscar Niemeyer ? Non.

     

    Ou peut-être que si, tout compte fait.

     

    Comment j’aime cette ville ? Je ne sais pas. Ni par chauvinisme ni par régionalisme. J’y ai des souvenirs agréables, des souvenirs bof.

    Je ne sais pas ce que cela me ferait de la découvrir pour la première fois aujourd’hui, quels adjectifs j’y associerais.

    Je ne sais pas si elle est « belle » ou si elle est « laide ». C’est trop tard. Elle est dedans moi. Je suis sa sœur jumelle, elle est mon ADN.

     

    En suis-je moi-même plus laide ? Plus belle ?

     

    Le Havre, « la ville la plus moche du monde ». Oui.

     

    Disons du monde, même.

     

    And so what ?

  • Fatigués

    Ils sont fatigués,
    fatigués,
    fatigués.
    Ils le disent, l’écrivent sur tous les tons
    et leur fatigue me fatigue,
    leur fatigue pèse sur moi comme un corps mort.
     
     
    Que veux-tu ? Je ne sais pas.
    D’où vient cette fatigue ? Je ne sais pas.
    Qu’est-ce que je peux pour toi ? Rien.
     
     
    Leur fatigue me mine, leurs corps avachis sur la table qui n’est plus une table de travail.
    Une table de quoi, alors ?
    Leurs corps inertes. Courbés, mous, affaissés.
    On est fatigués, madame.
    Fatigués.
    Fatigués.
    Fatigués.
    Je puise au plus profond de mon énergie pour créer l’élan de vie, l’élan d'intérêt, de curiosité.
    Parfois, c’est peine perdue.
     
     
    Leur grande peine
    perdue quelque part…
     

  • Métro M.P

     

    C'est vrai, ici, il y a eu cet enfant de dix ans tué devant la boulangerie du quartier à coup de fusil pendant un règlement de compte,

     

    c'est vrai, ici, il y a eu cette femme défenestrée du quatrième étage par son mari sous les yeux de nos élèves,

     

     c'est vrai, ici, chaque jour on nous dit le racket, les menaces, le shit,

     

    mais ce matin, quand même, à la sortie de la bouche de métro Mermoz-Pinel, les branches nues des arbres du boulevard sont une délicate dentelle sur un fond d'aube mauve et bleue.

  • No inspiration

    - Je peux pas écrire, j'ai pas d'inspiration.
    - Driss, je vais vous dire un secret mais vous me jurez de ne le répéter à personne.
    - Huumm...
    - L'inspiration n'existe pas.
    - Hein ?
    - L'inspiration n'existe pas. On nous a menti durant toutes ces années.
    - Pourquoi on nous a menti ?
    - Je ne sais pas. Peut-être pour nous intimider. Peut-être pour faire croire que seules certaines personnes étaient investies de ce pouvoir venu "d'en haut".
    - Oh.
    - Alors qu'il faut regarder en bas.
    - Où en bas ?
    - Partout autour de vous. Là, sur cette table par exemple. Ces murs. Vos camarades.
    - J'ai pas d'imagination.
    - Moi non plus. Aucune. Ça tombe bien tout est déjà là.
    - J'ai pas d'idées.
    - On n'écrit pas avec des idées. Ecrire n'est pas une activité intellectuelle.
    - Quand même...
    - On écrit avec ce qui existe à portée de main, de vue, d'expérience. Mais attention, pour ça, comme tout artisan, vous avez besoin de bons outils. Exactement comme ceux qui sont dans l'atelier d'à côté : truelle, malaxeur, platoir, taloche, équerre, barre à débuller, burin.
    - Y a une boîte à outils pour l'écriture ?
    - Oui, et vous devez découvrir ces outils dans un premier temps et apprendre à les utiliser. Même chose avec les matériaux dont vous avez besoin : ciment, gravier, sable, eau…
    - Comme un maçon ?
    - Exactement. Un écrivain est un maçon. Je n’aurais pas mieux dit, Driss. On le monte ce mur ?

  • Il n'y a pas de place pour l'espoir

    A chaque jour suffit sa peine, non ?

     

    Je répète après l’élève-maçon : A chaque jour suffit sa peine, oui.

     

    Vois, il n’y a pas de place pour l’espoir.

     

    Et c’est réconfortant. Pas de place pour l’espoir contient tous les possibles.

     

    Vois aussi : ne rien attendre ne signifie pas se résigner.

     

    Vois surtout : ne rien attendre libère de la somme des peurs inutiles, des angoisses paralysantes.

     

    Alors tu peux agir en toute tranquillité et laisser le soin à l’horizon de choisir ses propres couleurs.

  • l'entrebâillement

    - Vous ce n’est pas pareil, madame.
     
    Ils parlent des femmes en des termes qui font frissonner.
    Quand je leur fais remarquer que je suis une femme aussi, quand ils disent « les femmes ceci » ou « la femme cela », je me sens un peu concernée, ils répondent toujours :
     
    - Vous ce n’est pas pareil, madame.
     
    Et, c’est ma seule porte d’entrée, la seule ouverture, aussi minime, aussi fragile soit-elle. Elle existe. Elle est là. Pas question de la laisser se refermer. Je glisse mon pied dans l’entrebâillement et je garde ouverte la petite zone dans laquelle on peut commencer à avancer ensemble. Ce passage possible entre la pensée plaquée et la pensée à peu près libre.
     
    A peu près. Car nous-mêmes, adultes…
     
    Chaque jour, le job de l’entrebâillement. Chaque jour, chaque heure.
    Si je ne suis ni la maman ni la putain, alors je suis autre chose. Si cette autre chose existe et prend momentanément ma forme, peut-être existe-t-elle aussi sous d’autres formes, ailleurs. Terrain à explorer peut-être ?
     
    - Oui, peut-être… mais quand même, les femmes…
     
    Je m’accroche au « oui » et au « peut-être ». Je ne les abandonnerai pas là. Ils peuvent prendre appui sur moi sur la route. Même si c’est lourd, même si c’est fatigant.
     
    Tous les jours, faire le job.
     
    Sinon, quoi ?

  • Panique

    Bénédicte était en totale panique. Alors qu’elle était le soir-même l’invitée référente d’une table ronde intitulée « Sois belle et tais-toi : la publicité, antre du sexisme ? », Stanislas, son coiffeur attitré, lui faisait faux bond et elle ne parvenait pas à remettre la main sur son petit chemisier en soie vert assorti à ses yeux qui mettait si bien en valeur sa svelte silhouette.

  • La maman étanche

    7h10, ligne A, bébé dans sa poussette lève les yeux vers maman, son bonnet, ses écouteurs, son smartphone, son écharpe, son masque. C’est bon, il reste encore les yeux.
     
    Ah non, ils sont fermés.

  • les garçons

    Les garçons aussi ont besoin de nous
    les garçons ont besoin de nous
    au même titre que les filles
    les garçons ont besoin
    vraiment besoin
    ils ne sont pas plus forts
    ils ne sont pas plus sûrs
    ils ne sont pas plus solides
    non
    pas plus robustes
    l’élève écrit
    « à chaque fois que je la vois
    je recule d’un pas
    elle sourit quand elle me voit
    pourtant j'ai peur d’elle
    je recule d’un pas, vite »
    les garçons ont peur
    de ne pas être à la hauteur
    les garçons disent des bêtises
    sur les filles
    parce qu’ils n’y comprennent
    pas grand-chose
    souvent rien
    les garçons ont besoin de nous
    ils ne sont pas moins fragiles
    ils ne sont pas moins vulnérables
    les garçons aussi
    ont besoin
    d’être pris dans nos bras
    consolés
    protégés
    d’eux-mêmes parfois
    si on veut éviter la catastrophe
    la grande catastrophe
    du
     
    trop tard
     
     

     
  • Tour de passe-passe

    L’ami nous dit qu’il aime janvier car le printemps y est en germe, les oiseaux commencent leur migration, les éléments agissent en catimini mais préparent le grand chambardement visible, l’invisible déploie ses forces vitales à notre insu.

     

    Impermanence et retour. Processus cyclique mais festival de nouveautés. Le bourgeon sur la branche n’est jamais le même.

     

    Sur la route, l’ami ornithologue fait apparaitre des oiseaux dans les champs, les arbres et le ciel.

    Je n'essaie pas de deviner le tour de passe-passe.  Je me contente de Voir.

  • malgré tous les malgré

    bravoure de chaque instant
    le devoir de la joie
    tant que reste la lumière
    malgré tous les malgré
    qui ne manquent pas
    qui sont là depuis le début
    malgré tous les malgré
    pister la joie
    sans attendre que les autres
    sans attendre que le monde
    et malgré les jours
    qui assaillent
    ô qui mordent oui
    qui déchirent parfois
    malgré tous les malgré
    embrasser la joie
    coûte que coûte