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La Mare Rouge - Page 8

  • En l'attendant

    Françoise Hardy roule la pâte à tarte sous ses doigts. Elle aime le contact de la texture molle et farineuse. Elle ne se saisit du rouleau qu'après avoir longtemps malaxé la préparation. Au préalable, elle ajoute toujours un peu de jus de citron dans l'eau afin de ralentir le développement du gluten et pour que la pâte soit bien moelleuse et plus digeste. C'est le petit secret que lui a confié sa copine Jane B. En échange, Françoise lui a montré comment éviter que le fond de tarte ne soit gorgé de l'eau des fruits ou des légumes : il suffit de le badigeonner d'un blanc d’œuf non battu et d'enfourner la tarte cinq minutes avant de poser la garniture.

    Jacques devrait déjà être là, il doit encore traîner avec Serge... Il faudra qu'elle en parle à Jane car ses retards répétés commencent à l'inquiéter. Et puis, il tourne en ce moment avec Romy S... Il a beau répéter qu'il ne sera jamais attiré par une femme qui fume trois paquets de cigarettes par jour, elle sait l'ambiance érotique qui règne sur les tournages. Jane et Serge ont assez évoqué cet aspect du métier devant elle.

    Elle ne doit pas penser à cela, elle doit se concentrer sur la pâte et ne pas oublier de graisser le plat. Jacques sera heureux de sentir l'odeur de la tarte au potimarron en rentrant.
    Elle lui servira un verre de Côte-Rôtie, il allumera un cigare et elle ne posera aucune question sur sa journée.

  • 17873

    Je vis depuis 17873 jours sur Terre. Fred Astaire y chante Cheek to Cheek en enlaçant Ginger Rogers et sa robe blanche à plumes tandis qu'un bébé hippopotame se fait dévorer par cinq lionnes sous les yeux de sa mère.
    Je ne saurais en dire plus et mieux pour le moment.

  • Ligne 14

    Que fait cet homme avec cette femme qui le maltraite du regard dans la voiture n°2 de la ligne 14 du métropolitain ?
    Le rictus de la femme était-il déjà perceptible au moment du « oui » devant le maire de la bourgade ?
    Quelqu’un l’a-t-il perçu ?
    Quelqu’un aurait-il pu prévenir l’homme alors ?
     
     
    Car cette sorte de grimace n’apparait pas en un jour sur le visage. Elle s’installe en amont de la fixation, se cherche, se demande durant de longues années si elle va se crisper sur sa droite ou sur sa gauche. Tel le termite qui ronge son bois de l’intérieur, grignote la poutre consciencieusement jour après jour, seconde après seconde et fait œuvre de destruction à l’insu de tous jusqu’à l’effondrement de la structure, le rictus a dû lui aussi préparer son surgissement spectaculaire pour être enfin là, visible, ostensible, manifeste un matin de mai dans le voiture n°2 de la ligne 14 du métropolitain fixant l’homme qui regarde ailleurs.
     
     
    Qui sait comment ces choses arrivent.
    Qui sait combien de temps on peut rester marié à un rictus.

  • Inspiral carpets

    Il était sourd et muet. Elle était aveugle. Ils tombèrent amoureux un soir d’orage et de tempête. Il la serra dans ses bras au moment où elle trébuchait sur le pavé mouillé. Elle le remercia mais il n’entendit pas. Il souriait mais elle ne le vit pas.
    Il était peintre, elle lisait ses toiles avec la pulpe de ses doigts. Elle était violoncelliste, il se laissait caresser par les ondes aériennes de la sonate en la mineur de Schubert tandis que les tomettes de la chambre frissonnaient sous ses pieds.
    Il tenait sa main dans les jardins, elle mimait pour lui les chants du bouvreuil pivoine et de la grive musicienne.
    Rien ne leur manquait dans le silence et la lumière blanche. Leur vie était aussi harmonieuse qu’une mélodie de Inspiral carpets. La terre tournait sur elle-même dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, le soleil la réchauffait et les éléments étaient à leur place partout dans l’univers.

  • Karaoké

    Le jour où tout le monde chantera juste dans les bars à karaoké, nous assisterons à l’achèvement de la vacillation et du trouble, à la fin du flottement, à la mort de la grâce.
    Et sans doute, cela ne fera sourciller personne. Personne même ne s’en rendra compte. Cela passera comme une lettre verte à la poste.
    On chantera juste dans les karaokés et rien ne bougera. La terre ne branlera pas, aucune pancarte ne sera levée, aucune révolution n’aura lieu. Et l'on continuera à vivre. Comme d'habitude.

  • Le trou noir et la cathédrale (petite fable bancale)

    Un trou noir et une cathédrale

    s’aimaient d’amour fou et faisaient,

    en conséquence, bien des jaloux.

    Ne vois-tu pas que l’on se moque ?

     pleurait la cathédrale.

    N’écoute donc ni les aigris ni les froussards,

     répondait le trou noir,

    et viens faire un câlin avant mon grand départ.

    (il avait des affaires à régler dans l’univers)  

    La fière cathédrale, grande sentimentale,

    tournait comme une cinglée, en rond sur son parvis,

    cogitant et cherchant le moyen idéal

    de crier son amour, aux yeux de la patrie.                                                 

    Certes sentimentale, mais bien mégalomane, 

    la belle à force de s’enflammer toute seule

    de s’échauffer, de s’enfiévrer comme une folle

    soudainement s’embrasa

    sous les regards ébaubis

    de l’entière galaxie.

    Le trou noir affolé, ruina les éléments,

    engloutit dans l’espace, les lunes, les océans,

    les planètes, les monts, les terres et les mers

    sans pour autant sauver, sa dingue téméraire.

     

    Aucun humain ne résista.

    De chacun, ce fut le trépas.

     

    Quid de la moralité ?

    On ne sait.

    Car notre pauvre siècle, n’en a rien à cirer.  

     

     

     

     

     

     

    Brilliant convulsive tension’... Anselm Kiefer’s Rorate Caeli Desuper, 2016. Photograph: © White Cube 

     

  • Le France

    J’aime bien quand mon père fume à la maison. Il pose sa Gitane sans filtre dans le trou du cendrier et la fumée blanche sort par la cheminée rouge et noire du paquebot Le France. Je stationne au-dessus du bateau en émail, je hume et je tousse.
    Mais ce n’est pas grave, parce que dans les années 1970, tout le monde tousse joyeusement, partout et tout le temps. Dans les maisons, dans les voitures, dans les bistrots, dans les restaurants, dans les salles d’attente et les bureaux, dans les trains, dans les métros et les bus.
    La cigarette est une grande sœur, un personnage central de nos vies.
    On fume dans les salles de cinéma et sur les écrans de cinéma. Dans les films de Claude Sautet : quand Rosalie apporte les whiskies lors de la partie de poker de César, quand Pierre roule comme un fou, cigarette à la bouche, sur la route qui l’éloigne d’Hélène, quand Reggiani la clope au bec en bout de table se fait engueuler par Piccoli dans la scène du gigot de Vincent, François, Paul et les autres.
    A l’épicerie du coin, mes copines et moi achetons des cigarettes au chocolat Jacquot sur lesquelles nous tirons avec application dans la cour de récréation sous le regard complice des maîtresses d'école.

  • Nos lundis fériés

    On est comme ça,

    on voudrait que tous nos lundis soient fériés,

    que nos amours soient fiables,

    que nos nez ne gouttent pas,

    que nos peaux restent nettes,

    que nos activités rapportent,

    que les autres comprennent ce qu’on raconte

    que les autres sachent avant même que

    sans mot dire

    alors que nous-mêmes

    hein

    est-ce que l’on sait vraiment

    est-ce que l’on se donne la peine

    d’aller jusqu’au bout

    je vous le demande

    de faire œuvre de

     

    On marche à reculons

    en s’étonnant que l’horizon se dérobe

    à chaque pas

     

     

  • Little Bob

    Ça se passe dans l’œil de la dernière chanson de Little Bob. L’Italie du Piémont, les sheds de Tréfimétaux, le quai à charbon du port du Havre, la scène punk-rock londonienne des années 70, la Story, les embruns de la mer océane.


    Et Mimie, morte, trois semaines auparavant. La rose de The Bull and The Rose.


    Ça se passe quelque part entre l’ardeur rock d’un solo de guitare et la mélancolie blues d’un harmonica.


    Ça se passe à Rive-de-Gier, dans une salle de concert où l’on sert du Kir à 1 euro 50 dans des verres en plastique blanc.


    Une photo ratée. Ou peut-être pas.


    Et les larmes de Libero
    cisaillent nos cœurs.

  • Besoin de rien, envie de toi

    En 1985, l'année du tube Besoin de rien, envie de toi classé n°1 au top 50 et classé neuf semaines en tête des ventes, je croisai Peter et Sloane à la gare de la Part-Dieu. Ils se disputaient comme du poisson pourri devant des badauds accablés.

     

     

     

  • Ne joue pas avec

    Ne joue pas avec les allumettes
    Enlève tes mains de ta culotte
    Descends de là mais descends de là
    Ne cours pas comme ça
    Attends-moi
    Ne caresse pas le chat il est sale
    Coiffe-toi mais coiffe-toi donc
    Arrête de sauter partout
    Tu vas me rendre folle
    Ne mets pas tes doigts dans la prise
    On peut mourir

     

    Tu ne veux pas mourir, dis ?

  • Des chiens

    Les chiens sur les photos du 19e siècle ressemblent en tout point aux chiens sur les photos du 21e siècle. C'est parce qu'ils ne portent ni chapeaux, ni cannes, ni guêtres, ni chemises à jabot. Un chien est un chien. Dans cent ans, ils viseront encore les appareils optiques et numériques de leur regard droit tandis que les humains (ou les humanoïdes) seront à la recherche de nouveaux ornements et atours pour plaire, un tant soit peu, à qui voudra.

     

  • sosie

    En 1915, à San Francisco, Charlie Chaplin apprit dans le journal qu'un concours de sosies de Charlot était organisé.


    Il s'y rendit anonymement et finit 27ème.

     
     
     
  • Anna L.

    Je n'ai jamais su bouger comme la chanteuse de Cock Robin.
    Est-ce un regret ?
    Oui.
    Je pense que j’aurais conquis le monde.

     

    Reste à savoir ce que j’en aurais fait.

  • l'homme sur les ponts d'autoroute

    Tu le connais l’homme qui regarde passer les voitures du haut des ponts d’autoroute ? Il est immobile, droit derrière la rambarde. Bien au milieu, comme s’il avait compté les pas entre les deux extrémités. Parfois, un chien l’accompagne, à l’arrêt lui aussi.  Ils sont tous les deux comme ces personnages de The Leftovers qui existent pour rappeler aux vivants que les autres ont disparu. Ils se tiennent là, derrière la barre de fer, constants. A l’aube, à l’heure bleue, au moment du chien-loup.

    Peut-être est-ce nous qui avons disparu.

    Peut-être n’existons-nous plus dans nos voitures.

    Alors que lui, l’homme immortel qui regarde passer le trafic, est bien présent au monde, en suspens, juste au-dessus.

  • Je suis morte pendant dix ans

    Chant 1

    Je suis morte pendant dix ans
    Je ne me souviens plus ce que j’ai fait
    de tout ce temps que j’étais morte
    Sans doute, pas grand-chose
    Je revois les ombres qui s’agitaient autour de moi
    à cette époque de ma mort
    On pourrait penser que les ombres sont toujours lentes
    celles-ci se mouvaient avec vélocité
    et de manière désordonnée
    je me rappelle
    elles tiraient mes membres à elles
    Je crois qu’elles auraient voulu que je participe à leur danse
    sans but
    Je crois qu’elles m’ont fait danser alors que j’étais morte
    un peu comme dans Elephant man
    quand Ils le forcent à boire et à valser
    et qu’Ils rient de son incapacité à
    s’enivrer
    et que sa tête trop lourde l’empêche de tout

    Voilà

    Les ombres voulaient que je danse moi aussi
    que je participe en quelque sorte
    que je sois dans le cercle
    que j’y mette du mien
    J’étais morte
    Mais ce n’était pas une raison pour gésir
    Elles étaient mortes elles aussi
    mais semblaient le savoir moins que moi
    puisqu’elles gesticulaient
    comme pour contrefaire les vivants

    Cependant, tout cela est très confus
    aujourd’hui
    que je ne vis plus parmi les ombres
    Elles m’apparaissent derrière un voile presque mat
    elles continuent de gesticuler en tous sens
    mais je n’entends plus leurs voix
    et la prochaine fois que je mourrai
    ce sera la bonne

    Elles ne seront plus là

     

     

    Illustration : Anselm Kiefer

  • Fugue

    Un matin au réveil, il prit ses jambes à son cou et courut droit devant lui sans s’arrêter. Il traversa la ville si vite que ni les chiens ni les humains ne le virent passer. Il slaloma entre les arbres d’une forêt noire et verte puis continua sa fuite dans les vallons et les plaines sans halte. Parvenu à un grand lac couleur glauque, il poursuivit son échappée en bondissant sur l’eau. En vingt-quatre enjambées il se retrouva devant une montagne colossale qu’il gravit d’un pas alerte et régulier de la base au sommet. Arrivé au point culminant, il interrompit sa course, regarda autour de lui, la main en guise de visière, et tenta de se rappeler pourquoi il était parti si loin de chez lui. Il n’en avait plus aucune idée et se demanda même s’il l’avait jamais su car, du premier pas de la fugue au dernier pas à la cime, aucune pensée agréable ou désagréable n’était venue faire obstacle à son élan.

    Il entreprit alors quiètement le chemin inverse.

    Au retour, il trouva sa femme assoupie devant un dîner froid et des chandelles consumées. Il la porta jusque dans leur lit, la coucha et s’allongea contre elle, paisible et bienheureux.

  • Alarme

    Les sirènes d’alarme du premier mercredi du mois qui retentissent entre 11h45 et 12h15 servent à tester l’efficience du système d’alerte de la population en cas d’attaque terroriste, de catastrophe industrielle ou naturelle.

    Mais.

    Si la catastrophe, la vraie, la fatale décidait justement d’advenir le premier mercredi du mois entre 11h45 et 12h15 ? (Chacun sait que le désastre et le chaos choisissent toujours de surgir au moment le moins opportun dans nos vies et que l’ironie du sort est partie intégrante du mécanisme régissant la comédie humaine.)

    Ce jour-là, insouciants, nous continuerons de nous affairer à nos occupations de mortels tandis que la tragédie fera œuvre silencieusement sans que personne ne s’en inquiète.

     

    Les sirènes retentiront dans l’indifférence générale.

     

    Les déclencheurs de l’alerte s’époumoneront pour rien.

     

     

  • Poisson d'avril

    Recette pour savoir dans quelles dispositions sont vos CAP maçons à votre égard :

    1- attendre le 1er avril

    2- leur annoncer que compte tenu de leurs notes et de leur attitude le proviseur a décidé de vous congédier dès le lendemain matin car vous êtes un mauvais professeur de français incapable de faire progresser ses élèves

    3- SÉRIEUX ??!

    4- les laisser s'indigner avec force, pester contre la direction, promettre qu'ils vont 1- aller manifester leur fureur dans la cour à la récréation,2- écrire une pétition, 3- boycotter le cours du nouveau prof, 4- CASSER LA G...

    5- calmer le jeu en criant très fort POISSON D'AVRIL ! dans le CDI avant qu'ils ne descendent avec des barres de fer

    6 - passer les deux heures suivantes à leur servir comme d'habitude de punching-ball, mais au moins, vous le savez maintenant, un punching-ball qu'ils aiment un peu bien.

     
     
     
     
  • Betterave rouge

    Ma petite sœur est inconsolable. Nous emménageons dans notre nouvelle maison à Saint-Jouin-de-Bruneval et nos parents viennent de nous annoncer que le terrain à perte de vue en face de la maison est un champ de betteraves. Elle est persuadée que cela va devenir notre principal moyen de sustentation et qu'elle est condamnée à en manger tous les jours de sa nouvelle vie rurale.
    Je parviens à peine à la rassurer quand ma mère apporte le repas du dîner et qu’il n’y a pas trace d’une chénopodiacée sur la table.
    « Ils n’ont pas eu le temps d’aller en ramasser à cause des cartons, mais tu verras demain…» me dit-elle.

  • serin à tête rouge

    Il avait pourtant atteint l’âge avancé de 51 ans mais il s'obstinait à penser que ses aspirations humaines valaient mieux que celles d’un berger en transhumance ou d’un pêcheur en haute mer. Il était convaincu que ses actions quotidiennes étaient plus remarquables que celles d’un enfant de deux ans ou d’un félin en chasse. Il imaginait que ses rêves de nuit étaient plus intenses que ceux d’un bouledogue français ou d’un serin à tête rouge.

  • A quoi rêvent les chihuahuas ?

    Pendant quelques minutes, je suis le chihuahua de la cagole du Paris-Nice de 17h12. Je cale ma petite tête contre le cou de ma maîtresse, je glisse mon museau dans sa chevelure blond-cendré parfumée au Shalimar et je m’endors en poussant de petits gémissements d’aise.

    Bientôt, je fais des rêves de chihuahua. Ma maîtresse s’est assoupie, elle aussi.

    Nous ne nous réveillons pas quand le monsieur SNCF chargé de récupérer les ordures du wagon passe devant notre siège.

  • Comme un pou

    Comme je ne sais pas comment l’on quitte un garçon parce que c’est la première fois et que je ne veux pas le blesser, j’invente une histoire tragique : on m’a découvert une grave maladie cardiaque inopérable, je vais mourir dans le mois, les médecins ne me donnent aucune chance. On doit se quitter car je vais finir mes jours dans un hôpital où je ne pourrai recevoir aucune visite à part celle de mes parents. C’est notre dernier jour.
    Guillaume pleure toute la journée.

    Je l’aperçois quinze jours plus tard tenant la main d’une jeune fille au deuxième étage du centre commercial de la Part-Dieu. Il a l’air heureux, il rit alors que je suis morte. Je suis vexée comme un pou.

  • Thon en gelée

    Aujourd’hui, il m’est apparu très clairement que mon chat se comportait comme ces hommes très rustres qui, une fois leur désir comblé, alors qu’ils ont fait une cour effrénée à une femme pendant des mois, l’étouffant de cadeaux et de flagorneries en tout genre, se détournent d’elle de manière abrupte du jour au lendemain.

    Sa guérilla séductrice opiniâtre pour obtenir son sachet de thon en gelée Félix n’a d’égale que sa profonde indifférence d’après conquête.

     

  • Las !

    Las ! Las ! mon mari,

    J’ai perdu mon corps

    Le retrouveras-tu ?

    J’ai perdu mon cheveu

    J’ai perdu mon sein

    J’ai perdu mon visage

    J’ai perdu ma hanche

    J’ai perdu mon sexe

    Las ! Las !

    Le retrouveras-tu ?

    J’ai perdu ma corne

    J’ai perdu ma morve

    J’ai perdu ma salive

    La retrouveras-tu ?

    J’ai perdu ma peau

    J’ai perdu ma chair

    J’ai perdu ma fesse

    Las ! Las ! mon mari

    La retrouveras-tu ?

    J’ai perdu mon cou

    J’ai perdu mon épaule

    J’ai perdu mon ventre

    J’ai perdu ma dent

    J’ai perdu ma lèvre

    J’ai perdu ma paupière

    Las ! Las !

  • Chewing-gum

    Il ne viendrait à l’idée de personne de déguster une coupe de champagne en mâchant un chewing-gum.
    Nos vies sont pourtant composées d’actes tout aussi incongrus dont nous nous accommodons bien étrangement.

  • Dans l'air

    On pense à tort qu'on ne pourra jamais retrouver la sensation de la première mouillette dans un jaune d'œuf à la coque.
    C'est bien mal appréhender l'activité des molécules mémorielles qui hantent notre univers depuis le Big Bang (le Grand Boum, en français). Tout fait trace, sachez-le. La naissance de la première goutte d’eau terrestre flotte encore dans l’air et y côtoie la désagrégation lente de nos peaux mortes et l’odeur obstinée de nos soupes à l’oignon.

  • Polyamour

    Comme il ne parvenait pas à entretenir une relation avec un ou une autre, et encore moins avec lui-même, Joris en conclut que le polyamour était sans doute la solution idéale pour enfin vivre un lien durable. Passer du chiffre 2 au chiffre 3 ou 4 devait permettre de multiplier les chances de survie au sein de la liaison. C’est pourquoi, quand Magali, Julien et Léa l'accueillirent dans leur petite communauté amoureuse, son enthousiasme était grand, sa détermination à donner le meilleur de lui-même solide.

    Après trois semaines de joies du corps et de l’esprit, de complicité et de jeux érotiques pansexuels, Magali s’enfuit avec le beau-père de Léa, Léa tenta d’assommer Julien à coup de Gaffiot après son aventure d’un soir avec une Polonaise trilingue, Julien accusa Joris de retour à des réflexes "petit-bourgeois" quand ce dernier tenta de créer une relation privilégiée avec Léa dont il était tombé raide amoureux. Léa quitta tout le monde le même jour.  

    Suite à cette expérience, Joris adopta une chatte siamoise agressive et exclusive avec laquelle il vit encore aujourd’hui un concubinage riche en péripéties sentimentales.

  • Corbehem-Nord-Pas-de-Calais

    Ça lui fait bizarre à mamie Andrée d’être braquée par le petit Jojo. Quand elle le voit entrer, elle pense d’abord à la commande de sa maman Jeanine qui a réservé une tarte aux abricots pour les dix ans de Catherine. Elle s’apprête à lui dire que c’est trop tôt, que le gâteau sera prêt pour onze heure comme prévu, mais il sort un objet de sa poche qu’il tend vers elle en disant :

    C’est un braquage, ouvrez la caisse !

    - Jojo, qu’est-ce que tu veux ?

    - Je veux que vous me donnez l’argent de la caisse !

    - Mais enfin Jojo, pose-moi ce machin, à quoi tu joues ? Et qu’est-ce qu’il fait Patrick sur la mobylette ?

    Ça, c’est ce qui l’inquiète le plus, mamie Andrée, parce que le Patrick tout le monde sait qu’il a un petit pète au casque, c’est pas rassurant de le voir au guidon d’un deux-roues.

    - Y m’attend pour qu’on part avec la caisse !

    - Mi tchiot, c’est pas sérieux, range ton pistolet, ta grand-mère serait furieuse !

    Jojo ne sait plus tellement ce qu’il doit faire. Il continue de braquer mamie Andrée tout en lorgnant du côté de la vitrine. Il voit Patrick qui secoue la tête de gauche à droite sans s'arrêter comme s’il écoutait un truc au walkman sauf que ce n’est pas le cas.

    - C’est un vrai, je vais tirer ! Il crie ça avec une voix qui déraille au milieu de la phrase à cause de la mue.

    Mamie Andrée voit bien qu’il est en train de s’exciter tout seul et que la peur pourrait le pousser à faire des bêtises. Elle ouvre la caisse. Cent cinquante francs et quelques centimes en billets et monnaie. Elle les lui tend. Il tremble tellement qu’il fait tomber des pièces qu’il ne prend pas la peine de ramasser. Le ding-ding de la porte retentit à sa sortie. Il crie à Patrick de démarrer en sautant sur le porte-bagage. Mamie sort de la boulangerie en courant.

    - Jojo ! Patrick ! Faites attention sur la route !

    La mobylette démarre sur deux roues mais ne va pas jusqu’au bout de la rue. Elle tombe sur le côté comme au ralenti et sa course prend fin dans le bosquet de Mme Prevost.

    Mamie Andrée rejoint les garçons. Ils sont amochés et sonnés mais conscients. La réplique de pistolet git en plusieurs morceaux autour de la mobylette.

    -Vous allez prendre une de ces roustes les tit' pouchins…

  • Papi-chocolat

    Deux-trois choses que je sais de lui.

    1. Je l’appelais papi-chocolat parce qu’il était boulanger-pâtissier à Corbehem et qu’on repartait toujours avec des tablettes de chocolat au lait quand on passait à la boulangerie. J’aimais l’odeur du pétrin et du four à pain. Parfois, je roulais des croissants que j’enfournais moi-même avec la grande pelle.
    2. Il faisait de la sérigraphie et de la photographie. Il a gagné les premiers prix de concours dans les années 60-70 pour des images de mines en friche, de terres désolées du Nord et de gueules de coron. Plus tard, il emmenait des jeunes femmes dans sa cave transformée en atelier pour les prendre en photo toute nues. A cette époque, les brunes et les blondes avaient toutes la même coiffure, une coupe à la Stone. Mon cousin Laurent s’était exclamé en voyant l’un de ces portraits nus : C'est maman ! – Mais non, avait ri papi, ta maman ne pose pas pour moi, voyons ! Moi, je m’inquiétais pour elles car je craignais qu’elles ne prennent froid : c’était aussi l’endroit où mamie conservait ses confitures au frais.
    3. Il portait toujours sur lui un peigne en corne qu’il sortait régulièrement de la poche arrière de son pantalon pour replacer sa mèche. Il me faisait un clin d’œil et disait : Y a pas à dire, je suis beau.
    4. Il avait été un temps franc-maçon puis s’était fait virer parce que finalement c’était tous des cons. J’ai longtemps cru que ces gens faisaient partie d’une communauté de maçons intègres et je ne comprenais pas pourquoi papi-chocolat s’était disputé avec d’honnêtes ouvriers. « C’est à cause de sa trop grande gueule » m’avait-on expliqué plus tard. Je n’en sus pas plus.
    5. Il jouait du saxo et de la clarinette.
    6. C’était un anar de droite, lecteur de Céline et de Nabe. Ses sérigraphies étaient antiaméricanistes, antisocialistes, anticonsuméristes. Un peu anti-tout vu que le monde ne donnait à voir qu’un spectacle affligeant de médiocrité et de mauvais goût sans fin.
    7. Quand il est mort, je suis allée rendre ses derniers emprunts à la bibliothèque municipale de Douai : La Nouvelle extrême-droite de C.Bourseiller, Full metal Jacket et Le Déclin de l’Empire américain.

    - Il y a une amende pour retard, m’a dit la bibliothécaire

    - Je lui ferai savoir, ai-je répondu.

    Il m’a donné un petit coup de coude dans les côtes et m’a lancé un dernier clin d’œil en se recoiffant.