Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

La Mare Rouge

  • malgré tous les malgré

    bravoure de chaque instant
    le devoir de la joie
    tant que reste la lumière
    malgré tous les malgré
    qui ne manquent pas
    qui sont là depuis le début
    malgré tous les malgré
    pister la joie
    sans attendre que les autres
    sans attendre que le monde
    et malgré les jours
    qui assaillent
    ô qui mordent oui
    qui déchirent parfois
    malgré tous les malgré
    embrasser la joie
    coûte que coûte

  • le seul visage

    Face sans dents. Bouche tordue. Il parle à des voix invisibles dans un smartphone invisible.

     

    Je sais qu’il descendra à la station Grange-Blanche pour prendre une correspondance vers l’ancien « asile départemental d’aliénés », Le Vinatier.  

     

    Son regard de fou me traverse à plusieurs reprises sans me voir. Je m’y accroche.

     

    Premier visage inconnu, nu, sans masque, depuis longtemps.

  • lutte

    Si la colère qui t'anime
    est plus destructrice que créatrice,
    si la lutte que tu mènes,
    aussi légitime soit-elle,
    exclut plus qu'elle ne rassemble,
    si la lutte que tu mènes
    dépose dans ton cœur
    plus d'aigreur que de joie,
    alors…

  • Les voeux de la Mare Rouge

    2021 :
     
    Soyez toujours prêt à être surpris.
     
    Swami Prajnanpad.
     
     
    LOVE

  • L'esprit pop


     

    Si tu ne tends pas l’oreille, tu passeras à côté de ce que dit l’esprit pop.

     

    Tu auras vite fait de le prendre pour un inconsistant au cœur léger et superficiel là où il a juste l’élégance de ne pas faire peser sa mélancolie sur le monde.

     

    L’esprit pop dissimule l’humeur down down down derrrière une ritournelle grisante, un gimmick joyeux et entêtant.

     

    Et ça marche. Tout le monde fredonne la mélodie mais personne n’entend les paroles.

     

    Hummm ouhhh yeah pop pop yeah

     

    Tout va bien. Chacun passe son chemin.

  • Amours clandestines

    Il fallait bien admettre un fait. Depuis le début du XXIe siècle, qui correspondait à la démocratisation et la banalisation de l'usage du smartphone, les amants modernes vivaient leurs amours clandestines et adultères - aussi romantiques et passionnées fussent-elles - en grande partie

     

    aux toilettes.

  • 2021

    Oui, l’année 2020 avait été une sacrée crâneuse. Du genre grande blonde fatale en fourreau rouge et talons hauts
     
    « T’as du feu ? Non ? Dégage, puceau. »
     
    Si bien que tout le monde priait pour que l’année 2021 pointe son nez le soir du 31 sous les traits d’une gentille brunette un peu timide en jean et baskets. Voire en salopette. Au point où on en était, on n’allait pas faire les difficiles.

  • Les grandes personnes

    Quand j’étais enfant, j’ai rencontré combien d’adultes ? Je ne sais pas. Deux… trois peut-être. Les autres étaient de grandes personnes, c’est-à-dire qu’elles étaient plus grandes que moi en taille c’est certain (oui, moi aussi j’ai été petite un jour), mais pour le reste elles n’avaient pas l’air d’en mener plus large. Plutôt moins peut-être.
     
    Les plus perdues de ces créatures étaient cependant celles qui s’efforçaient à prouver au monde qu’elles avaient compris.
    Quoi ?
    Tout.
    Les gens, l’Art et la Littérature, la bourse, l’amour, la géopolitique, l’argent, les noms en -isme, la Vie, le Sens, le tour de main pour la mayonnaise. Tout.
    Elles parlaient fort et gesticulaient beaucoup.
     
    Les adultes, eux, se contentaient de m’écouter puis me regardaient dans les yeux et disaient :
     
    Qui sait ?
     
    Viens, on va regarder pousser un radis.

  • CLIC CLIC

    Nicolas Violant - qui sera quelques années plus tard commissaire de police, mais il ne le sait pas encore, il n’a que 17 ans pour le moment et qui peut penser sans rire qu’un homme portant le nom de « Violant » puisse devenir commissaire - marche sur un trottoir du 6e arrondissement de Lyon en compagnie d’une jeune fille blonde qu’il rêve de conquérir.
    Il vient de s’acheter une paire de Richelieu marron foncé et a demandé à la vendeuse d’ajouter des fers à ses semelles pour les protéger mais surtout pour entendre résonner leur son métallique sur le bitume. Durant toute la promenade, Nicolas Violant fait claquer ses talons sur le pavé et à chaque pas, il se sent plus homme. Chaque pas le rapproche des cheveux de la fille, de sa bouche et de ses seins.
    Bénédicte qui deviendra sa femme en 1998, lui avouera six ans après ce premier rendez-vous que le cliquetis insupportable avait failli avoir raison de leur idylle dès le premier quart d’heure. C’est au moment où il avait chaussé ses lunettes de myope qu’il tenait absolument à cacher qu’elle lui avait trouvé un air mignon et avait décidé de lui accorder une chance.

     
  • catcheuse

    Force d’Inertie, catcheuse aux épaules d’haltérophile et aux jambes de lanceuse de poids maintient à terre Volonté et Motivation comme s’il s’agissait de vulgaires ados prépubères sans poil au menton.
     
    -Nous y arriverons demain ! Nous agirons, nous ferons ! jurent en chœur Volonté et Motivation sous le puissant corps de l’athlète.
     
    - Demain, oui ! renchérit Force d’Inertie en riant aux éclats - Demain, c'est très bien, ça ! DEMAIN !

     
  • Mignardises

    Jacqueline et Nicole se réunissent tous les mardis pour parler des maladies et des malheurs qui affectent leurs connaissances communes. Gourmandes, elles grignotent des mignardises achetées chez Bouillet et dégustent du thé Earl Grey tandis qu’elles énumèrent leurs maux, du plus bénin au plus tragique : la varicelle du petit Barnabé, le durillon récidivant de Marie-Cécile, le troisième divorce de Jean-Nicolas et son remariage avec « une arabe », la chute de Simone dans les escaliers de la maison de retraite et sa fracture du col du fémur, l’agression sexuelle de la fille du voisin du cinquième étage par un chauffeur Uber, la démence dégénérative de Mme Rioux qui lui fait dire des mots orduriers et se déshabiller devant des gens, le cancer du sein de Mme Richard, le cancer du rein de M. Bonin, les métastases aux poumons et au cerveau de M. Langlois. Quand elles ont fait le tour des malades et des victimes, elles passent aux morts tout frais. Cette semaine, Ginette, la pauvre, a été retrouvée morte chez elle dans un état de décomposition avancée. Personne ne s’était inquiété de son absence car elle devait partir en voyage organisé. Il faut dire aussi qu’elle ne décrochait jamais le téléphone quand on l’appelait et qu’elle est un peu punie de son manque de civilité. Comment pouvaient-elles savoir ? Enfin, elles lisent les derniers titres de la revue Détective à laquelle Nicole est abonnée : Le couple qui enlève les enfants, Tuée en pleine nuit dans le lit conjugal, La mort au bout du rêve, Violée par l’amant de sa mère et feuillètent les numéros en commentant les images « c’est pas dieu possible, mourir si jeune » « on ne peut plus faire confiance à personne » « les hommes sont si cruels » « on n’est plus en sécurité nulle part ». Après leur petit goûter hebdomadaire, au moment de se quitter, elles médisent une dernière fois de leurs meilleures amies encore vivantes et se donnent rendez-vous à l’enterrement de Ginette pour voir la tête des descendants qui ne seront là que pour l’héritage « les gens sont sans cœur, c’est affreux ».

  • théorème

    Ma prof de maths a des yeux incroyables. Quand elle se penche au-dessus de mon bureau pour éclairer les nombres premiers et les identités remarquables, je suis dévoré par la contemplation de ses iris verts-or et de ses paupières poudrées de mauve. A l’acmé de démonstrations logiques passionnées, ses pupilles se dilatent complètement. Je ne vois plus qu’elles. Elles deviennent le trou noir de mes pensées. Je suis absorbé tout entier. Je disparais comme au moment de l’orgasme - il parait. Puis je suis de nouveau éjecté dans la classe où je reviens à son regard mordoré, prisonnier, lié à lui, captivé et impuissant.

     

    Mais je devrais mettre tout ce texte au passé. Jusqu’à hier, c’était ainsi.

    Pour la première fois depuis le début de l’année, Mme Blondeau a retiré son masque après l’explicitation d’un théorème, pour reprendre son souffle et boire une gorgée d’eau.

    J’ai été déçu. Bien au-delà de ce que l’on peut imaginer. L’éclat de son regard n’a d’égal que la fadeur du reste de son visage. Un nez quelconque, une bouche mince, sans relief, un menton fuyant. Tous les fantasmes élaborés depuis des mois à partir d’un simple échantillon de son visage se sont soudainement évaporés.

     

    Pffiouttt.

     

    Elle a repositionné rapidement le tissu vert-jaune assorti à ses yeux mais c’était trop tard. Les cours de maths sont instantanément redevenus aussi ennuyeux à mourir qu'en classe de 3e avec M. Girard.

     

    Je sais qu’elle sait. Elle n’ose plus me regarder dans les yeux.

  • maline

    Et puis un jour, on ne peut plus se contenter de faire sa maline

     

    à coups de fesses

     

    à coups d’artifices

     

    oh la belle bleue

     

    oh la belle rouge

     

    et, ce jour-là

     

    il n’y a pas grand-chose à faire

     

    à part

     

    juste

     

    à part

     

    simplement

     

    arrêter de faire sa maline

     

    et Voir

     

    un peu

     

    ce que ça fait

     

    d’être Là.

  • cinquante ans

    A 15 ans, je suis éduquée par deux hommes : Brel et mon père.

     

    L’un me dit

     

    Mourir, cela n'est rien / Mourir, la belle affaire

     

    l’autre poursuit 

     

    Mais, vieillir, oh vieillir… 

     

    et ajoute

     

    Une capsule de cyanure est cachée dans l’armoire de la chambre. Je n’ai pas l’intention d’atteindre cinquante ans, non merci, très peu pour moi.

     

    Mais cinquante ans, c’est déjà très vieux, non ? est ma première pensée.

  • violence

    Elle me dit qu’elle n’a aucune violence en elle. Jamais. Que la violence lui est étrangère. Qu'elle l'a en horreur. Elle ne la fréquente pas, elle n’en veut pas dans sa vie, elle n’en veut pas dans son cœur.

    Et, tandis qu’elle dit ça, toute concentrée qu’elle est à tenter de me convaincre de l’absence totale et imprescriptible de toute violence en elle, je distingue une légère, ténue, microscopique crispation de sa lèvre supérieure et une petite fixité du regard qui me glacent le sang.

  • play-list

    Hier, dans le métro, j’écoutais une chanson dans mon casque, une chanson extraite de ma play-list « post journée de travail » et soudain, j’ai tout compris. Je veux dire, j’ai tout compris à la chanson que j’étais en train d’écouter. Tout compris comme s’il s’agissait d’une chanson en français alors qu’il s’agissait d’une chanson en anglais. Le texte m’est arrivé limpide, clair, comme en traduction simultanée, comme si mon cerveau faisait totale abstraction de l’obstacle de la langue. D’habitude, comme beaucoup de monde, je saisis deux-trois phrases, je comprends le refrain quand il est simple et la mélodie fait le reste. Mais là, tout était différent. Pendant quelques minutes, j’ai vraiment entendu la chanson pour la première fois. Elle n’avait rien d’exceptionnel, ses paroles étaient un peu bêtes comme le sont souvent les paroles des chansons pop mais je les voyais nettement défiler en synchrone dans mon cerveau. Comme quand on appuie sur la touche « traduction » sous un clip sur youtube, les erreurs grossières en moins. Trois minutes. Puis retour à la normale. Ma play-list, des chansons anglo-saxonnes et américaines qui se suivent et que j’appréhende approximativement. Comme avant.

     

    Woman I can hardly express My … emotions … After all, I'm forever in …

     

    Trois minutes d’éveil. Puis plus rien. Il parait que ça se passe souvent comme ça et que le plus dur, ensuite, est de ne rien attendre.

  • CLAP CLAP

    Mon père est une pourriture. Ils sont là à l’acclamer, à le féliciter, bravo monsieur, quel sang-froid, on était à deux doigts de, mon dieu mon dieu, mais moi, je sais, c’est juste une grosse enflure merdique. Je l’ai vu courir dans l’eau, je l’ai vu plonger, je l’ai vu ramener la gamine sur le bord de la plage et exécuter les gestes de premiers secours, je l’ai vu faire le bouche à bouche et le massage cardiaque mais ça ne change rien. Je sais qui il est. Ça y est, elle revient à elle la débile, elle recrache l’eau de mer, elle tousse comme une dératée. Elle vomit, maintenant. Ses parents sont heureux, la mère pleure, le père est soulagé même si piteux de pas avoir sauvé lui-même sa fille, il répète en boucle « sans vous, sans vous » et moi, je te dis mon pote, sans lui ma vie serait une fête, sans lui, je serais première de la classe, première en danse aquatique, première en joie et insouciance. Ce mec passe son temps à sauver des vies et à bousiller la mienne. Ce sont ses deux missions sur terre. Je ne sais pas laquelle il met le plus de cœur à accomplir. Monsieur « humanitaire », monsieur « médecin du monde », monsieur « Amnesty international ». Monsieur sale dégueulasse. Et Madame, sale hypocrite. A côté. Avec son air attendri et son regard mouillé de basset. Comme si elle ne savait pas, elle, ce que c’est vraiment que son mari.

     

    – Loulou, va chercher mon téléphone, je vais prendre une photo de papa.

     

    – Va le chercher toi-même.

     

    – Toujours aussi aimable, même en vacances, sur une plage paradisiaque.

     

    – Ouais, même à côté d’une presque noyée, t’as raison.

     

    Elle ne m’écoute pas. Pour quoi faire ? Elle fouille dans son cabas d’été Lancel à la recherche de son portable, qu’elle finit par trouver après en avoir éjecté crème solaire, portefeuille et étui de lunettes de soleil. Elle va photographier son mari qui pose maintenant avec la petite encore complètement sonnée dans ses bras comme si c’était un trophée de pêche. Qu’est-ce qu’elle compte faire de cette photo ? La mettre sur le compte Instagram du salaud afin de montrer combien même pendant ses vacances son mari ne cesse pas d’être le héros que la nation connait ? J’en profite pour piquer cinquante euros dans son portefeuille pendant que mon brave papa refuse tout net les rétributions que la famille de la choquée lui propose…

     

    Je sais qu’il en profitera, d’une façon ou d’une autre. Monsieur est un sacré joueur, il sait qu’il peut gagner plus en ne précipitant rien.

     

    Par exemple, la mère de la gamine… Elle ne demande que ça, de se donner au grand sauveteur.  

     

    Mon père rigole. Il s’apprête à en sortir une bien bonne :

     

    – Dans l’immédiat, si vous voulez me récompenser, nous faire plaisir à moi et à ma famille, à ma fille Loulou…

     

    Il montre le vendeur de donuts qui tire sa petite remorque sur le sable mouillé :

     

    – Ça va vous coûter cher. Ça va vous coûter cher en chouchous pour nos filles. La vôtre, la mienne, elles ont bien besoin de sucré pour faire passer tout ça.

     

    Cinq minutes plus tard, nous en avons tous pleins les doigts et les dents. La vie reprend ses droits puisqu’on peut à nouveau se bâfrer. La gamine réchappée avale ses cacahouètes à une vitesse dingue. Manquerait plus qu’elle s’étouffe et que mon père doive la sauver une seconde fois ! Maman commence à regarder l’autre mère d’une drôle de façon. La mer radote. Marre de voir toujours le même film où des gens (qu’on n’a pas envie de plaindre) se font rouler par des types comme mon père.

     

    Je mets mon casque pour ne plus les entendre. Mon père gesticule et la mère de l’ex-noyée rit comme si rien n’avait eu lieu, comme si sa fille chérie n’avait pas failli y passer quelques minutes auparavant. Il a ce don-là, créer des ambiances, faire bouger le décor, capter les regards. Tous les regards. Même l’autre mâle est hilare. Il n’est pas au bout de ses émotions. Je peux déjà lui dire comment va se terminer sa journée. Mais il n’y verra certainement que du feu. L’Autre est très fort pour ça aussi. Maman qui connait tout ça par cœur part nager. Elle fait des efforts pour faire bonne figure en public. C’est un marché entre eux. Elle sourit, elle participe à la com’, elle joue la femme comblée et il fait le virement mensuel sur le compte en banque. Voilà, c’est aussi simple que ça. Combien vaut la photo du sauvetage postée en direct sur Instagram et Tweeter tout à l’heure ? Peut-être un petit bonus pour ses prochaines Louboutin ? Ils font la paire et personne n’est à plaindre. Des parents en chiffon. Des militants de pacotille. Plutôt me flinguer que de bosser un jour dans l’humanitaire. Ras le bol des colloques à l’International, des voyages autour du monde, des plages "paradisiaques"…  

     

    Des parents parfaitement bilingues, trilingues… Dans mon casque, des gros mots en anglais. Du bon rap bien lourd. La question que je voudrais leur poser : c’est quoi, la différence entre « beach » et « bitch », au niveau de la prononciation ? Comment dit-on « aujourd’hui, je vais jouer sur la salope » ou « la salope est pleine de gamins qui se noient l’après-midi » ou « maman regagne la salope à la nage » ?

     

    J’ai de plus en plus chaud. Ça brûle à l’intérieur, à l’extérieur… Appelez-ça comme vous voulez, « insolation », « mauvais trip »…

     

    Ma mère nous rejoint après avoir enchaîné quelques mouvements de crawl. Elle me fait signe d’enlever mes écouteurs pour me dire que je suis « rouge ». Plus petite, « j’attrapais des couleurs ». Maintenant, apparemment, je n’en chope plus qu’une.

     

    Je cours vers l’eau, mon casque encore sur les oreilles.

  • manège

    Je demande au vigile d'Auchan
    s'il n'a jamais rêvé de monter sur ce manège placé là à l'entrée de la galerie marchande
    quand il est à l'arrêt
    au moment de la dernière ronde de surveillance
    quand toutes les lumières de la grande surface s'éteignent les unes après les autres
    s'il aurait plutôt choisi le cheval la voiture le carrosse ou le lapin quand il était enfant
    et aujourd'hui serait-ce le Mickey rieur ou le Donald grognon
    mais il m'enjoint poliment de descendre de la moto
    et me dit qu'il est temps de rentrer chez moi
    car la nuit est tombée depuis longtemps

  • Trombi

    Le papa de Capucine observe avec attention le trombinoscope des professeures des écoles du Groupe Scolaire Victor Hugo :

     

    - Dis-moi Capucine, c’est elle ta maitresse ?

     

    - Ah, non. Elle, c’est Océane, la maitresse de ma copine Léa.

     

    - Ah, dommage…

     

    - Pourquoi papa ? Elle est très gentille maitresse Nicole.

     

    - Ah oui, c’est vrai, ta maîtresse s’appelle Nicole.

     

    - Tu préfères le prénom Océane, papa ?

     

    - Oui, c’est ça, Capucine, je préfère « Océane »… Océane…

  • couvre-feu

    hier 20h50
    retour d’une soirée clandestine
    dans un lieu clandestin
    à écouter de la poésie
    à écouter de la musique
    à plus de six
    dans une pièce
    la veille
    un professeur d’histoire
    a été assassiné
    à sa sortie de cours
    il avait sans doute
    des projets de vacances
    avec son enfant
    la mer peut-être
     
    tu sais que j’ai vu sa tête
    séparée de son corps ?
     
    tu crois qu’on arrivera avant le couvre-feu ?

  • Enfant, il détestait les automates

    Enfant, il détestait les automates, ces petits personnages au regard fixe en proie à des gestes mécaniques grotesques quand sa mère les remontait à l’aide de la petite clé fixée dans leur dos. Elle applaudissait des deux mains tandis que les petits jouets se dandinaient stupidement devant lui avec un bruit métallique.

    Puis ils rencontraient toujours un obstacle qu’ils n’étaient même pas capables d’éviter et contre lequel ils venaient buter à plusieurs reprises jusqu’à l’arrêt complet du mécanisme. Bref, de petits engins stupides et froids qui provoquaient déjà en lui un malaise qui ne s'était jamais démenti.

     

    Plus tard, la plupart de ses contemporains ne lui semblaient pas plus vivants que ces joujoux d’antan. Comme eux, ils fonçaient inlassablement contre les mêmes murs mais les plaintes et les jérémiades qui accompagnaient cet état de stagnation les rendaient, à ses yeux, encore plus insupportables que les joujoux de son enfance.

  • ado femelle

    L'ado mâle se trouve souvent bien décontenancé face aux réactions de l'ado femelle qui s'accroche à son cou.

     

    Celui-là, par exemple, pris au piège dans le métro, ne peut plus regarder sur sa droite ni sur sa gauche sans recevoir une petite tape sur la tête ou sur la nuque. L'ado femelle a tracé un périmètre de sécurité autour de son mâle ado et manifeste son affection à coups de tête plus ou moins brutaux sur l'épaule de son jeune amoureux.

     

    Puis, elle tend son écran de smartphone à hauteur de ses yeux jusqu'à le faire loucher et lui pose une question qui n'appelle aucune réponse :

     

     

    - Elle est moche, hein, Léa ?

  • le masque du maçon

    Il a 16 ans
    et il m'explique comment la poussière de l'atelier
    se glisse sous son masque
    comment la poussière ensuite
    s'agglomère à sa sueur
    fusionne
    pour créer une sorte de pâte
    une pâte gluante
    qui obstrue les pores de la peau
    et lui fait comme un autre masque
    sous le masque
    une pâte gluante
    faite de poussière et d'eau de peau
    qui pénètre dans sa bouche
    puis dans son nez
    une pâte au goût de poussière de ciment
    et de transpiration
    dans son nez
    en même temps que dans sa bouche
    tandis qu'il travaille à casser des murs
    à transporter des parpaings
    à couler du béton
    Il a 16 ans
    et il apprend le métier de maçon
    au temps du coronavirus.

  • Acqua in bocca

    Lundi 15 avril 2019

     

    Ça y est, je pars demain pour Florence. Ma mère me serine que c’est « la plus belle ville du monde ». On verra bien… Je sens qu’elle meurt d’envie de me raconter ses propres souvenirs dans cette ville, elle et mon père en auberge de jeunesse, etc. Heureusement, elle se retient.

     

    Mon correspondant a un prénom de vieux : Alfonso. Enfin, quand je dis « correspondant », on a échangé deux phrases sur le blog du lycée. Je sais juste son âge, 16 ans comme moi, et qu’il habite un quartier du centre-ville un peu stylé. Je suis dég parce que Maxime ne sera pas là. Ses parents l’ont obligé à faire allemand en deuxième langue. Il se tape Mme Picaud en cours, une vraie folle, on l’entend gueuler de l’autre bout du couloir. Les profs d’allemand et de latin, c’est toujours des femmes un peu vieilles, un peu moches genre leurs vêtements datent des années 80 et elles portent des lunettes pourries. Notre prof d’Italien, c’est M. Barki. Ça va, c’est pas le pire. Il fait des blagues en italien qui font rire que lui, et Marina aussi, qui est d’origine italienne par sa mère et parle français et italien chez elle. Du coup, il lui fait des gros clins d’œil pendant tout le cours, c’est super lourd. Enzo dit que Barki veut se la faire. Mais bon, c’est normal parce que Marina, tout le lycée veut se la faire et c’était la même chose au collège.  C’est pas très original. Bon, je vais faire mon sac. Ma mère m’a tout préparé comme si j’étais pas capable de mettre 5 boxers, 3 jeans et des t-shirts dans une valise. C’est le printemps et je ne pars pas pour la Mongolie, c’est bon. Heureusement sinon on aurait jamais retrouvé Mélanie parmi tous les mongoliens ! Ouais, je sais, je suis trop drôle. Bon allez. A domani.

     

    P.S : je suis censé écrire mon journal en italien mais je sais encore moins écrire que parler. Barki a dit : vingt lignes chaque jour (rapport avec une citation de Stendhal, son auteur préféré, qui en mordait tellement pour la pizza qu’il a demandé que sur sa tombe soit gravé son C.V. en italien, ou un truc comme ça).

     

    « Vingt lignes par jour ». Tu parles… je traduirai tout avec google trad en rentrant, basta ! Enfin pas tout. Vu comme c’est parti, je vais devoir un peu censurer.

     

    Mardi 16 avril 2019

     

    Quel putain de boulet, Mélanie. La mongolito a vomi pendant tout le trajet. 12 heures de car, ça puait, c’était dégueulasse. Elle était à côté de Juliette qui, du coup, a vomi aussi. Ça a fait une chaine de vomi pendant les 3 dernières heures de trajet. Moi, c’était limite, mais j’ai réussi à me retenir. On est arrivé à 22 h 30 à la gare de Florence-Santa-Maria-Novella où les familles d’accueil sont venues nous chercher. J’avais l’impression de sentir la sale odeur de moisi du car. Alfonso m’a regardé bizarrement quand je lui ai serré la main, avec un air un peu véner ou dégoûté, je sais pas. Je savais pas comment expliquer en italien que des gens avaient été malades dans le car. Le père d’Alfonso, lui, était sympa et faisait exprès de parler lentement pour que je comprenne dans la voiture. Il m’avait préparé un sandwich super bon avec du jambon sec et de la mozzarella mortelle. Je sais que la mère n’est pas là en ce moment mais j’ai pas bien compris pourquoi. Alfonso n’a pas parlé de la soirée. Dans la cuisine, il m’a regardé manger. J’ai essayé de lui parler en italien, deux-trois phrases, histoire de, mais il répétait « non capisco » (je ne comprends pas). Son père, un moment lui a mis une grosse tape sur la tête et m’a dit en souriant : « Parli molto bene l’italiano, Lucas » (tu parles très bien italien, Lucas) puis il a engueulé son fils qui est parti se coucher en faisant la tronche. De toute façon, je suis naze, j’ai pas réussi à dormir dans le car. Ce qui est cool, c’est que j’ai une chambre à moi, j’avais peur de devoir partager. Je n’aime pas dormir dans la même pièce que quelqu’un. Buena note (y a un ou deux t ?). Je vérifierai plus tard.

     

    Mercredi 17 avril 2019

     

    Dans les voyages, les séjours à l’étranger, les trucs les plus dingues se produisent toujours au tout début, dès les premières 24/48 heures. Après, soit ça se calme, soit on s’habitue aux trucs trop chelous. Enfin, c’est pas moi qui le dit, j’ai pas assez d’expérience pour l’affirmer, mais ma grande sœur si. Et là, je vérifie à quel point c’est vrai. Sans pouvoir accuser le décalage horaire ou ce genre de connerie.

     

    Donc, là, je m’inquiète pas de faire mes vingt lignes. Je vais les exploser.

     

    Ma journée a été chelou du début. Dès le réveil. Dans l’appart, on n’était plus que deux. C’est Alfonso qui m’a réveillé en… J’ai d’abord cru que c’était le chat de la maison qui venait me réveiller, pas en grattant à ma porte mais en la défonçant (en essayant de la défoncer) à coup de tête ou d’épaule. Je me suis levé, j’ai ouvert la porte pour m’apercevoir que c’était Alfonso qui lançait son chat contre le mur (en prenant son élan !). Quand je lui ai demandé s’il avait pas peur d’esquinter son gatto, il m’a dit que c’était pas le sien mais celui de sa mère. Que si c’était le sien, il lui ferait un truc pire. Enfin, c’est ce que j’ai pigé. Sympa…

     

    Le père était parti laborare. La mère, toujours aux abonnés absents.

     

    Ensuite, Alfonso m’a présenté Emmanuella Iorimini. Il m’a répété son nom pendant plusieurs minutes, puis il a allumé l’écran de l’ordi familial. Direct, Youporn en italien. J’ai pas été surpris. Emmanuella Iorimini était une star du porno, elle suçait des trucs énormes, elle n’arrêtait pas même si on lui pinçait le nez, pas de quoi être choqué.

     

    Mon absence de réaction a énervé Alfonso (il croit qu’on a pas Youporn en France ?). Le coup du chat m’avait plus gêné, mais je n’ai pas voulu lui faire plaisir en en reparlant. J’ai pensé que j’étais parti pour une journée-test, et je n’aimais pas trop la sensation.

     

    L’après-midi, on avait rendez-vous avec nos deux classes pour visiter La Galleria di Uffizi dans le centre de Florence. On a fait la queue cent ans alors qu’on avait un passe. Mais franchement, ça valait le coup. Le prof nous a présenté un power-point avec les tableaux de Botticelli avant le départ, mais les voir en vrai, c’est autre chose. D’abord, la plupart sont super grands, il faut s’asseoir et les regarder de loin pour vraiment les voir. La Naissance de Vénus, c’est mon préféré. La fille a quelque chose que j’aime bien, un air romantique (je me ferais engueuler par la prof d’Art parce que c’est pas du tout l’époque Romantique, mais bon, je me comprends) et des cheveux de malade qui couvrent juste son sexe. C’est trop sensuel. Bien sûr, Enzo a passé son temps à faire le con dans la salle en commentant tous les tableaux : Putain, elles avaient des gros bides de femmes enceintes les femelles à l’époque ! Regarde, celle-là, on dirait la grand-mère de Mongolito ! Pendant ce temps-là, Barki était collé à Marina et lui expliquait des trucs en italien en faisant des grands gestes avec les mains comme les mecs dans le coin. Les correspondants italiens avaient l’air un peu blasés parce qu’à mon avis, ils ont déjà visité tous les musées de la ville mille fois depuis leur naissance. Alfonso, lui, ne parlait à personne, même pas aux gars de sa classe mais je voyais bien qu’il arrêtait pas de zieuter vers Marina.

     

    Elle a quand même raison sur une chose ma mère : c’est une ville qui tue tout d’un point de vue esthétique. Stendhal s’évanouissait à chaque coin de rue, il parait. C’est pas pour rien.

     

    En fin d’après-midi, on est rentrés chez Alfonso. Le père n’était pas revenu du boulot. Je suis allé aux toilettes et j’ai entendu la porte de sa chambre claquer. Je ne l’ai plus revu. Je suis allée me servir dans le frigo à 21 h parce que j’avais faim, j’ai trouvé des bouts de fromage et un yaourt aux fruits et je suis allé les manger en solo dans ma chambre.

     

    Je vais me coucher, demain c’est quartier libre dans les familles. Ça ne me fait vraiment pas triper vu l’ambiance.

     

    Dodo.

     

    Putain. J’ai trouvé un oiseau mort sur mon oreiller. Une sorte de moineau. Son corps était raide. La tête penchait sur le côté. J’ai eu un haut-le-cœur. J’ai viré la taie, je me suis allongé et j’ai essayé de dormir. Je me suis relevé pour écrire, parce que j’y arrivais pas.

     

    Ce mec est complétement pété. Il a commencé la journée avec le chat, il l’a finie avec un oiseau.

     

    Complètement pété.

     

    Jeudi 17 avril 2019

     

    Le fiume. C’est le premier truc dont Alfonso m’a parlé en nous servant un café dégueulasse le matin. Venir jusqu’en Italie pour boire cette merde, c’était bien la peine. Comme il en avalait également, c’était la preuve qu’il n’essayait pas de m’empoisonner avec. Pour le reste…

     

    Un café dégueulasse accompagné de rien du tout. J’ai moi-même inspecté les placards de la cuisine, sous le regard amusé de l’autre malade. Avec mon micro-diner de la veille, j’avais de quoi avoir les crocs.

     

    Le fiume, donc. Alfonso n’avait que ce mot à la bouche. On avait rendez-vous sur les quais de l’Arno, avec des potes à lui, c’était pas un truc organisé, officiel, prévu par les adultes.

     

    Mon ventre couinait salement. Cela me mettait encore de plus mauvais poil, mais je me suis dit que ça n’était pas plus mal, si des connards voulaient m’emmerder, ils allaient trouver à qui avoir affaire. Si le but de l’Alfonso, c’était de m’affaiblir en m’affamant, il avait choisi la mauvaise stratégie.

     

    J’ai reconnu aucun de ses copains de classe. De nouvelles têtes, et plutôt des têtes de gars éjectés des cours, voire de débiles jamais scolarisés. Ses parents savent-ils qu’il fréquente des freaks pareils ?

     

    Même en plein jour, les quais m’ont paru glauques. Pas aménagés, comme dans ma ville. De l’herbe, une sorte de pelouse sauvage qui pue l’urine. Des crottes de chien comme des gravats. Et, posé au milieu de tout ça, un petit sac. Je l’ai vu bouger tout de suite.

     

    L’un des jeunes tarés a dit un truc où il était question d’une française à attendre. Et qui je vois finir par se pointer, au bras d’un autre loulou (on devait bien être 7 ou 8 à ce moment-là) ? Mélanie ! La mongolito a paru soulagé de m’apercevoir. Même moi, j’étais pas mécontent qu’on soit ensemble, finalement.

     

    Le sac bougeait toujours. Alfonso a dit un truc au sujet du sac et de son contenu que je n’ai pas compris mais qui a épouvanté Mélanie. Elle captait plus de trucs que moi en italien, finalement.

     

    Puis, le coup de pied, et plouf. Plus de sac.

     

    On a bougé. Mongolito pleurait tout ce qu’elle pouvait.

     

    Je lui ai demandé ce qu’il y avait dans le sac. Des chatons. Une vraie bande de psychopathes sortis tout droit d’un épisode de South Park en moins drôles. J’ai demandé à Mongolito de se calmer parce que ça risquait d’exciter encore plus les grands malades. Mais elle continuait de chougner tout ce qu’elle pouvait. Elle m’a expliqué que l’un des mecs de la bande était le grand frère de sa correspondante. Elle est tellement con, Mélanie, que la première chose qu’elle trouve à faire en arrivant en Italie, c’est de sympathiser avec le mec le plus débile du pays. Comme elle se fait jamais draguer, elle a dû kiffer qu’un gars lui adresse la parole sans se foutre de sa gueule. Mais bon, elle aurait dû tilter : il a trois ans de plus que nous et il a redoublé au moins quatre fois, je pense. Il fait 2 m 12 et pèse 150 kilos. Je ne serais pas rassuré du tout de vivre sous son toit même pendant 6 jours. On a récupéré, elle et moi, les deux pélos les plus timbrés de Firenze, ça nous fait un point commun…

     

    Les crétins, eux, riaient derrière notre dos, trop contents de leur blague.

     

    Mélanie m’a dit qu’elle préférait rentrer retrouver sa correspondante. Si on m’avait dit un jour que ça me ferait chier de la voir partir… J’étais de nouveau seul avec les néo-nazis tortionnaires d’animaux.

     

    Bizarrement, après ça, il n’est rien arrivé de neuf. Ces mecs passent leur temps à rouiller devant un centre-commercial pas loin de la place San Marco. Ils habitent l’une des plus belles villes du monde et leur occupation favorite consiste à picoler de la bière dégueulasse devant un C.C. et à siffler les filles. Autant dire que je me suis bien emmerdé. J’ai eu le temps de faire des réserves de bouffe avec mon argent de poche et j’ai avalé quatre parts de pizza à midi, celles qui sont vendues 2-3 euros dans tous les petits snacks de la ville. Au moins, cette sortie m’aura permis de MANGER.

     

    Demain en fin d’après-midi, j’ai un rendez-vous skype avec ma sœur. 

     

    Demain soir, les vacances de Pâques de la Toscane commencent. Pour fêter ça, y a une soirée chez la correspondante de Marina. Toute la classe d’Alfonso est invitée. Même lui.

     

    Vendredi 18 avril

     

    Alfonso me fait du chantage !

     

    Pour une fois, je n’attends pas de me coucher pour tenir ce journal, je l’attaque dès le début d’aprèm’ tellement j’ai les boules depuis ce matin, tellement l’autre con me fait chier. Son sale petit jeu : me menacer de ne pas être de la soirée chez la correspondante de Marina. D’y aller seul. Sans moi. Pour qui il se prend ?

     

    On a fini par bien s’accrocher avec des injures en français, en italien, en anglais.

     

    La suite dans quelques heures. Le temps que je règle un problème de fringue… Ma mère a merdé quand elle a fait ma valise, et je me retrouve presque à court de tee-shirt. Très très strange. Je croyais avoir emmené le bon nombre, pourtant. Ça s’évapore, les tee-shirts ?

     

    La suite, donc :

     

    À 17h, j’ai skypé avec ma sœur. Je ne l’avais pas vu depuis quatre-cinq jours, j’ai eu l’impression qu’elle avait pris plusieurs années, comme si on n’était plus dans le même espace-temps. Je le lui ai dit, elle m’a cité une scène de « Interstellar », je n’avais pas vu le film, fin de la discussion. Enfin, j’ai quand même eu le temps de lui raconter, en version light, ce qui m’arrivait depuis lundi, comment j’étais traité, tout ça… Elle m’a juré de ne pas en parler aux parents. Sinon, je lui ai promis un sort pire que celui qu’Alfonso m’inflige, jour après jour.

     

    Fin d’aprèm’ : l’impression qu’Alfonso fait profil bas. Comme s’il avait eu besoin de moi pour un truc mais qu’avant, il devait se faire pardonner. Je lui ai demandé où avait lieu la soirée. Il a fait l’effort pour me faire comprendre que la correspondante de Marina créchait dans un quartier plus classe que le sien. Le sien n’est pas si mal (je ne sais plus si je l’ai déjà décrit dans ce journal, faudrait que je vérifie, mais j’ai la flemme), mais j’ai bien vu sa sale petite figure être déformée par la jalousie. On aurait dit un effet de « morphing » typique du début des années 2000, comme dans les vieux clips de Michael Jackson. Trop drôle…

     

    On décolle à 20 h. Alfonso m’a même prêté un tee-shirt. Le motif ? Une sirène à moitié croquée au niveau de la queue.  Le genre de truc qu’on porte qu’en Italie.

     

    Samedi 19 avril

     

    Pas pris le temps d’écrire au retour de la soirée d’hier car ça s’est fini à 3 h du mat… J’ai un gros mal de tête. Il y avait presque tout le monde de la classe (à part Lucie qui a chopé une gastro, il parait, et Malik qui devait rester dans sa famille pour fêter l’anniv de la grand-mère de son correspondant, meskine…).

     

    Bon, comment dire, trop bizarre la teuf… Et surtout, un truc de dingue sur Alfonso. J’essaie de raconter dans l’ordre.

     

    Quand on est arrivé, il y avait du rap italien qui s’entendait jusque dans la rue. Franchement, le rap italien, ça fait pas trop sérieux. Je sais pas, c’est pas une langue assez trash, on n’y croit pas. La corres’ de Marina nous a ouvert, elle est aussi canon qu’elle. C’est un truc que j’ai remarqué, c’est chelou mais les correspondants, dans l’ensemble sont assortis. Je sais, du coup, c’est pas une bonne nouvelle pour moi, mais en gros, c’est la loi générale. Mélanie est chez une trépanée, Marina est chez la plus bonne des filles du lycée italien, Enzo est avec un gros lourd comme lui, etc. Je dois être l’exception qui confirme la règle. Ou bien, je ne me vois pas comme je suis vraiment. Merde. Non, mais, étant donné ce que j’ai découvert cette nuit, je ne suis définitivement pas de la race d’un Alfonso.

     

    Bref, il y avait du rap à fond, on s’entendait pas parler et aussi il y avait de l’alcool, un truc de fou. Alfonso m’avait prévenu, un appart de riches très riches en plein centre de Florence, au moins cinq chambres et un salon aussi grand que mon appartement à Lyon. Pas d’adultes.

     

    Au bout d’une heure, tout le monde était défoncé. Mais vraiment. A croire qu’il n’y avait pas que de l’alcool dans les verres. Un moment, j’ai cru que ça allait partir en vrille genre comme dans le film de Gaspard Machin, je me souviens plus le titre ni le nom du réal’, y a des danseurs et un méchant délire de drogue qui rend taré tout le monde et les gens commencent à s’entretuer tellement ils psychotent tous les uns sur les autres. Moi-même, je ne me suis pas senti très bien. Je suis resté à végéter sur le canapé, je sais pas combien de temps. Une italienne ni moche ni belle est venue s’asseoir à côté de moi et m’a parlé pendant une demi-heure en essayant de se faire entendre par-dessus la musique mais je comprenais pas grand chose. Elle m’a dit que ce qui passait à la sono, c’était Capo Plaza. Elle arrêtait pas de toucher mon tee-shirt en me parlant de la sirène à la queue arrachée, je crois. En temps normal, ça m’aurait fait de l’effet : une fille un peu normale qui me touche le torse en me disant des trucs en italien dans l’oreille, mais là, avec l’alcool, j’avais juste la gerbe. Puis, elle a arrêté de parler et a posé sa tête sur mon épaule. Je crois qu’elle s’est endormie. J’ai vu Enzo qui me regardait de loin en rigolant et qui faisait le geste de rentrer et sortir un truc de sa bouche avec la langue pointée à l’intérieur de la joue droite. Très fin, comme d’habitude… C’est alors que je me suis dit que je n’avais pas vu Alfonso depuis un moment. La dernière fois que je l’avais croisé, c’était à la cuisine, il buvait de la bière au goulot près du frigo, tout seul, les yeux dans le vague. Je sais pas pourquoi, mais pour la première fois, j’ai eu un drôle de sentiment, comme de la pitié pour lui. Je serais presqu’allé le voir pour lui demander comment ça allait. Mais quand il m’a vu, il a de nouveau pris son air furax et ça m’a stoppé net. Après, j’ai rejoint les autres dans le salon et je ne l’ai plus revu.

     

    Je me suis levé du canapé pour aller aux toilettes. L’Italienne s’est écroulée sur les coussins en poussant un petit gémissement et en faisant un geste comme pour me retenir.

     

    Et là, Mélanie s’est jetée sur moi en me disant : Viens, faut que je te montre quelque chose ! Elle était tout excitée et à moitié bourrée. Elle m’a tiré par le bras et m’a emmené dans une des chambres : regarde ! Elle me tend son i-phone. Je ne pige pas tout de suite ce que je vois. La tête d’un type en gros plan maintenue par deux mecs et enfoncée dans une cuvette de chiotte plusieurs fois. Le gars se débat, la tête ressort, il suffoque et ils lui replongent la tête dans la cuvette, et ils tirent la chasse d’eau toutes les dix secondes pour maintenir le niveau du glouglou, et ils rient, et ainsi de suite. On entend des applaudissements et des phrases en italien. En musique de fond, je reconnais le titre de Capo Plaza de tout à l’heure. Je demande à Mélanie morte de rire : C’est quoi ça ? C’est qui ? – Ben, c’est Alfonso, tu le reconnais pas ? Regarde-moi ce bouffon, tu savais pas qu’il se fait victimiser par toute la classe ? Là, c’est moi qui a filmé tout à l’heure, c’est la cuvette des chiottes qui sont bouchées à l’étage, mais y a plein de vidéos trop délires avec lui. C’est Julia qui me les a montrées. Attends, je t’en montre une autre. – Non, c’est bon, je veux pas voir. – Ben quoi ? Tu le détestes ce mec, non ? Tu sais quoi ? Ça fait deux ans qu’il est racketté par Fabio et Luis ! Tout à l’heure, il leur a donné des tee-shirts et du fric, au moins 150 euros. J’ai tout vu. Il s’est même mis à chialer à la fin parce que Luis lui enfonçait son poing dans le dos.

     

    Elle disait ça avec une telle joie méchante que j’ai eu envie de la frapper, de lui démonter la tête. Au lieu de ça, j’ai vomi sur la moquette en laine blanche. Elle a dit – Putain, t’es dégueu. Et elle s’est tirée.

     

    Plus grand-chose à dire de la soirée. Quand on est revenu avec Alfonso à 3 heures, il était livide mais avait les cheveux secs. Il m’a pas semblé qu’il puait. Il avait dû avoir le temps de se passer un coup de flotte sur la tronche puis de se sécher dans l’une des trois salles de bain de la corres’ de Marina. Pratique, une pièce pour torturer, une pièce pour se remettre d’aplomb…

     

    Par contre, c’est comme si ses bourreaux lui avaient coupé la langue. J’ai eu beau essayer d’échanger deux mots, en marchant : quedal, ni en français ni en italien. Arrivé chez lui, il a filé direct pioncer ou pleurer sous son oreiller.

     

    Là, on est samedi, il est 11 heures, et il dort encore. Ou il s’est pendu dans sa chambre. Je prends mon petit-déj’ au milieu de ses parents (ils existent !) qui pigent pas un mot de ce que j’écris sous leur nez. Doivent bien repérer le prénom de leur fils répété toutes les trois phrases, non ?

     

    Il leur a rien dit, of course. Est-ce que moi j’ai fait fuiter la moindre info me concernant à mes parents ? Est-ce que j’ai pas menacé ma sœur si elle tenait pas sa langue ?

     

    Le père d’Alfonso a l’air sympa, vraiment sympa. C’est presque dommage qu’on se rencontre vraiment l’avant-dernier jour. Mais dans les yeux, il a un truc que j’ai déjà repéré chez son fils. Est-ce que, lui aussi, il a eu droit au glou-glou dans les chiottes quand il était jeune ? À la façon dont sa femme lui parle (l’italien qu’elle aboie, ça sonne comme du japonais dans un film sur la WWII), il a peut-être lui aussi tiré le ticket « victime » très tôt, très jeune, et pour le restant de ses jours.

     

    Je ne sais pas si je suis clair, là… si je me comprendrai quand je relirai mon journal dans quelques temps. J’ai pas l’impression de parler mieux l’italien qu’en début de semaine, mais mon français en a pris un coup, si. Vont être ravis ceux qui m’ont envoyé ici.

     

    Dimanche 20 avril

     

    Dans quelques heures, c’est retour en France.

     

    La journée d’hier a été remarquablement vide… ou bien c’était l’effet « décompression » après la soirée du vendredi.

     

    Alfonso a fini par réapparaître, mi-fantôme, mi-Gollum. Ce qui m’a le plus surpris, c’est que ça n’a pas eu l’air d’étonner ses parents.

     

    Il ne m’a pas dit un mot de la journée, ou quasi. Ce matin, il m’a sorti une phrase. Ça m’a presque fait sursauter. La phrase était en V.O., mais j’ai capté l’essentiel. A la louche, ma traduction : « On a pas passé une trop mauvaise semaine, non ? ». J’ai failli lui répondre « Si » qu’il aurait interprété comme bon lui semblait, mais j’ai trouvé mieux. Je lui ai répondu en V.F. « Chacun voit midi à sa porte ». Il a sûrement rien pigé, mais il a acquiescé d’un air impressionné. Dingue, je lui ressors l’une des expressions favorites de ma grand-mère (ma sœur adore les balancer pour clouer le bec à qui elle veut, elle est trop forte pour recycler les expressions de mamie), et le voilà qui rampe devant moi. Heureusement qu’il ne m’a pas demandé d’expliquer ma phrase, moi-même je ne suis plus très sûr de ce qu’elle veut dire ! Un peu comme cette semaine passée avec lui, suis pas certain d’en piger le sens.

     

    Lundi 21 avril

     

    Je pensais pas poursuivre ce journal une fois revenu chez moi… Mais là, il faut, sinon l’histoire ne serait pas complète (un peu comme le Star Wars, je sais plus lequel, où ils ont retourné des scènes après la fin officielle du tournage)…

     

    On est en période de vacances scolaires et c’est au tour des Italiens de venir chez nous à la fin de la semaine. Ma sœur m’a posé des tas de questions sur Alfonso. Elle était super inquiète après notre rendez-vous Skype parce qu’on ne s’était pas reparlé. Elle a même failli tout raconter aux parents. Finalement, elle n’a rien dit. On s’engueule souvent elle et moi, mais je sais que je peux compter sur elle pour certaines choses. Elle était même là quand je suis sorti du car. Je l’ai sentie soulagée de me voir vivant. Ma mère m’a dit qu’elle me trouvait « pâlot » et m’a demandé si j’avais bien mangé dans ma famille. Je l’ai rassurée et j’ai dit que la cuisine italienne était trop bonne et que la mère d’Alfonso adorait cuisiner.  J’ai inventé des sorties familiales dans les lieux dont elle m’avait parlé. La vérité, c’est que je connais par cœur le quartier du centre-commercial de la place San Marco et basta. « Je t’avais dit que Florence était la plus belle ville du monde et que ça te plairait ! Oh, j’ai tellement envie d’y retourner… Et, j’ai hâte de rencontrer Alfonso ! ».

     

    Ma sœur aussi a hâte de le rencontrer… histoire de lui faire payer tous les traitements qu’elle s’est imaginés qu’il me faisait subir ? Histoire de lui ménager un putain de match retour ?

     

    Et moi, est-ce j’ai envie de le revoir ? Des deux Alfonso que je connais, lequel va me rejoindre sur mon territoire ? Celui qui jette son chat contre les portes ou celui qui se laisse torturer dans les salles de bain ?

     

    En ouvrant ma valise, j’ai découvert le tee-shirt à la sirène que je lui avais rendu après la fameuse soirée. Il était repassé et plié. Et dessus, un mot sur un bout de papier déchiré et écrit à la va vite : Acqua in bocca, amico francese.

     

    Ce qui me fait le plus flipper, en fait, chez lui, c’est ce genre de trucs qu’il fait derrière mon dos, sans que je sache comment.

     

    « Acqua in bocca ». De l’eau dans la bouche ? Je me suis demandé s’il faisait allusion à l’épisode des toilettes. Mais après une recherche sur Google, j’ai trouvé. C’est une expression courante pour dire à quelqu’un « motus et bouche cousue ». 

     

    Acqua in bocca.

  • rentrée masquée

    Jour de pré-rentrée, les élèves voient défiler des visages masqués qui se présentent à eux.
    Quels vont être leurs nouveaux repères pour reconnaitre leurs professeurs les premiers jours de lycée ? La couleur des yeux, la monture des lunettes, la coupe de cheveux, la taille, la carrure, la démarche, la forme des fesses ?

     

    France 3 vient coller sa caméra sur ma joue gauche au moment où je souhaite bon courage et bonne rentrée à une assemblée silencieuse de trognes cachées sous des tissus.

     

    Les masques n'empêchent cependant pas les adolescents de replacer leur mèche et de jouer du mascara dans la vitre de la ligne D du métro. Les gestes essentiels sont toujours là. L'humanité ne touche pas encore complètement à sa fin.

  • La guêpe

    La piscine pue la piscine. C’est normal, nous sommes en fin de journée et le chlore ne libère son odeur qu’au contact des bactéries humaines, des sueurs et des urines des nageurs. Et, il y a encore beaucoup de monde en ce début de soirée lourd et orageux. Les baigneurs évoluent tranquillement dans le grand bassin de la piscine du Creusot, nagent au milieu de leurs résidus de peau et de poils.

     

    Quand je descends la petite échelle, elle est là, posée sur l’eau. Bien sûr, elle m’a retrouvée.

     

     

    La première fois que je l’ai chassée, nous petit-déjeunions, Céline et moi dans le salon, près de la fenêtre de son appartement qui donne sur la rue des Moineaux. Comme je ne suis pas phobique, je suis restée calme, je n’ai pas fait de gestes excités ni poussé de cris, j’ai juste ouvert la fenêtre pour l’aider à sortir puis je l’ai refermée sur elle.

     

    Quelques minutes plus tard, elle est revenue par la porte du salon et s’est dirigée droit sur moi sans hésiter une seconde, sans pratiquer sa danse volante de guêpe qui cherche un endroit pour se poser. Elle a tourné plusieurs fois autour de ma tête. Son bourdonnement furieux semblait me dire : Tu ne te débarrasseras pas de moi comme ça. Qu’est-ce que tu crois, minable créature ? Où tu iras, j’irai.

     

    Céline voyant mon irritation – car je n’avais pas encore peur, c’est venu plus tard – m’a fait remarquer qu’il y avait beaucoup de guêpes cet été et qu’elles étaient particulièrement agressives.

     

    - Mais tu ne vois pas que c’est la même que tout à l’heure ?!

     

    Elle m’a regardé un peu étonnée et nous n’en avons plus reparlé. J’ai réussi une nouvelle fois à m’en séparer quand elle s’est posée sur une serviette en papier pour lécher une tâche de confiture à l’abricot. Je l’ai emprisonnée sous un verre puis l’ai relâchée à une autre fenêtre de l’appartement afin de la désorienter.

     

    Je ne l’ai pas vue durant quelques heures.

     

    C’est au restaurant où nous déjeunions qu’elle est réapparue.

     

    Cette fois, elle n’a pas tournoyé autour de moi, n’a émis aucun son. Elle est restée durant tout le repas sur le goulot de la carafe d’eau sans bouger une aile, juste comme ça, à m’observer, à me fixer du regard. Je faisais comme si de rien n’était pour ne pas alerter Céline qui semblait ne pas avoir remarqué sa présence mais je gardais un œil sur l’insecte, méfiante. Son impassibilité m’a fait penser aux attitudes des parrains de la mafia dans les films de Scorsese quand ils veulent impressionner leurs adversaires par des silences très longs et une absence de mimiques, juste avant le coup fatal. C’est à cet instant que j’ai commencé à avoir peur. Son calme forcé était autrement plus inquiétant que son ire matinale.

     

    Plus tard, elle m’a attendue dans la cabine d’essayage de la petite boutique dans laquelle j’achetais un maillot de bain, puis elle m’a suivie chez le glacier complètement excitée cette fois, virevoltant comme une folle au-dessus de mes boules coco-citron, ne me laissant aucun répit, suçotant ma glace, revenant toujours plus déterminée quand je la chassais. Il y avait des dizaines de coupes sur la terrasse, c’est la mienne qu’elle avait choisi de harceler. Pas une autre guêpe à l’horizon.

     

    A ce moment-là, j’ai eu des envies de meurtre, je regrettais de l’avoir relâchée le matin-même et j’en étais venue à imaginer des scénarios de torture, des pièges au sirop de grenadine dans lesquels je la regarderais agoniser jusqu’à son dernier battement d’ailes et même des mutilations savantes dans le but de séparer ses ailes de son corps et son corps de sa tête dans laquelle j’aurais, dans un dernier geste vengeur, enfoncé son affreux dard.

     

    - Tiens, ta copine est revenue on dirait ? a plaisanté Céline en dégustant sa menthe-chocolat.

     

    Ça n’avait rien de drôle. Qui sait si le gouvernement n’avait pas lancé des prototypes de drones pour espionner certains citoyens ? Il ne devait pas être difficile de créer de petits insectes volants munis de micro-caméras guidés par un système GPS. Ils en étaient sans doute à l’étape des essais et avaient choisi au hasard des cobayes parmi la population vacancière. Complètement au hasard. Ma vie ne présentait rien d’intéressant à espionner. Ni celle de Céline a priori (mais peut-être était-ce elle qui était visée, au final ?).

     

     

    Retrouver ma guêpe à la piscine est un soulagement. J’ai besoin d’elle comme preuve. Ma thèse tient. Personne ne nie la prolifération de l’espèce cet été, pas plus que le caractère agressif de leur comportement.

     

    - Y a de sacrés bourdons, aujourd’hui.

     

    Les gars sont là, au bord du bassin. Choisissant entre Céline et moi, nous comparant. Le male alpha prend la parole. Pas longtemps. Il s’interrompt au milieu de sa seconde phrase. Il part dans un petit cri ridicule.

     

    - Pute de guêpe, elle m’a piqué !

     

    Je repars en dos crawlé, souriant au ciel. Céline me parle « d’ange gardien ».

     

    Ma guêpe m’accompagne dans mes longueurs. Je jurerais presque elle m’encourage. Du moins, je ressens sa présence ainsi en cette fin de journée. C’est comme si elle et moi étions en communion à présent. L’espionne est-elle aussi une protectrice ? Ces petits robots ailés ont-ils vocation aussi bien à épier et qu’à protéger le citoyen lambda ?

     

    C’est en l’observant à mon tour que j’en saurai plus, me dis-je, lors de la dernière longueur de brasse coulée. Mais à la sortie de la piscine, je ne la retrouve pas et nous passons la soirée sans elle. Plusieurs fois, je pense entendre sa petite musique mais il s’agit d’une mouche puis d’un moustique.

     

    La nuit-même, je fais un rêve. Céline, saisit un livre de Christian Bobin, La plus que vive, et s’en sert pour écraser violemment ma guêpe posée sur une flaque de glace fondue.

     

    Je me réveille en sursaut. Je suis en nage. C’est la dernière fois que je la reverrai.

     

     

    Illustration : Céline Papet

  • Le masque et la mort

    La maitresse de cérémonie du centre funéraire en introduction de son discours écrit nous enjoint sèchement de garder une distance de sécurité, de conserver nos masques, de nous taire, de ne pas nous déplacer "car le Covid 19 est toujours là et qu'il est de notre devoir de nous protéger les uns les autres".
    Je pleure dans mon masque. Je ne sais pas quoi faire de ces humeurs qui coulent sans interruption de mes yeux et de mon nez. Je lève un coin de tissu pour me moucher mais c'est peine perdue.
    Je passe la cérémonie noyée dans ma morve et mes larmes.
    Je n'ai pas pensé à prendre un masque de rechange.
    Gaëlle et Catherine sont dans le même état que moi.
    Djassia aurait trouvé un truc drôle à dire pour nous faire sourire.

  • instagrammable

    A ma naissance, mon grand-père avait engueulé ma mère : Tu l’appelles Judith ? Mais tu es inconsciente ! Tu te rends compte s’IlS reviennent…

     

    Jusqu’à mes 5 ans, il m’appellera « la môme Juju », puis il mourra.

     

    Quand je vois aujourd’hui la photo de cette adolescente qui pose dos cambré, poitrine en avant, moue Instagram sur les rails qui mènent à l’entrée du camp d’Auschwitz, je pense à Marceau, à ses mots, à sa peur.

     

    Et ce qui m’effraie, moi, aujourd’hui, c’est cette image impossible de l’Abomination prenant la forme d’une jolie jeune fille souriante, pas plus méchante qu’une autre, répondant certainement à l’injonction d’une amie qui tient l’appareil - le smartphone qui permettra de balancer l’image dans la seconde sur sa page facebook :

     

    Cambre-toi un peu plus, oui, super, on voit bien l’entrée derrière toi, ne bouge plus !

     

    Clic.

     

    Même pas néo-nazie, même pas antisémite. Juste instagrammable.

  • Version moderne

    http://revuenawa.fr/version-moderne/

     

     

    Lire la suite