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Enfance & adolescence

  • bar à ongles

    - Ça devient impossible l'absentéisme dans cette classe. Vous savez pourquoi Ilyes n'est pas là ?
    - Il s'est pas réveillé, madame.
    - Et vous, pourquoi étiez-vous en retard ce matin, Bryan ?
    - Parce que je me suis pas réveillé non plus.
    - Je vais finir par ne pas me réveiller, moi non plus.
    - Vous pouvez pas, vous êtes obligée de venir, c'est vous la prof.
    - Hé bien, je vais finir par ne plus venir du tout.
    - Vous aurez plus de métier ?
    - J'en trouverai un.
    - Ah bon. Quoi ?
    - Hôtesse de bar à ongles. Sortez vos classeurs.

  • Artiste ?

    - Madame, à quoi on sait qu'on est artiste, en fait ?
     
    - Si tu te lèves tous les matins pour te mettre à l'ouvrage alors que personne ne t'a rien demandé et qu'a priori ça ne te rapportera rien matériellement avant un moment ? Peut-être jamais. Si tu fais de cette pratique une priorité dans ta vie quotidienne quand bien même tu serais payé pour faire autre chose par ailleurs ?
     
    - Ça sert à quoi, alors ?
     
    - Je ne sais pas. Mais l'artiste ne peut pas faire autrement. Et si ce qu'il fait finit par atteindre quelqu'un, c'est tant mieux.
     
    - Moi, j'écris un peu tous les jours.
     
    - Quelqu'un t'a demandé de le faire ?
     
    - Non.
     
    - Tu as demandé la permission à quelqu'un pour le faire ?
     
    - Non.
     
    - Quelqu'un te paie pour le faire ?
     
    - Non.
     
    - Si tu continues sur cette voie-là, j'ai bien peur que tu deviennes ce qu'on appelle dans la famille des artistes, un écrivain ou un poète, Idriss. Mais ne loupe pas ta récré, les artistes ont aussi besoin de pauses. Go !

  • Vous avez dit éco-anxiété ?

    La chroniqueuse de France Culture s’extasia sur la conscientisation politique et écologique de cette génération Z + qui se battait tous les jours pour l’avenir de la planète, mue par un syndrome d’éco-anxiété symptomatique des 15-20 ans. Et, la chroniqueuse de France Culture tout émue par ce combat altruiste, oublia de parler des jeunes de la même tranche d’âge mus, eux, par un syndrome d’anxiété tout court lié non pas au sort de la planète ou à une vision prospective des cinquante prochaines années mais à leurs conditions de vie présente et aux perspectives d’avenir qui leur étaient offertes par la société actuelle.
    Ce n’était pas que les jeunes de la deuxième catégorie n’en eussent rien à cirer du réchauffement climatique et de l’agonie de la terre et des hommes, mais tenter de sauver leur peau et ne pas sombrer dans la dépression chronique leur prenait déjà beaucoup de temps et d’énergie au quotidien.
    On leur répétait qu’ils avaient mangé leur pain blanc et qu’ils se devaient de devenir éco-responsable. Cool, le chauffage était coupé depuis longtemps. Mais de quel pain blanc pouvait-il s'agir ?

  • Action ou Vérité

    Dès le début, j'ai trouvé ça débile, le jeu Action ou Vérité. Ceux qui choisissaient Action se retrouvaient le plus souvent à devoir embrasser un autre ado du groupe devant tout le monde.
    Je finissais toujours par m'endormir sur un sofa, shootée au Malibu. Ma copine Céline me donnait un coup de coude de temps en temps : "P...., Judith, réveille-toi ! Y a Nicolas qui embrasse Mariam !" (Nicolas était très beau et Mariam, tout le monde l'appelait Smarties tellement elle avait des boutons d'acné...). Nul, je vous dis.
     
    Mais c'est sûrement là que j'ai commencé à inventer des histoires pour sauver ma peau : je choisissais toujours Vérité et je racontais n'importe quoi. N'importe quoi mais pas n'importe comment.
     
    Oui, c'est là que tout a commencé.

  • Les âges

    Nous essaierons de voir nos enfants dans tous les âges de leur vie.
    En l’adolescent rebelle, le vieillard déjà là, avec son beau visage fané et ses cheveux blancs.
    Dans le jeune adulte un peu perdu, le bébé qu’il a été, couché contre notre sein au moment de la sieste commune.
    Ainsi, nous le verrons aujourd’hui comme il était hier, fragile petite créature, et comme nous l’imaginons demain, avec ou sans nous à ses côtés, en homme, en femme, arrivés au bout d’une vie qui ne se limite pas aux peurs et aux éclats du jour.

  • Elle ne se rend pas compte

    L’élève me tend son cahier de brouillon ouvert. Elle a écrit « journal intime » en haut de la page droite. Je lui demande si c’est vraiment « intime » ou si je peux lire mais elle me dit qu’elle ne savait pas comment présenter son texte, alors elle a écrit ça, « comme ça ».
    Elle est très timide mais toujours souriante, aimable. Elle a 16 ans, vient du Soudan, vit en France depuis deux ans. Sa maîtrise du français est encore approximative et pourtant, je découvre un texte comme je n’en ai pas lu depuis longtemps. Je ne parle pas de textes découverts en classe, écrits par d’autres élèves, non, je parle de littérature en général. Elle utilise des mots simples, ceux qu’elle connait en français, des tournures syntaxiques bancales mais fortes, peu de ponctuation, mais son regard, surtout, est celui d’une auteure, d’une poète, je le sais dès la deuxième ligne. Pas de posture, pas de chichi, pas de pose dans le verbe ; elle n’imite pas, elle n’essaie pas d’impressionner, elle est là. Sa façon d’être en connexion avec ceux qui ne la voient pas, la façon dont elle écrit le « tremblement des lèvres » de son voisin de café, le regard qu’elle pose sur les solitudes alentours qui rejoignent la sienne sans le savoir, me ramènent à des écrits de Sylvia Plath (Carnets intimes) ou Brautigan. Regard juste, clairvoyant et lucide, écriture sans manières mais percutante.
    - Vous pouvez corriger mes fautes d’orthographe ? me demande-t-elle.
    Elle ne se rend pas compte.

  • Le prince trisomique

    François est un adolescent roux, trapu et trisomique. Il a deux ou trois ans de plus que moi. Chaque fois que j’arrive chez lui accompagnée de ma tante Denise et de mon oncle Jean qui sont les voisins de ferme de ses parents, sa mère crie au seuil de la porte : François, ta petite fiancée est là ! et tous les adultes rient. Il arrive en courant et en battant des mains et se précipite sur moi pour embrasser mes deux joues en maintenant fermement mes épaules. Comme il passe son temps à sucer des friandises, ses baisers sont humides et collants. Sa mère lui plante sans répit sucettes, sucres d’orge et bonbons dans la bouche comme si l’arrêt du gavage pouvait lui être fatal. Même quand je frotte ma peau avec ma main, ça ne part pas. Même dans la salle de bain avec de l’eau et du savon, ça reste. Je suis tatouée au sucre jusqu’au coucher. Un jour, il m’embrasse sur la bouche et tout le monde s’en amuse. Du coup, il recommence en me saisissant les épaules avec son enthousiasme brutal. Il applique sa grosse bouche molle couverte de salive sucrée sur mes lèvres. Je n’ose rien dire parce qu’il est « mongolien » et « qu’il n’est pas méchant ». Après, on reste à table pendant une heure, c’est l’heure du goûter. A François et à moi, on sert du sirop de menthe dans de l’eau. Beaucoup de sirop, peu d’eau. Les adultes boivent des liqueurs d’eau de vie ou du calvados. Je n’aime pas la menthe à l’eau mais je n’ose rien dire « parce qu’on est invités ». La mélodie du Big Ben annonce chaque nouveau quart d’heure, la boite en métal avec la photographie du Mont Saint-Michel sur laquelle est inscrite « Galettes bretonnes » est toujours la même et semble sans fond, la table cirée à carreaux rouges et blancs colle sous mes mains. Dans cette maison tout suinte. J’ai l’impression qu’au moment du départ mes fesses vont rester attachées à la chaise, retenues par des filaments de sucre. Les poignées de porte, la chasse d’eau, les murs, les rideaux, chaque objet est un piège sucré comme celui qui tombe en spirale au-dessus de la table et sur lequel viennent agoniser les mouches. C’est une maison Hansel et Gretel. Je m’imagine séquestrée dans la grange familiale par la Reine du Sucre m’obligeant à ingurgiter à toutes les heures du jour et de la nuit, gâteaux, sorbets et morceaux de sucre Candy. Le Prince trisomique essaie de me délivrer par toutes sortes de stratagèmes mais sa mère finit par l’enchaîner à la grande poutre centrale et le badigeonne de sirop de menthe que de grosses mouches noires viennent lécher de leurs trompes. Pendant ce temps-là, les grands parlent des bêtes, du foin, des gens du hameaux et du temps qu’il fait. Il y a toujours un moment où François insiste pour me montrer sa chambre mais je refuse en prétextant que je n’ai pas fini mes biscuits et ma menthe à l’eau. « Il ne va pas te manger » dit sa mère. Elle a presque l’air fâchée.

    Un jour, j’arrête d’aller chez les Morlin car je déménage à Lyon et que je ne vais plus en vacances chez ma tante Denise. Lors de notre dernière visite, je ne peux pas dire au revoir à François car il est puni dans sa chambre pour avoir mis le feu à la grange familiale. J’embrasse mon Prince trisomique de loin.

  • N.T.M. à l'éventail

    - Vous écoutez du rap, madame ?

    - Oh, vous savez, moi je suis de la génération N.T.M...

    - Je connais !

    - Ça veut dire quoi N.T.M, madame ?

    - NIQUE TA MÈRE, Malik.

    - Ouahahaha ! Elle t'a dit "Nique ta mère" !

    - Je savais c'était quoi. C'était pour vous l'entendre dire.

    - Et quel est l'effet sur l'auditeur, Malik ?

    - Bizarre. Ça va pas trop avec votre éventail...

  • festival de poésie

    Pendant que la poétesse met le sexe de son amant dans sa bouche – du moins, dans son texte de lecture publique – la petite fille brune et concentrée assise au premier rang observe, elle, les déplacements rapides d’une fourmi noire sur son bras qu’elle contorsionne gracieusement pour aider l’insecte à déambuler le plus longtemps possible sur sa peau parsemée de grains de beauté.

  • L'ado femelle

    L'ado mâle se trouve souvent bien décontenancé face aux réactions de l'ado femelle qui s'accroche à son cou.

     

    Celui-là, par exemple, pris au piège dans le métro, ne peut plus regarder sur sa droite ni sur sa gauche sans recevoir une petite tape sur la tête ou sur la nuque. L'ado femelle a tracé un périmètre de sécurité autour de son ado mâle et manifeste son affection à coups de tête plus ou moins brutaux sur l'épaule de son jeune amoureux.

     

    Puis, elle tend son écran de smartphone à hauteur de ses yeux jusqu'à le faire loucher et lui pose une question qui n'appelle aucune réponse :

     

     

    - Elle est moche, hein, Léa ?

  • Clémentine et Banane

     

    Clémentine, assistante d’éducation (terminologie qui a pris le relai de « pionne » dans les années 2000) a créé un atelier d’ « éducation au féminisme et à la sexualité » dans un lycée professionnel du bâtiment et des TP de la banlieue lyonnaise.

    12h30, salle du foyer. Des élèves autour de plusieurs tables en U : Cynthia, Marion et trois autres adolescentes.

     

    Cynthia

     

    Hé ! Clémentine, ça va ça, comme slogan ?

    ME TOUCHE PAS PELO OU JE TE DEFONCE LE CERVO

     

    Clémentine

     

    Oui, c’est bien Cynthia, pas mal… Peut-être un peu agressif…

     

    Cynthia

     

    Quoi agressif ? T’as dit que les mecs y z’ont pas le droit de nous toucher sans qu’on soit d’accord, le message il est clair là, non ? Le premier qui me touche, je lui dézingue sa mère.

     

    Les trois filles en chœur

     

    Ouais, les Cailleras !  JEAN-JO en force !

     

     Clémentine

     

    Oui, bon, les filles, calmez-vous. Il faut qu’on avance. Vous n’avez fait que deux affiches, ça fait deux semaines qu’on est dessus, il faut qu’on soit prêtes pour le 8 mars… Marion, tu me laisses lire ta proposition ? … (Marion tend sa feuille Canson, Clémentine lit) « Les garçons et les filles, main dans la main à Jean Jaurès »…

     

    Cynthia

     

    « main dans la main » ? T’es dingue toi ? T’as entendu ce qu’on a dit la dernière fois à l’atelier ? On fait des slogans pour que les gars ils comprennent que notre corps y z’y ont pas accès, c’est NON ; et toi, tu veux qu’ils nous tiennent la main ? T’es à la ramasse comme d’habitude !

     

    Clémentine

     

    Cynthia, Marion a le droit de s’exprimer. Son message est une invitation à la pacification des relations entre garçons et filles. C’est ça, Marion ?

     

    Marion

     

    Oui, c’est ça… Dis, Clem, Je peux te dire quelque chose ? Ça me gêne des fois ce qui se dit dans l’atelier, ce qui s’y passe…

      

    Clémentine

     

    Tu veux dire que parler de sexualité te gêne, c’est ça ? Tu penses que ce qui a trait à la sexualité est tabou… sale ?

     

    Cynthia

     

    Ouais, c’est dég le sexe, grave !

     

    Clémentine

     

    Cynthia, c’est pas à toi que je m’adresse.

     

    Marion

     

    Non, non ; c’est pas du tout ça. A la maison on parle de tout ça, j’ai pas de problème avec ça, au contraire, je participe à cet atelier parce que je sais que tout le monde n’a pas cette ouverture et que c’est la source de beaucoup de malentendus entre garçons et filles justement. C’est bien que cette action ait lieu dans un lycée du bâtiment où les filles sont minoritaires.

     

    Cynthia

     

    Allez, vas-y, elle refait son intelligente et blablablabla… C’est bon, dégage avec tes grands mots…

     

    Clémentine

     

    Tu n’es pas choquée alors ?

     

    Marion

     

    Non, pas du tout. Je voulais te parler de l’action que tu as proposée la semaine dernière… que tu as appelée : « Commando Banane ».

     

    Cynthia

     

    C’est quoi ça ? J’étais pas là, Clémentine ! Clémentine-Banane, haha, la vie de ma mère, morte de rire les gars ! (rire des trois filles)

     

     Clémentine

     

    Alors, oui, pour les absentes, je rappelle : des filles m’ont rapporté que quand elles mangent des bananes à la cantine, des garçons font des gestes déplacés. Du coup, elles n’osent plus en manger.

     

    Cynthia

     

    Quels gestes ?

     

    Clémentine

     

    Ben, vous savez, des gestes avec une banane dans la bouche… comme ça…

     

    Cynthia

     

    Des gestes de grosses pipes, quoi !

     

    Clémentine

     

    Oui, voilà des gestes mimant une fellation.

     

    Cynthia

     

    Sales chiens ! Le mec qui me fait ça, je le défonce à coup de plateau cantine.

     

    Clémentine

     

    Oui, donc… je proposais que le 8 mars, lors de notre journée de sensibilisation au respect des filles et des femmes dans la société, les filles prennent toutes des bananes à la cantine et les mangent bien en évidence devant les garçons en disant : humm, c’est bon les bananes, j’aime manger des bananes en prenant le temps de les déguster longuement devant eux. Comme un message, vous comprenez, une réappropriation du fruit et du plaisir qu’une fille peut avoir à le manger sans arrière-pensée. Quelque chose te gêne là-dedans, Marion ?

     

    Marion

     

    Tu ne trouves pas que c’est une provocation un peu… puérile ?

     

    Cynthia

     

    Putain, mais dis des mots qu’on comprend !

     

    Clémentine

     

    Puérile… Que veux-tu dire par là, Marion ?

     

    Cynthia

     

    Tu vois, même Clem, elle comprend pas quand tu parles.

     

    Marion

     

    Je veux dire que ça n’aura pour effet que de rendre les garçons plus agressifs, non ? Ils vont se sentir mal et vont réagir violemment. Et puis, tous les garçons à la cantine ne se conduisent pas comme ça, on met tout le monde dans le même panier, ça risque de gêner ceux qui n’y sont pour rien… Enfin, je sais pas, je trouve que c’est pas une bonne idée…

     

    Clémentine

     

    Décidément, Marion, aucune de mes idées ne te plait, c’est comme ça depuis le début. Tu rechignes à tout. Tu penses qu’on peut faire évoluer les mentalités avec des slogans tout mous comme les tiens ? « main dans la main ». Cynthia a raison, ça manque de… poigne !

     

    Cynthia

     

    Ça manque de couilles ! Clem, passe-moi une banane, je vais lui montrer comment on fait sa chaude … hummmm ouiiii… BANANAAAAA !

    (rire des trois filles)

     

    Marion

     

    C’est comme les badges…

     

    Clémentine

     

    Quoi ? Les badges maintenant. Ils ne te plaisent pas non plus ?

     

    Marion

     

    Je ne me vois pas porter un badge sur lequel est inscrit en gros JE SUIS UNE PUTE.

     

    Clémentine

     

    Et pourquoi donc ?

     

    Marion

     

    Je comprends bien que tu veux reprendre les phrases que les filles entendent de la bouche des garçons, jouer sur l’effet miroir, mais je pense que ce sera contre-productif au lycée.

     

    Clémentine

     

    Tu prends les autres pour des imbéciles en fait, Marion ? Tu penses que toi seule es apte à comprendre l’ironie, le second degré, l’humour mais que les autres sont des truffes, c’est ça ?

     

    Marion

     

    Je crois que je vais quitter le projet, en fait, Clémentine. C’est pas contre toi, hein, tu fais ce que tu peux mais…

     

    Clémentine

     

    Je fais ce que je peux ?! Non, mais tu t’entends petite sainte nitouche ? Je suis en master de sociologie, je suis en train de rédiger un mémoire sur les discriminations genrées dans les sociétés occidentales et tu viens me donner des leçons de pédagogie ?!

     

    Marion

     

    Non, pas du tout… je…

     

    Clémentine

     

    Très bien, vas-y, la porte est grande ouverte.

     

    Cynthia

     

    Ouais, dégage, l’intello ! Va sucer les CAP maçons !

     

    Clémentine

     

    CYNTIA ! SHUT UP !

  • Du Bien et du Mal

    Arrête avec ce pain tu vas faire mourir les canards
    dit la maman à l’enfant qui apprend à six ans
    qu’on peut faire mal en pensant faire bien
    et se demande dans l’instant
    si du coup on peut aussi
    faire bien en pensant faire mal
    pensées en ricochet sur l'eau du lac.

  • APPRENDRE AUX GARCONS A BIEN SE TENIR

    Bérénice lut le titre de l’article : Au collège de Vermenton, interdiction de porter des shorts, ou jupes et bermudas au-dessus du genou, puis la légende de la photo : « Pour certains enseignants, ce sont les filles qui sont stigmatisées, AU LIEU D’APPRENDRE AUX GARÇONS A BIEN SE TENIR ». Elle était tout à fait d’accord avec cette assertion qui cependant n’allait pas assez loin dans son projet pédagogique.

     

    Elle se demandait depuis un moment déjà s’il n’était pas temps de créer des centres de rééducation en vue de désexualiser tous ces petits obsédés qui passaient leur temps à vouloir violer les filles dans les cours de récréation dès l’âge de 10 ans (cela commençait par des nattes tirées mais on savait comment cela se terminait quelques années plus tard). Si on les prenait bien assez jeunes, il était certainement possible d’obtenir des résultats probants. Pour cela, on pourrait s’inspirer du dispositif de conversion proposé dans le film Orange Mécanique. Faire défiler pendant des heures des images de filles en mini-jupes, shorts moulants et décolletés tout en injectant dans les veines des ados mâles un sérum toxique qui les rendrait physiquement malades au point d’être pris de nausée plus tard à la vue de la moindre jeune fille qui se présenterait à eux, lui semblait une idée pertinente. Ainsi, les jeunes filles pourraient poursuivre leurs études en toute quiétude - en bikini même si elles le désiraient - sans être inquiétées ou agressées par leurs petits camarades. Il faudrait juste prévoir dans chaque classe un agent de service délégué au seau et à la serpillère afin de prévenir les éventuelles glissades sur les inévitables traces de vomi qui parsèmeraient les salles de cours. Du moins, dans les premiers temps de l’expérience, puisqu’ensuite les élèves seraient naturellement amenés à se concentrer sur le professeur et le tableau blanc pour ne plus avoir à subir les affreuses crises de haut-le-cœur. Boucle, bouclée. Petits pervers bien attrapés.

  • défonce

    La mère donne une fessée à la petite fille pour lui apprendre à ne pas courir vers les voitures.
    - La prochaine fois que tu vas sur la route, je te défonce.
    Au cas où elle n’aurait pas compris.
     
    Combien d’années avant que la petite fille ait envie de défoncer sa mère ?
    Combien d’année avant qu’elle ait envie de se défoncer toute seule ?

  • quand ?

    A quel moment les enfants sont-ils gâchés ?
    A quel moment les enfants sont-ils gâtés ?
    Gâtés-blessés.
    A la sortie du ventre ?
    Bien avant ?
    Un peu plus tard.
    Estropiés
    amochés
    abîmés.
    Parfois pas grand-chose.
    Parfois trop grande chose.

  • le poète qui ne voulait pas être lu

    - Madame, je comprends rien à cette poésie…

     

    - Montrez-moi ça, Rayan. A quel endroit ça coince ?

     

    - Partout. Pourtant, j’ai mon dictionnaire à côté de moi pour les mots difficiles, mais y en a trop.

     

    - Humm… je vois. Oui, en effet, je ne comprends pas quelques mots moi non plus.

     

    - Et les noms propres, madame. Je connais pas les gens, les titres cités.

     

    - Oui, c’est vrai, c’est compliqué. Vous savez quoi ? Peut-être que cette personne n’a pas envie d’être lue finalement.

     

    - Ah bon ?

     

    - Ou seulement par un petit groupe de personnes choisies par elle. Des gens qu’elle ne connait pas mais qu’elle veut impressionner, qui sait ?

     

    - Alors, je fais quoi avec ce recueil ? Vous avez dit qu’il fallait lire tous les livres de la sélection Kowalski pour voter.

     

    - Vous essayez de lire encore un ou deux textes et si ça n’arrive toujours pas jusqu’à vous, vous laissez tomber. Ce n’est pas de votre faute, c’est celle de l’auteur qui pratique une écriture intimidante.

     

    - Une écriture intimidante ?

     

    - C’est l’expression d’un ami poète qui s’appelle Grégoire Damon. Je la trouve assez juste.

     

    - Et lui, je peux le lire ?

     

    - Oui, je vous apporterai ses livres au prochain cours si vous voulez. En attendant, on continue avec le prix Kowalski. Quand vous en aurez fini avec lepoètequineveutpasêtrelu, vous essayerez ce recueil de la sélection : Il y a des monstres qui sont très bons de Thomas Vinau.

     

    - J’aime bien le titre.

     

    - Moi aussi. C’est un bon début.

  • adolescence

    Ce matin à Mèze, j'ai pensé à toi, Céline. Des adolescentes s'étaient extraites de leurs lits à l'aube pour faire des photos devant la colline de Sète et le soleil levant. Elles avaient préparé différentes tenues et en changeaient pour accompagner les teintes fluctuantes de l'étang de Thau et du ciel. Plus tard, à côté de leurs vélos sur la plage, elles ont étendu une petite nappe, y ont posé du pain, un thermos de café et des tasses puis elles ont contemplé l'horizon sans rien dire. Ou peut-être que si, elles se sont raconté des histoires de garçons et des secrets avec goutte de sang.

  • Fatigués

    Ils sont fatigués,
    fatigués,
    fatigués.
    Ils le disent, l’écrivent sur tous les tons
    et leur fatigue me fatigue,
    leur fatigue pèse sur moi comme un corps mort.
     
     
    Que veux-tu ? Je ne sais pas.
    D’où vient cette fatigue ? Je ne sais pas.
    Qu’est-ce que je peux pour toi ? Rien.
     
     
    Leur fatigue me mine, leurs corps avachis sur la table qui n’est plus une table de travail.
    Une table de quoi, alors ?
    Leurs corps inertes. Courbés, mous, affaissés.
    On est fatigués, madame.
    Fatigués.
    Fatigués.
    Fatigués.
    Je puise au plus profond de mon énergie pour créer l’élan de vie, l’élan d'intérêt, de curiosité.
    Parfois, c’est peine perdue.
     
     
    Leur grande peine
    perdue quelque part…
     

  • La maman étanche

    7h10, ligne A, bébé dans sa poussette lève les yeux vers maman, son bonnet, ses écouteurs, son smartphone, son écharpe, son masque. C’est bon, il reste encore les yeux.
     
    Ah non, ils sont fermés.

  • les garçons

    Les garçons aussi ont besoin de nous
    les garçons ont besoin de nous
    au même titre que les filles
    les garçons ont besoin
    vraiment besoin
    ils ne sont pas plus forts
    ils ne sont pas plus sûrs
    ils ne sont pas plus solides
    non
    pas plus robustes
    l’élève écrit
    « à chaque fois que je la vois
    je recule d’un pas
    elle sourit quand elle me voit
    pourtant j'ai peur d’elle
    je recule d’un pas, vite »
    les garçons ont peur
    de ne pas être à la hauteur
    les garçons disent des bêtises
    sur les filles
    parce qu’ils n’y comprennent
    pas grand-chose
    souvent rien
    les garçons ont besoin de nous
    ils ne sont pas moins fragiles
    ils ne sont pas moins vulnérables
    les garçons aussi
    ont besoin
    d’être pris dans nos bras
    consolés
    protégés
    d’eux-mêmes parfois
    si on veut éviter la catastrophe
    la grande catastrophe
    du
     
    trop tard
     
     

     
  • Les grandes personnes

    Quand j’étais enfant, j’ai rencontré combien d’adultes ? Je ne sais pas. Deux… trois peut-être. Les autres étaient de grandes personnes, c’est-à-dire qu’elles étaient plus grandes que moi en taille c’est certain (oui, moi aussi j’ai été petite un jour), mais pour le reste elles n’avaient pas l’air d’en mener plus large. Plutôt moins peut-être.
     
    Les plus perdues de ces créatures étaient cependant celles qui s’efforçaient à prouver au monde qu’elles avaient compris.
    Quoi ?
    Tout.
    Les gens, l’Art et la Littérature, la bourse, l’amour, la géopolitique, l’argent, les noms en -isme, la Vie, le Sens, le tour de main pour la mayonnaise. Tout.
    Elles parlaient fort et gesticulaient beaucoup.
     
    Les adultes, eux, se contentaient de m’écouter puis me regardaient dans les yeux et disaient :
     
    Qui sait ?
     
    Viens, on va regarder pousser un radis.

  • manège

    Je demande au vigile d'Auchan
    s'il n'a jamais rêvé de monter sur ce manège placé là à l'entrée de la galerie marchande
    quand il est à l'arrêt
    au moment de la dernière ronde de surveillance
    quand toutes les lumières de la grande surface s'éteignent les unes après les autres
    s'il aurait plutôt choisi le cheval la voiture le carrosse ou le lapin quand il était enfant
    et aujourd'hui serait-ce le Mickey rieur ou le Donald grognon
    mais il m'enjoint poliment de descendre de la moto
    et me dit qu'il est temps de rentrer chez moi
    car la nuit est tombée depuis longtemps

  • Enfant, il détestait les automates

    Enfant, il détestait les automates, ces petits personnages au regard fixe en proie à des gestes mécaniques grotesques quand sa mère les remontait à l’aide de la petite clé fixée dans leur dos. Elle applaudissait des deux mains tandis que les petits jouets se dandinaient stupidement devant lui avec un bruit métallique.

    Puis ils rencontraient toujours un obstacle qu’ils n’étaient même pas capables d’éviter et contre lequel ils venaient buter à plusieurs reprises jusqu’à l’arrêt complet du mécanisme. Bref, de petits engins stupides et froids qui provoquaient déjà en lui un malaise qui ne s'était jamais démenti.

     

    Plus tard, la plupart de ses contemporains ne lui semblaient pas plus vivants que ces joujoux d’antan. Comme eux, ils fonçaient inlassablement contre les mêmes murs mais les plaintes et les jérémiades qui accompagnaient cet état de stagnation les rendaient, à ses yeux, encore plus insupportables que les joujoux de son enfance.

  • le masque du maçon

    Il a 16 ans
    et il m'explique comment la poussière de l'atelier
    se glisse sous son masque
    comment la poussière ensuite
    s'agglomère à sa sueur
    fusionne
    pour créer une sorte de pâte
    une pâte gluante
    qui obstrue les pores de la peau
    et lui fait comme un autre masque
    sous le masque
    une pâte gluante
    faite de poussière et d'eau de peau
    qui pénètre dans sa bouche
    puis dans son nez
    une pâte au goût de poussière de ciment
    et de transpiration
    dans son nez
    en même temps que dans sa bouche
    tandis qu'il travaille à casser des murs
    à transporter des parpaings
    à couler du béton
    Il a 16 ans
    et il apprend le métier de maçon
    au temps du coronavirus.

  • rentrée masquée

    Jour de pré-rentrée, les élèves voient défiler des visages masqués qui se présentent à eux.
    Quels vont être leurs nouveaux repères pour reconnaitre leurs professeurs les premiers jours de lycée ? La couleur des yeux, la monture des lunettes, la coupe de cheveux, la taille, la carrure, la démarche, la forme des fesses ?

     

    France 3 vient coller sa caméra sur ma joue gauche au moment où je souhaite bon courage et bonne rentrée à une assemblée silencieuse de trognes cachées sous des tissus.

     

    Les masques n'empêchent cependant pas les adolescents de replacer leur mèche et de jouer du mascara dans la vitre de la ligne D du métro. Les gestes essentiels sont toujours là. L'humanité ne touche pas encore complètement à sa fin.

  • la consolation

    Avant chaque cuillerée de glace au chocolat portée à sa bouche, l’un de ses parents insulte l’autre. C’est une mécanique bien huilée.  Une insulte, une cuillère. Comme une compensation immédiate à la douleur.

    La petite fille ralentit son geste, fixe la boule qui va bien finir par ne plus exister, qui ne ressemble déjà plus à une boule, qui déjà a presque disparu, avec cette question – que je peux lire sur son visage intranquille et grave – le dernier morceau de glace signera-t-il la fin de la dispute ou celle de la petite consolation ?

     

     

     

     

     

    Photographie : Tish Murtha

  • Patriarcat blanc

    La petite est remontée comme un coucou. Elle a préparé son seau de colle, ses affiches et ses pinceaux pour faire connaitre aux murs croix-roussiens sa révolte contre le patriarcat blanc. Elle déborde d’énergie, toute pimpante dans son short en jean et son débardeur sans soutien-gorge. Sa maman, Cyrille, ressert du thé au jasmin à l’amie venue en visite tandis que son papa, Thomas, demande où est passé le fer à repasser qui n’est plus dans la buanderie. « Dans ton cul ! » répondent en chœur la mère et la fille. L’amie reprend, enjouée, une madeleine au chocolat : Thomas est vraiment le champion indétrônable de la pâtisserie maison.

  • Le Loup et l'Agneau

    Chers enfants,

     

     

    Le Loup et l'Agneau est une fable qui illustre

     

    l'échec de la démonstration logique

    l'échec de la finesse argumentative

    l'échec du dialogue

    l'échec du langage

    l'échec de la sensibilité

    l'échec de la gentillesse

    l'échec de la douceur

    l'échec de l'humilité

    l'échec de l'effacement

     

    en bref,

    l'échec de toutes les valeurs qui vous sont inculquées

    depuis votre naissance

    s'il s'agit un jour

    de sauver votre peau et d'agir efficacement

    face à la force brute.

     

    C'est tout pour aujourd'hui. Vous pouvez ranger vos affaires et aller à la cantine.

     

  • Jambon et 4 L

    J’ai toujours connu Maurice Crampon dans sa salopette en jean, la même que celle de Coluche ; il était petit, râblé, menuisier et communiste et quand il nous gardait après l’école, c’est devant la charcuterie qu’il garait la voiture à l’heure du goûter. Bougez pas les filles, je reviens ! Stéphanie et moi mangions les tranches de jambon géantes avec les doigts à même le papier gras, enfoncées dans les coussins arrière de la 4 L.

    Maurice sur la route qui nous conduisait à la Mare Rouge chantait à tue-tête des chants révolutionnaires, Gitane sans filtre au bec, toutes fenêtres ouvertes. Son grand jeu pour nous faire rire était de tourner rapidement le volant de gauche à droite pour faire des secousses qui nous envoyaient valdinguer d’un bout à l’autre des sièges parce qu’on n’avait pas de ceinture de sécurité. On essuyait nos mains grasses sur nos vêtements et sur le tissu de la banquette arrière en braillant le refrain du Chiffon rouge, la fumée de cigarette finissait par former un épais brouillard dans l’habitacle. Souvent à l’arrivée je vomissais, juste avant de m'élancer vers le plus grand toboggan du monde.