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Ecole

  • rentrée masquée

    Jour de pré-rentrée, les élèves voient défiler des visages masqués qui se présentent à eux.
    Quels vont être leurs nouveaux repères pour reconnaitre leurs professeurs les premiers jours de lycée ? La couleur des yeux, la monture des lunettes, la coupe de cheveux, la taille, la carrure, la démarche, la forme des fesses ?

     

    France 3 vient coller sa caméra sur ma joue gauche au moment où je souhaite bon courage et bonne rentrée à une assemblée silencieuse de trognes cachées sous des tissus.

     

    Les masques n'empêchent cependant pas les adolescents de replacer leur mèche et de jouer du mascara dans la vitre de la ligne D du métro. Les gestes essentiels sont toujours là. L'humanité ne touche pas encore complètement à sa fin.

  • élèves et corona

    les adolescents

    continuent de cracher

    de se toucher

    de se battre

    de se coller les uns aux autres

    pour écouter la même musique

    avec les mêmes oreillettes

    pour visionner joue contre joue

    des vidéos sur le même smartphone

    ils se foutent des distances de sécurité

    ils font la nique aux consignes nationales

    des autorités sanitaires

    ils ne se lavent pas les mains

    ni avant

    ni après

    ils rient

    postillonnent

    graillonnent

    toussent hors coude

    éternuent hors mouchoir

    morvent

    s’essuient avec la manche

    s'essuient sur le sweat du voisin

     

    les adolescents sont immortels

    et font des doigts

    au corona

  • Le pain et l'eau

    Je ne vois jamais les oiseaux manger le pain et boire l’eau que je laisse sur le rebord de la fenêtre de ma cuisine. Leur passage est uniquement signifié par l’absence des choses.

     

    De même, qui sait à quel moment mes élèves se saisissent de ce que je laisse au bord, pour eux ?

     

    A quel endroit précis s’acte l’ingestion, l’assimilation ? Sans doute quand nous sommes hors de portée les uns des autres, séparés depuis longtemps. Quand nous sommes devenus des disparus.

     

    Toujours à mon insu, c’est la seule certitude.

     

     

     

     

     

     

    illustration : niao-xy-yanzi

  • PRAG

    Dans cet établissement, les agrégés ont une table de travail à l’écart en salle des professeurs, leur espace réservé à la cantine, leur titre affiché sur le casier avec la spécification " lettres modernes " ou " lettres classiques " (qui crée un autre système hiérarchique tacite). On les regarde de loin, avec une curiosité mêlée de déférence. On ne leur adresse la parole qu’en cas de nécessité extrême et certainement pas pour leur demander où est la salle D207 parce qu’on est nouvelle et que les dédales du bâtiment nous sont encore étrangers. Je l’apprendrai à mes dépens.

    En tant que " maitre auxiliaire académique " fraichement débarquée, j’ai à peine l’autorisation d’inspirer le même air que mes collègues titrés. Ne témoigné-je d’ailleurs pas d’une grande effronterie en les nommant " collègues " puisque le terme laisserait entendre que nous sommes des égaux ? Ce qui n’est absolument pas le cas : la structuration socio-spatiale du lycée en est un signe probant.

    J’apprends donc assez rapidement à m'adapter aux conventions liées à l'exercice de la communication au sein de l'équipe pédagogique : je baisse la tête quand je suis amenée à croiser l’une des créatures au hasard d’un couloir, je me retiens de parler de la pluie et du beau temps ou de plaisanter devant la machine à café pour ne pas passer pour une superficielle petite tête de linotte et je marche sur la pointe des pieds pour ne pas gêner les réunions de travail des hellénistes.

    Un jour que je lis un ouvrage des Éditions de Minuit dans un fauteuil de l’espace réservé aux professeurs certifiés, moins réfractaires à se mêler à la populace des vacataires et autres rebuts de l’Éducation nationale, une "professeure agrégée de lettres classiques" se penche vers moi :

     

    - Tiens, tu lis du Claude Simon, toi ?

     

    Dans son regard une grande incrédulité superposée à une légère, une once, une minuscule, une imperceptible et fugace lueur de respect.  Mais, elle se reprend vite. Et ne m'adresse plus une seule fois la parole sur la période de mes deux mois de remplacement.

     

     

     

     

     

     

    Illustration : La chute d'Icare de Pieter Bruegel

  • L'élève et la feuille

    Ma première vision de rentrée au lycée ce matin est celle d’un élève qui parle à une feuille.
    Il est penché sur elle et la traite de tous les noms de sa mère.
    Ce n’est pas une feuille de papier, ce n’est pas une feuille de cours, c’est une belle grande feuille d’arbre séchée, rousse, tombée tardivement d’un platane.

    Pourquoi le destin a-t-il fait se rencontrer, ce matin de janvier, cet élève et cette feuille dans le long couloir d’un lycée professionnel du bâtiment et des travaux publics ?
    Pourquoi l’histoire a-t-elle si mal commencé ?

    Nique ta mère, la feuille.

    Elle fait très bien la feuille morte.

    Je te défonce, toi et toute ta famille, la feuille.

    Elle ne perd pas sa dignité de feuille. Elle laisse l’orage passer.

    Elle en a vu d’autres.

  • Grosse fatigue

    - Peut-être pourriez-vous sortir un stylo ?

    - J'en n'ai pas

    - Vous venez en cours sans stylo ?

    - J'en avais un, mais je l'ai fait tomber par terre en perm et j'ai eu la flemme de le ramasser.

  • sacerdoce

    La collègue du groupe de ressources pédagogiques et didactiques lève systématiquement la main avec enthousiasme et impatience lorsque des stages de formation divers sont proposés sur la période des vacances scolaires : le corps, la voix et l'espace-classe dans le Luberon, la lutte contre le décrochage scolaire par l'usage du numérique dans le Loir-et-Cher, l'outil scripteur et l'élève dysgraphique-dysorthographique-dyspraxique dans les Hauts-de-France.

    Je me dis chaque fois que son professionnalisme force l’admiration, que son dévouement à l’Institution témoigne d’un sens du devoir admirable et d’une abnégation qui confine à la sainteté, qu'elle vit son métier comme un véritable sacerdoce...


    Ou alors, elle s’emmerde vraiment en famille.

  • Quai Claude-Bernard

    De retour dans les jardins de Lyon 2, sur les quais, département de lettres modernes et classiques. Rien n’a changé. Les hauts murs n’ont pas bougé, le grand arbre est toujours là, le parterre de fleurs est semblable à lui-même. Les jeunes filles de ma jeunesse n’ont pas quitté la pelouse, elles sont assises en cercle, discutent, fument, échangent des fiches de cours, plaisantent, mangent des sandwichs, se racontent des histoires de garçons, de profs. Sur les marches, un couple flirte. Deux jeunes hommes participent aux discussions sur l’herbe. Homosexuels, romantiques-écorchés-vifs-à-tendance-suicidaire comme l’étaient les quelques garçons inscrits en lettres dans les années quatre-vingt-dix ? Ou des malins qui se foutent bien de la littérature mais savent que l’amphi est presque exclusivement composé de filles. Ou de vrais passionnés qui, par conséquent, ne moisiront pas en fac de lettres, ils auront mieux à faire.
    Tout est à sa place en cette journée. Les mêmes visages, les mêmes mains passées dans les cheveux, les mêmes cigarettes aux lèvres, les mêmes rires de vingt ans. La scène a les couleurs d’un polaroid du passé sur lequel je serais la seule à avoir vieilli.

  • Chab le renard

    Chab le renard !
    s'exclame l'élève
    en cours d'E.P.S.
    au parc de Parilly
    en voyant
    grimper
    le long d'un tronc
    d'arbre
    (est-ce un chêne ?
    est-ce un platane ?)
    un joli
    écureuil.

  • Doudou

    Les élèves disent « Vous nous avez manqué, madame ». Oui, à n’en pas douter. Comme le doudou manque au petit chien qui jappe tout à sa joie de le retrouver, commence par lui faire un gros câlin, puis s’excite par palier, faisant alterner coups de langue et petites morsures, finit par le secouer avec une frénésie brute, neutralisé fermement par les maxillaires, et l’abandonne couvert de bave et loqueteux dans un coin de la pièce jusqu’aux prochaines retrouvailles.

  • 10 août

    Je prends le soleil, allongée sur le ventre, j’entends les vagues, je perçois les cris joyeux des jeux de plage, une mouette à dix pas vient chiper les miettes des baigneurs, il me demande si je veux encore un peu de chouchous où s’il peut finir le paquet, et là, comme chaque 10 août de chaque été, je la sens qui rampe dans mon dos comme un asticot blanc. Ce n’est pas une goutte d’annonce d’orage, ce n’est pas une goutte d’eau de mer, ce n’est pas une goutte de sueur due à la chaleur, non, c’est « la goutte de rentrée ». Celle qui creuse un petit sillon d’anxiété quasi imperceptible, furtif mais manifeste, le long de ton échine. Celle qui dit que tu es encore en vacances mais qui en prédit déjà la fin. Celle qui jette un grain de sable sur ta boule de glace coco.


    Tu peux finir le paquet, mon amour, tu peux…

  • phare sans mer

    Il me dit qu’il veut être grutier
    pour être en haut
    tout en haut
    là-bas
    montre-t-il
    dans une cabine
    au-dessus d’un chantier
    seul
    surtout
    seul
    loin de la cité
    et des hommes.

     

    Il a 16 ans
    et c’est ce qu’il veut
    une grue à lui
    comme un phare sans mer
    qui n’aurait vocation à guider personne
    et dans laquelle
    finit-il par dire
    personne
    non
    personne
    ne viendrait plus

     

    le faire chier.

  • A peine entré dans la salle d'examen, le candidat demande quand il a le droit de partir.

    C'est vrai que la vie est pénible, elle dure un peu longtemps. Si on pouvait atteindre la fin avant même de naître, on s'épargnerait bien des ennuis. Si on pouvait d'emblée en un seul mouvement vivre tous les événements instantanément d'un coup d'un seul, on gagnerait du temps. Mais non, les épisodes s’enchaînent les uns après les autres avec leur identité propre de manière plus ou moins fluide dans une spirale chronologique sur laquelle nous n’avons pas de prise. Vouloir la fin avant le début, c’est désirer ce qui ne peut être. Ne pas vouloir être là, c’est être nulle part.

    Mais, j’ai répondu : une heure après le début de l’épreuve.

  • Zone C

    La dernière image que j’aurais pu garder de Sète hier en la quittant est celle d’un enseignant prenant feu devant son collège du centre-ville aux alentours de 16h30. Mais cela n’a pas été le cas car, à ce moment-là, j’étais chez Marie-Emmanuelle et Philippe et mon ultime vision est donc composée d’amis, de petits gâteaux, de vagues vertes et de mouettes.

    De tous les actes de mort sur soi, l’immolation est le geste le plus tragique. Je ne me risquerai pas à lister une hiérarchie des formes les plus efficaces de suicides (cela a déjà été fait à travers des ouvrages à présent censurés) mais il faut bien admettre que le feu volontaire sur sa propre personne reste la manifestation la plus violente et spectaculaire de la désespérance humaine. Au contraire des habituelles mises à mort solitaires et secrètes, l’immolation se distingue par son caractère sensationnel et ostentatoire. Le monde doit être le témoin horrifié du dernier haut-le-cœur qu’il a provoqué.

    Je compte sur l’Institution pour brosser le portrait d’un professeur « très fragile psychologiquement », « cumulant les problèmes personnels et familiaux » (il revenait le jour-même d’un long congé maladie).
    Les raisons de se suicider ne manquent pas, en effet.
    Mais, il a choisi de le faire devant son établissement scolaire, devant ses élèves, devant ses collègues, devant sa direction. Il s’est aspergé d’alcool à brûler et a allumé un briquet après « une journée de travail très difficile ».

    Lundi, la zone C est en vacances.

  • Mardi matin

    Elle se rongeait les ongles tous les mardis matin devant la photocopieuse de la fac. Quand j’entrais dans le local, elle répondait à peine à mon bonjour tout occupée à des pensées qui semblaient lui faire vivre de vifs tourments. Étaient-ce ses gestes saccadés ou son aura négative ? La photocopieuse se mettait systématiquement à dérailler à son contact ce qui avait pour effet d’accentuer sa panique. Car, bien que je ne lui aie jamais fait aucune remarque désobligeante à ce sujet, ma seule présence dans la pièce suffisait à créer en elle un surcroit de tension et d’émotivité.

    J’avais du mal à imaginer que le ronron des cours et la fréquentation des étudiants puissent être la cause de sa nervosité. Il ne se passait jamais rien de bien inquiétant au cours de nos journées universitaires. Peut-être sa vie entière n’était-elle depuis le début qu’une succession de peurs, de sursauts et d’affolement.

  • Les cannibales

    De vrais cannibales. Ils vous dévoreront tout crus les poumons, le foie, les reins, les boyaux, si vous n’y prenez garde.
    Celui-ci se pourlèche les babines. Dieu que ses dents sont affutées. De petites lames incisives, tranchantes. Un morceau de votre cervelle est encore pris entre ses canines. Vous le voyez quand il sourit. Il a commencé son œuvre de dévoration et ne compte pas s’arrêter là. Le goût de la chair appelle la chair. Il grignotera d’abord votre matière grise puis suçotera avec délectation votre substance blanche.
    Vous aurez beau vous calfeutrer pour échapper à leur appétit d’apprentis ogres, ils sauront vous trouver. L’odeur du sang, de la pulpe et du muscle, ils savent. A cet âge, on a de l’appétit. On dévore. Remarquez que ceux-là sont bien nourris. A chaque heure, son bout d’homme, son morceau de femme.
    Ils lacèrent la peau, les anthropophages, ils déchirent le cœur, ils fendent la boîte crânienne avec toute la fureur et la frénésie de la jeunesse. Sans méchanceté, non.
    Sans méchanceté.

  • Sortie de cours

    Cet élève très conflictuel en cours se transformait en protecteur de trottoir dès la sortie de la classe.
    Si un autre élève du lycée me saluait dans le couloir, il se tournait vers lui furieux et menaçant :


    - Tu ne dis pas bonjour à ma prof. C'est MA prof.

  • Gnossiennes

     Aujourd’hui, j’ai serré tous mes CAP maçons dans les bras. Enfin, façon de parler.

    Après la chanson offerte du mercredi, on a fait de la géographie sur Satie. Tout de suite, un croquis du couloir de la chimie dessiné sur Gnossiennes, ça te prend une autre gueule, ça respire différemment.

    Satie, c’est le partenaire numéro un de nos travaux écrits. En deuze, y a Les Nocturnes de Chopin, puis Schubert.

    Ensuite, on a écrit une lettre à Magyd Cherfi pour lui demander si sa mère n’est pas trop triste quand elle lit le texte « La Honte » dans Livret de famille parce que, franchement, « ça s’fait pas d’écrire des phrases comme :

    On n’aimait pas nos mères, elles étaient laides, incultes et méchantes. Chacun voyait sa mère dans la mère de l’autre, comme si elles n’étaient qu’une. Une pour tous, difforme, multicolore, vague. Dans ma tête, une plainte… »

    Puis, j’ai dû rappeler à D et H que chaque fois qu’ils s’insultent et se moquent méchamment l’un de l’autre, ils perdent un peu de de grandeur et de majesté. J’ai répété que la dérision, le cynisme et le sarcasme sont une lâcheté si l’on en abuse. Que la tendresse est un courage d’homme.

    En revanche, je n’ai pas osé leur dire que les adultes d’un gouvernement ont décidé qu’à la rentrée prochaine les heures allouées au français et à l’histoire-géographie, en France, pour les classes de CAP allaient passer de 4hs hebdomadaires à 1h30.

    J’aurais eu l’air de quoi avec mes grands principes et mes grandes valeurs humanistes ?  D’une grosse nouille.

    C’est à ce moment-là de la matinée que je les ai tous serré très fort dans mes bras avant qu’ils ne repartent dans le fracas et la cohue du monde.

  • Louis de Funès

    Il me demande d'abord si j'aime Michael Jackson. Lui, il l'aime beaucoup car il danse très bien. Puis, il me demande si j'aime Louis de Funès car, lui, il adore : il le fait beaucoup rire.

    Je n'ose pas lui dire que pour un enfant en petite section de maternelle, il quand même de sacrés goûts de vieux...

  • la poésie qui endort

    - Dites, madame, est-ce qu'on a le droit de balancer par dessus bord la poésie qui laisse le monde endormi dans les rames à sept heures du matin ?
     
    Peut-être que comme ça elle fera au moins un bruit intéressant au moment du broyage ?
     
    Peut-être même qu'on sursautera tous au même moment, ça nous fera un point de contact commun dans les transports en... non ?
     
    - Oui, mon petit, tu en as le droit. Tu en as le devoir, même. Mais arrête de faire des bulles avec ce chewing-gum, tu sais bien que ça m'énerve.

  • pot de yaourt

    Cela faisait maintenant plus d'un an et demi que sa petite amie professeure des écoles l'avait quitté mais il avait encore le réflexe de mettre de côté les boîtes d’œufs et les pots de yaourt vides pour elle, comme à l'époque de leur idylle.

  • salle des casiers

    La seule bonne nouvelle de la rentrée scolaire était de découvrir que la réorganisation des casiers l'avantageait car elle n'avait plus à se contorsionner derrière les fauteuils en faux cuir de la salle des profs pour atteindre le nouveau compartiment situé, à présent, à sa hauteur. Il avait même l'air plus profond que le précédent.


    Elle prit un cappuccino à la machine à café pour fêter cela. Portée par son enthousiasme, elle tourna la tête pour proposer aux présents un expresso ou un thé, mais tout le monde avait quitté la pièce. Elle célébra donc le moment toute seule puis jeta son gobelet en plastique dans la nouvelle poubelle de tri jaune votée au dernier CA avant de rejoindre ses collègues en salle polyvalente pour "la matinée pédagogique".

  • LE MESSAGE

    Chaque fois qu'elle arrive devant une œuvre avec son groupe de centre aéré, la jeune guide du Musée des Arts Modestes de Sète pose la même question :

     

    Alors, les enfants, QUEL EST LE MESSAGE de l'artiste ?

     

    Je me mords la langue pour ne pas dire aux enfants, à l'instar de Brel, que non, l'artiste n'est pas un FACTEUR et que donc non, il n'a pas forcément un MESSAGE à transmettre. Qu'en conséquence, ils peuvent cesser de froncer des sourcils dubitatifs et inquiets et se laisser aller sans vergogne à une contemplation immotivée et jubilatoire de ces formidables créations venues de Kinshasa.

     

    Mais je n'ose pas car, pour la troisième fois, elle demande qu'on réfléchisse EN SILENCE.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Mega Mingiedi © Pierre Schwartz
  • Litanie

    Vas-y elle prend pas mon carnet
    à croire j'ai tué quelqu'un
    j'ai tué quelqu'un ?
    j'ai mis le feu ?
    vas-y je sors pas je sors pas
    à croire j'ai violé quelqu'un
    à croire j'ai vandalisé des choses
    J'ai rien fait
    J'ai fait quoi ?
    y a que moi ?
    y a tout le monde
    tout le monde y fait des trucs
    tout le monde y parle
    vas-y je donne pas mon carnet
    je vais me faire latter par mon père
    j'men bats les couilles
    mon père il est plus fou que moi
    Pourquoi y ferme pas sa chatte lui ?
    qu'est-ce t'ouvres ta chatte pélo ?
    c'est de ta faute si je suis viré
    vas-y ça tombe toujours sur moi
    Je vais tous vous défoncer
    Je vais tous vous défoncer
    Je vais tous vous défoncer.

     

     

     

     

     

    Photographie : École Charles Victoire, Le Havre, 1977.

  • transports en commun

    - Dites, madame, est-ce qu'on a le droit de balancer par dessus bord la poésie quand elle laisse le monde endormi dans les rames à 7h du matin ? Peut-être que comme ça elle fera au moins un bruit intéressant au moment du broyage ? Peut-être même qu'on sursautera tous au même moment, ça nous fera un point de contact commun dans les transports en. Non ?
    - Oui, mon petit, tu en as le droit. Tu en as le devoir, même. Mais arrête tout de suite de faire des bulles avec ton chewing-gum, tu sais bien que ça m'énerve.

  • L'immanquable

    Où es-tu ? que fais-tu ? toi, le jeune garçon que je ne connais pas encore mais dont le prénom va être tatoué à coups de gourdin dans mon cerveau dès le jour de la rentrée parce que tu vas te révéler instantanément rebelle, pénible, agressif, agité, provocateur.
     
    C'est ton prénom que je répéterai le plus souvent durant les prochains mois d'année scolaire, le prénom qu'entendront le plus souvent mes proches. Ils prendront, d'ailleurs, régulièrement de tes nouvelles quand je rentrerai de cours :
     
    Alors, Y, il était comment, aujourd'hui ?
     
    Eux non plus ne te connaissent pas mais tu feras bientôt presque partie de la famille. On t'évoquera aux veillées et même pendant les vacances.
     
    Tu seras la star de la salle des profs, aussi. Le champion toutes catégories des procédures disciplinaires, des conseils de régulation, des conseils de discipline. Ton nom sera sur toutes les bouches de l'équipe pédagogique.
     
    Peut-être seras-tu exclu définitivement pour un "Ta chatte !" au professeure d'art appliqué, un tabassage de camarade de classe en sortie scolaire au musée de l'imprimerie, une menace de mort sur un surveillant "ce bâtard".
     
    Au bout de combien de jours, de semaines, de mois ?
     
    Dans quelques années, je te croiserai dans un supermarché et tu me diras en souriant :
     
    Je vous aimais bien, Mme Wiart. C'était bien le lycée, vous vous souvenez ?
     
     
     
     
     
    Photo : Les Quatre Cents Coups de François Truffaut
     
     

  • Z...E.P

    C'est quand même drôle cette obsession de vouloir inculquer le "vivre ensemble" dans les "quartiers sensibles" via les programmes scolaires, à des gamins qui ne font que ça,

    VIVRE ENSEMBLE depuis leur naissance.

    Ben oui, zont pas trop le choix de toute façon. On peut pas vraiment se payer le luxe de faire son bégueule et de choisir son voisin et sa belle masure dans certains espaces de vie. Tu te poses là où on te dit et tu vis avec le décor et les gens. C'est tout.
    Et, je te jure que ça vit ensemble sans se poser trop de questions (parce que, parfois, y a de quoi devenir fou, si on s'arrête un peu).

    Mais ce qui est encore plus drôle (c'est une matinée à se gondoler) c'est de penser que ces gens qui prêchent à tout vent le VIVRE ENSEMBLE dans les textes officiels, eux, ne savent pas. Non seulement ils ne savent pas, mais ils ne font pas même semblant de le faire.
    Ils ont fait des études pas ensemble, ils ont des maisons pas ensemble, ils ont des vacances pas ensemble, ils se déplacent pas ensemble. Ou alors, si, mais un tout petit "ensemble" de rien du tout. Un tout petit ensemble tout rabougri. Un petit entre-soi racorni qui les éloigne de jour en jour un peu plus du GRAND ENSEMBLE.

    Alors "vivre ensemble"
    ZOBI
    (comme diraient des que je connais et que je vais retrouver bientôt)

     
  • Corps d'inspection

    L'Inspecteur de l'Education nationale qui cache sa main depuis le début du repas sous la robe courte et rouge de sa subalterne académique soudain se lève pour quitter la petite assemblée ripailleuse précisant qu'il est tard et que sa femme l'attend.

     

     

     

     

     

     

    Illustration : Anselm Kiefer

     

  • GERBILLE

    Errance matinale dans "le bloc scientifique" de l'ESPE à la recherche d'une salle d'examen. Terra incognita. Dédale de couloirs, galeries, corridors, sas, halls, escaliers, tous hostiles.
     
    A la neuvième porte poussée, j'ai la vision hallucinée d'une femme en blouse blanche courant après un rongeur à longue queue brune entre des tables de laboratoire.
     
    - Oh. Un rat !
    - Pas un rat, une GERBILLE.
     
    Alice au pays des éprouvettes manifeste un ostensible mépris envers mon inculture et poursuit sa course sans prendre le temps de m'indiquer la voie à suivre.

    Sensation d'être aussi encombrante que ce jour où j'entre dans un restaurant à Venise pour réserver avec enthousiasme une table (me concentrant sur la qualité de mon italien) sans me rendre compte qu'à mes pieds un client gisant et mort occupe toute l'attention du personnel.
     
    La salle entière avait froncé les sourcils dans ma direction.
     
    Là non plus, ce n'était pas le moment.
     
     

  • Je n'ai pas lu tout Montaigne

    La vie d'un professeur est faite de ruptures forcées. Plus ou moins violentes.

    Est-ce lui qui abandonne ou les élèves qui rompent ?

    Ce sont des désunions annoncées, bien sûr. Le contrat est clair, pas d'entourloupe, les deux parties ont signé pour cela.

    Et, pourtant... on ressent toujours la même petite amertume à la fin de l'histoire. La même frustration d'une relation qui s'achève et dans laquelle on aurait pu faire mieux.

    Beaucoup mieux.

    Ne riez pas.

    C'est parfois un désarroi que de voir s'éloigner une tribu amie.

    Dans quel éden, dans quel enfer, dans quelle cité vont-ils débarquer après nous ?

    Dans quels bras vont-ils se lover ? 

    Dans quelle gueule vont-ils se jeter ?

    J'avais encore deux ou trois choses à leur dire sur la gravité et la légèreté de la vie.

    Je n'ai pas lu tout Montaigne.

    Je n'ai pas lu tout Homère.

    Qu'est-ce que cette sauvagerie de séparer des êtres qui commencent à peine à se connaître ?

     

    Existe-t-il des tribus ennemies ? Oui. Bien sûr.

    Peu importe.

    Ceux-là mêmes qui lançaient des flèches mal affutées, on les retrouve parfois plus tard, beaucoup plus tard,

    au coin d'une rue.

    Ils s'élancent vers nous, on ne les reconnaît pas tout de suite. Eux, disent qu'ils se souviennent.

    Et, ça suffit.

     

     Que sont nos élèves devenus... 

     

     

     

    image : copyrigh@PlonketReplonk.