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Humeurs

  • Le masque et la mort

    La maitresse de cérémonie du centre funéraire en introduction de son discours écrit nous enjoint sèchement de garder une distance de sécurité, de conserver nos masques, de nous taire, de ne pas nous déplacer "car le Covid 19 est toujours là et qu'il est de notre devoir de nous protéger les uns les autres".
    Je pleure dans mon masque. Je ne sais pas quoi faire de ces humeurs qui coulent sans interruption de mes yeux et de mon nez. Je lève un coin de tissu pour me moucher mais c'est peine perdue.
    Je passe la cérémonie noyée dans ma morve et mes larmes.
    Je n'ai pas pensé à prendre un masque de rechange.
    Gaëlle et Catherine sont dans le même état que moi.
    Djassia aurait trouvé un truc drôle à dire pour nous faire sourire.

  • instagrammable

    A ma naissance, mon grand-père avait engueulé ma mère : Tu l’appelles Judith ? Mais tu es inconsciente ! Tu te rends compte s’IlS reviennent…

     

    Jusqu’à mes 5 ans, il m’appellera « la môme Juju », puis il mourra.

     

    Quand je vois aujourd’hui la photo de cette adolescente qui pose dos cambré, poitrine en avant, moue Instagram sur les rails qui mènent à l’entrée du camp d’Auschwitz, je pense à Marceau, à ses mots, à sa peur.

     

    Et ce qui m’effraie, moi, aujourd’hui, c’est cette image impossible de l’Abomination prenant la forme d’une jolie jeune fille souriante, pas plus méchante qu’une autre, répondant certainement à l’injonction d’une amie qui tient l’appareil - le smartphone qui permettra de balancer l’image dans la seconde sur sa page facebook :

     

    Cambre-toi un peu plus, oui, super, on voit bien l’entrée derrière toi, ne bouge plus !

     

    Clic.

     

    Même pas néo-nazie, même pas antisémite. Juste instagrammable.

  • miroir du dedans

    Chaque jour, devant la glace de la salle de bain, nous déplorons à grands cris intérieurs la dégradation fatale et cruelle des traits du visage et du corps visible.


    Pourtant, elle n’est pas grand-chose comparée à ce que nous découvririons si l’on nous tendait un miroir intérieur qui nous permettait de contempler dans le même temps la dégénérescence méthodique de nos cellules et de nos organes au quotidien.


    Nous aurions ainsi un tableau complet de la situation. Beaucoup plus tragique que nous l’imaginions au départ et cette fois vraiment digne de lamentations.

  • les goûts et les...

    Ne soyez pas trop vite flatté quand une personne déclare que vous avez bon goût. Cela signifie seulement que vous avez le même goût qu’elle.

  • Non capisco niente

    je regarde une série policière norvégienne sans sous-titres
    je lis les conversations facebookiennes d'une amie suédoise en suédois
    j'écoute des chansons en langue arabe
    je feuillette un livre sans images écrit en japonais

     

    pour ne rien comprendre à rien


    mais peut-être pas plus pas moins que d'habitude tout compte fait

  • Voir

     L’âge avançant, je vois de moins en moins clairement ce qui est sous mes yeux alors que mon regard semble affûté pour distinguer les choses lointaines.

     

    Bien que des lunettes m’offrent artificiellement la possibilité de voir nettement le monde de près ou de loin, ne pas Voir naturellement ce qui est immédiat m’apparaît cependant comme un vrai problème.

     

    C’est là, sous tes yeux. Tu ne le vois donc pas ?

     

    Non, je ne vois pas l’Essentiel. Et mon regard se laisse distraire par de rassurants paysages lointains…

  • Au pas

    Au lendemain du confinement, les parcs lyonnais se réveillent embroussaillés, ébouriffés, hirsutes et sauvages. Les mauvaises herbes – qui les a un jour déclarées « mauvaises » ? - s’épanouissent, les hautes herbes poussent de manière anarchique, les branches des arbres s’enlacent et les coquelicots font des tâches rouges ici et là.

     

    L’humain n’a pas encore repris les choses en main.

     

    Mais, c’est pour bientôt.

    Le retour à la norme.

    Bien sûr.

    C’est pour bientôt.

    Demain sera de nouveau tondu, poli, lissé, rasé, élagué.

    Rien ne dépassera.

     

    Au pas, au pas.

  • Frères de colère

    Qui aurait pu dire aujourd’hui, en les voyant marcher côte à côte, qu’ils étaient passés tous les deux par la même colère dix années auparavant ?

     

    L’un, à présent, était terne et gris tandis que l’autre rayonnait d’une lumière douce et chaude.

     

    Le premier avait nourri sa colère, jour après jour, année après année, si bien que prenant la forme d’un boa constricteur géant, elle avait fini par s’enrouler autour de son cœur et ses poumons jusqu’à les étouffer. Il ne respirait plus qu’avec peine et cette gêne permanente le rendait aigre et hargneux.

     

    Le deuxième avait, dans un premier temps, laissé se déployer sa colère puis avait sondé son caractère impermanent et l’avait regardée fondre comme flocon au soleil pour ne conserver en lui que ce rai bienfaiteur qui avait continué de réchauffer son cœur et tout son être. De cette énergie lumineuse pourtant née de l’ire avaient jailli des actions salutaires pour lui et les autres.

     

    L’un avait fait de sa colère un tombeau, l’autre, un paysage nouveau.

  • fais le job

    Fais le job

    quel qu’il soit

    selon ton talent

    fais-le

    La cantinière

    en temps de révolution

    n’est pas moins importante

    que le soldat du front

     

    Si tu sais faire le pain

    malaxe la pâte

    Si tu sais penser

    prends le temps d’expliquer

    Si tu sais fédérer

    organise

    Si tu sais te battre avec les poings

    cogne

    Si tu sais soigner

    panse

    Si tu sais construire des maisons

    maçonne

    Si tu sais jouer du banjo

    joue

    Si tu sais écrire sur les choses

    prends ton stylo

    Si tu sais peindre

    prends ton pinceau

    Si tu sais voir

    filme

    Si tu sais garder les troupeaux

    veille

    Si tu sais faire pousser les radis

    sème

    Si tu sais méditer

    médite

    Si tu sais prier

    prie

     

    Si tu ne sais rien faire de spécial

    lis

    contemple les tableaux

    regarde les films

    les paysages

    déguste le radis

    C’est beaucoup

     

    Si c’est encore trop demandé

    alors dors quelque temps

    nous viendrons te réveiller

    peut-être un jour

    si tout ne s’est pas effondré

    d’ici là

     

     

     

     

     

     

     

    Polaroid, Pointe courte, Sète. Été 2019.

  • Libre mes fesses

    Libre de rien

    de rien

    de rien du tout

    libre

    mes fesses

    libre de rien

    je me vautre

    dans un monde

    fabriqué à ma guise

    pour me complaire

    sans risque

    sans danger

    mon

    ma

    mes

    juste unie à qui je veux

    mais sinon

    séparée

    séparée

    du reste

    je crois

    séparée de l'autre gourde

    de l'autre con

    séparée je crois

    comme si c'était possible

    comme si j'avais pigé quelque chose

    à quoi que ce soit

    comme s'il suffisait d'acquiescer

    comme s'il suffisait de lire

    comme s'il suffisait de punaiser des images

    libre de que dalle

    bonne à rien

    tu peux rire

    je m'attaque aux barreaux de fer

    avec une lime à ongles

    je creuse le tunnel

    avec une petite cuillère en plastique

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • mugs et t-shirts

    J’adore la chanson Le Chiffon rouge, non vraiment, j’adore. Je la connais par cœur et je la chante encore avec autant d’enthousiasme qu’il y a 43 ans. Parce que ça me projette dans le joyeux monde du milieu des années 70 dans lequel je me voyais entourée d’adultes passionnées et chaleureux. J’ai même encore beaucoup de tendresse pour les paroles gentiment utopistes de Maurice Vidalin.

     

    Mais si les chansons post 68 me font encore vibrer, c’est au même titre que la vision d’une vieille 2 CV verte croisée au hasard des rues. Mes poils se dressent d’émotion et puis je passe mon chemin pour revenir au monde d’aujourd’hui. Hop, à pieds joints dans la réalité de 2020 qui se gondole bien à l’écoute des chansons du Big bazar et du Flower Power.

     

    Non, mais entendez-moi bien : moi aussi j’aime la paix, l’amour et les fleurs, moi aussi je voudrais encore chanter : Ne crains plus rien, le jour se lève, il fera bon vivre demain, avec tout le sérieux de mes 7 ans. Ce n’est pas la question. Mais ce n’est plus possible. Pas comme ça.

    Dès l'instant où des mugs et des t-shirts à l'effigie de Che Guevara ont été mis en vente dans les vitrines des centres commerciaux, on aurait dû flairer l'entourloupe et balancer des grenades. A la place, on a porté les t-shirts et on a bu notre café dans les mugs.

     

    Je suis sortie de l’adolescence (un peu tard), j’ai étreint une dernière fois mon idéalisme hanté d’idoles mortes avant de le regarder s’éloigner sans regret.

     

    Et je me dis, aujourd'hui, qu'il n’est peut-être pas trop tard pour inventer la nouvelle la B.O. de nos manifs.

  • Gageure

    Les personnes qui m’apprennent le plus à vivre sont de moins en moins celles qui me servent des discours oraux ou écrits mais celles dont la vie elle-même, dont les actes, la relation aux autres et au monde parlent pour elles.

     

    Me lier d’amitié dans mon enfance avec une auteure de littérature de jeunesse comme Nicole Vidal qui, à 54 ans, parcourait le monde à moto seule, s’intéressait aux autres au point de leur consacrer du temps et des livres, vivait de son écriture et de petits boulots, m’a certainement beaucoup plus marqué dans ma construction que tous les discours édifiants entendus avant et après sur le féminisme, par exemple. Elle n’a pas cherché à me convertir par la parole ; ses choix de vie étaient suffisamment éloquents pour m’interpeller. Pas de pancarte, pas de slogans. Pas de tricherie.

     

    Les harangues, les argumentaires et autres prédications ne me convaincront jamais autant, quelle que soit leur pertinence, que l’observation d’une vie : cet homme, cette femme travaille au quotidien pour tendre à une certaine liberté intérieure qui fait de lui, d’elle, un être non pas parfait mais cohérent. Là me semble la justesse, aujourd’hui – moi qui ai longtemps été bluffée par la puissance stylistique ou rhétorique - mettre les mots au défi des actes.

     

    Et, bien sûr, en conséquence, mettre mes propres mots à l'épreuve de mes propres actes, tant que faire se peut. L'ultime gageure.

  • coche

    je ne suis pas un robot

     

    doigt au-dessus de la touche

     

    café

    céréales

    toujours les mêmes

    écran

    réseaux

    emportements

    réactions

    toujours les mêmes

    tapote

    tapote

    café

    télétravail

    tapote

    tapote

    apnée

    attestation de sortie

    tour de quartier

    périmètre de sécurité

    distanciation sociale

    courses

    marques bio

    marque U

    nescafé

    citrons non traités

    crème de marron

    levure boulangère instantanée

    toujours la même

    retour confiné

    café

    musiques

    toujours les mêmes

    émissions de radio

    toujours les mêmes

    engagements, luttes

    toujours les mêmes

     

    coche

    ma fille

    coche

     

    I'm not a robot

     

  • point de rupture

    Liberté, égalité, fraternité

    quand est-ce devenu un slogan ?

     

    Carpe diem

    quand est-ce devenu une formule à tatouage ?

     

    Devenir soi

    quand est-ce devenu une injonction publicitaire ?

     

    A quel moment est-on passé de l'Essence au bavardage ?

    Où est le point de rupture ?

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Hand with Reflecting Sphere -- M.C Escher. Lithograph, 1935

  • Pourquoi ne tend-t-on pas l’oreille à ce que veut nous dire le petit virus ?

    Pourquoi ne tend-t-on pas l’oreille à ce que veut nous dire le petit virus ?

     

    Bon, d’accord, il tue les plus faibles d’entre nous, ce qui n’est pas très charitable.

     

    Mais, justement, parce qu’il tue, qu’il menace ceux qu’on aime, parce qu’il nous met face à notre impuissance, à notre fragilité, au caractère éphémère de notre condition, que n’en profitons-nous pas pour faire, au moins juste un moment, juste quelques jours, juste quelques semaines, quelques mois,

     

    AUTREMENT ?

     

    Pourquoi ne commençons-nous pas notre révolution ? Et avant, la révolution mondiale, notre révolution interne ?

     

    Pourquoi notre premier réflexe consiste-t-il à vouloir absolument maintenir nos routines ? à râler parce que nos habitudes vont être chamboulées ? à nous jeter fébrilement sur les moyens de travailler à distance pour ne pas perdre le rythme, pour être encore « dedans » coûte que coûte ?

     

    Oui, je sais, les examens à passer, les formations à maintenir, l’argent mis en jeu, la peur de perdre un travail, les micro-entreprises exsangues, la bourse, la récession économique, et… et…

     

    Mais que révèlent ces peurs légitimes ? Un système froid et insensible, implacable, méprisant et hostile à l’humain. Un système qui culpabilise ses membres dès qu’ils émettent un soupçon de volonté de vivre juste un peu pour eux. De se poser, un instant, de s’aimer, de planter un radis et de le regarder pousser.

     

    Un instant.

     

    Après, on sait que tout va reprendre son train d’enfer, de toute façon. Car rien ne dure. Le coronavirus va finir par se faire oublier et on regardera cette période étrange, cette expérience singulière, comme un vieux souvenir.

     

    Il ne tient qu’à nous, puisqu’on est, là, maintenant, ensemble dans le même pétrin, de faire de ce souvenir un moment joyeux, vivant, amoureux, généreux, ouvert aux autres, à soi. Il ne tient qu’à nous d’être inventifs, créatifs. De faire. De récréer notre ordre de manière juste, pour nous et les autres. De mettre enfin en œuvre la grève générale fantasmée il y a quelques mois dans la rue, de la goûter pleinement. Souvenons-nous : cette trêve ne durera pas. La monstrueuse machine va bientôt repartir pour mieux écraser les plus faibles d'entre nous, vieux ou jeunes. 

     

    Je sais qu’on n’apprend rien de rien, que les « leçons de l’Histoire » n’existent pas, que l’on n’en finit pas de répéter les mêmes erreurs, siècle après siècle, massacres après famines après génocides après guerres après pandémies. Mais quand même. Si l’on pouvait ne pas ajouter du malheur au malheur.  

     

    Le corona nous tend la main : ne pensons pas qu’à laver les nôtres.

     

     

     

  • élèves et corona

    les adolescents

    continuent de cracher

    de se toucher

    de se battre

    de se coller les uns aux autres

    pour écouter la même musique

    avec les mêmes oreillettes

    pour visionner joue contre joue

    des vidéos sur le même smartphone

    ils se foutent des distances de sécurité

    ils font la nique aux consignes nationales

    des autorités sanitaires

    ils ne se lavent pas les mains

    ni avant

    ni après

    ils rient

    postillonnent

    graillonnent

    toussent hors coude

    éternuent hors mouchoir

    morvent

    s’essuient avec la manche

    s'essuient sur le sweat du voisin

     

    les adolescents sont immortels

    et font des doigts

    au corona

  • murs

    Pourquoi colore-t-on toutes les façades de la ville ? Des pastels arc-en-ciel ici et là, des escaliers peinturlurés alors qu’ils n’ont rien demandé à personne. Le street-art s’aseptise dans des commandes de municipalités. Bientôt plus un pan de mur vierge.

    C’est le grand lifting général.

    Aurait-on peur de l’aspect brut des choses ?

    Craindrait-on de voir le vrai visage de la cité ?

     

    J’aime ces murs décrépis, ces surfaces grises et ocres sur lesquelles les lézardes, les fissures, la mousse et la moisissure dessinent elles-mêmes leurs propres mandalas.

     

  • adhésion

    Ce jour est un jour d’adhésion totale au monde.
    Non seulement, je suis en osmose avec les astres, la lune, le soleil, avec le haut et le bas, la matière terrestre, aérienne et marine ; la bise dans le cou est une caresse, la flaque boueuse est une eau bénite, la pollution urbaine est une touchante trace d’hommes, mais, je suis aussi en parfaite harmonie avec mes frères et sœurs humains.
    Dans la boutique Nature et Découvertes à deux jours de Noël, les coups d’épaule sont des messages de communion métaphysique et le brouhaha nerveux de la clientèle mêlé à la playlist « Musique du monde » m’arrive comme un chant spirituel.
    La réponse agacée de la dame dans la file d’attente quand je lui demande si mon sac ne la gêne pas provoque chez moi un élan de compassion infinie vers son enveloppe corporelle. Je l’enlace de toute la tendresse dont je suis capable mais je sens une forte résistance en elle. J’essaie d’attendrir, à l’aide de petits mouvements de massage circulaires, ses points de tension dorsale certainement dus à un rythme de vie fatigant et à un métier contraignant, mais elle se dégage furieusement et m’assène un violent coup de coude dans le nez. Les clients échauffés par l’attente ralentie me passent sur le corps pour accéder plus vite à la caisse en criant : Elle a que ça à foutre d’emmerder le monde, celle-là ?!

    Je repars avec un pack d’huiles essentielles relaxantes, un coussin de méditation et un CD Paix intérieure et plénitude.

    - 138,50 euros, madame. Vous avez la carte de fidélité ?

  • femmes, je vous aime

    Le directeur de l’association artistique me dit : « Et dans mon équipe, il y aura essentiellement des femmes. »
    - Ah bon ? Pourquoi ?
    - Parce que je veux valoriser les femmes, les rendre plus visibles.
    - Ah.
    - Oui, les femmes apporteront une autre vision, elles ont un rapport au monde différent, plus sensible.
    - Ah ? Les femmes ont un rapport au monde plus sensible ?
    - Oui, c’est sûr. Et le rapport au pouvoir est différent aussi.
    - Vous pensez que dans une équipe essentiellement féminine les rapports de pouvoir seront atténués ?
    - Oui, bien sûr.
    - Vous êtes sérieux ?
    - Pardon ?
    - Non, rien.
    - Vous n’avez pas l’air convaincue. Vous ne croyez pas à la discrimination positive ? A la parité ? Aux quotas ?
    - Non.
    - Comment ça ? Mais vous n’avez pas confiance dans « la femme » ?
    - Autant que dans « l’homme » : je crois en l’individu responsable. Et en la mixité à tous les niveaux, sur tous les plans. Si vous donnez le pouvoir à un groupe quel qu’il soit, les mêmes mécanismes se mettent en branle, ce n’est pas une question de genre.
    - Hé bien moi, je suis féministe, je soutiens la lutte des femmes. Vous devriez être reconnaissante !
    - Pas sûre qu’elles vous aient demandé quelque chose. Mais ça part d’une bonne intention. C’est gentil de votre part.
    - Vous vous foutez de moi ?
    - Non, cela ne se peut. Les femmes sont des êtres sensibles et sans malice.
    - Bien, je crois qu’on va s’arrêter là.
    - Vous ne me voulez pas dans votre harem finalement ?
    - MON ASSOCIATION ARTISTIQUE !
    - Oui, pardon, je suis confuse, je confonds les mots parfois.

  • zone sensible

    Tu me dis que j’enseigne dans un quartier sensible mais alors dis-moi où sont les quartiers insensibles sur la carte du territoire ? Montre-les-moi avant que je ne m’égare dans une de ces contrées hostiles. Ne me laisse pas errer à l’aveugle ; qui sait quelles créatures je pourrais être amenée à rencontrer.

    De ces bêtes aux dents longues dont l’extrémité des membres ne sert plus qu’à lacérer ? De ces idoles difformes dressées sur des piédestaux enluminés ? De ces semi-dieux modernes qui traversent le Ciel en jet privé, créent du Verbe et s’accordent entre eux le droit de désigner les êtres et les choses sans rien connaître du monde et des hommes ?

     

    Ô mon quartier sensible, garde-moi de ces pauvres fous.

     

  • YEAH

    Un jour quelqu’un m‘a dit que je lisais trop. Ma première réaction a été de prendre cet individu pour un imbécile. C’était la meilleure celle-là. Pour qui se prenait-il ? J’étais surtout vexée comme un pou, car derrière cette assertion s’en cachait une autre : je ne savais pas vivre.
    Enfin si : je savais manger, boire, dormir, aller travailler, rencontrer des gens, donner mon opinion, faire la fête, aller et venir dans la société, faire un enfant même, mais est-ce que je m’étais déjà posé les bonnes questions sur la vie, sur ma relation aux autres et à moi-même ? Est-ce que je m’étais déjà arrêtée deux secondes pour me voir vraiment, voir les autres ? Est-ce que la somme de textes que j’avais lus, que j’avais ingurgités, les formules apprises par cœur, les belles citations copiées-collées, ma bibliothèque pleine, m’avaient aidée à vivre, à donner du sens, à comprendre quelque chose et à faire de moi un être en conscience ?
    Vous vous souvenez de la question de Clarisse à Montag dans Fahrenheit 451 : " Etes-vous heureux ?". Elle est bête. Elle révolutionne tout.
    Il m’aura fallu cinq années entre cette remarque et sa prise en considération progressive pour sentir s’opérer un vraiment virement en moi. Pour comprendre que l’on peut se donner l’illusion de vivre pendant très longtemps et, ce, en toute bonne foi. Qu'on peut passer une vie à se mentir à soi-même, à se voir tel qu'on a envie de se voir, à se mystifier pour rester dans une zone de confort satisfaisante pour l'égo. Qu’on peut passer toute une vie à lire, à donner des cours, à faire des conférences, à fréquenter des milieux culturels, à avoir des avis sur tout sans faire bouger un iota de sa propre humanité. Qu’on peut passer sa vie dans une recherche d’idéal, dans un fantasme, dans un rêve éveillé, qu’on peut passer sa vie « en littérature » sans jamais toucher terre.
    Ce n’est évidemment pas le fait de lire qui est problématique en soi mais l’idée de croire qu’une vie passée à lire est une vie passée à vivre. Ça peut être vrai, mais ça peut être faux. Si une autre dimension n’émerge pas à un moment donné. Pour faire passer les « carpe diem », et autres citations à tatouage, à une mise en pratique effective et réelle, pour passer du slogan mécanique « Tous ensemble, tous ensemble » à l’Essence même de la formule. Y a du sacré boulot. Y a du boulot sacré. Ô Yeah.

  • la grande boum animale

    Vous avez remarqué comme on pose mal les questions ?

    Par exemple, les gros titres des journaux demandent régulièrement :

    Quelles solutions pour un développement durable ?

    Comment sauver l’humanité de la catastrophe climatique ?

    Alors que la question centrale devrait être :

    Pourquoi vouloir à tout prix sauver l’humanité ?

    Et, les questions subsidiaires, non moins importantes, pourraient être :

    La Terre a-t-elle vraiment besoin de l’humanité ?

    Les animaux, les insectes, les arbres et les plantes, les mers, les boues, les montagnes, les minéraux, ne se porteraient-ils pas beaucoup mieux sans nous ?

     

    Imaginez l’immense soulagement après l’extinction du dernier humain.
    Le silence incrédule d’abord. Le grand bavardage de fond assourdissant enfin annihilé.
    Puis, le retour du chahut originel, des borborygmes de la nature, du grouillement de la terre, du frottement des feuillages, du déferlement végétal, des glouglous, des clapotis, des hululements, des gazouillis, des meuglements, des barrissements, des rugissements, du rire des hyènes…

     

    La grande boum animale et végétale.

     


    Enfin, chacun retournera à ses occupations. La vie continuera. Deux ou trois générations d’animaux auront encore le souvenir de nous. Nous survivrons encore un peu dans la mémoire des chiens.
    Jusqu’à l’oubli complet quand la mousse aura recouvert les dernières flasques de vodka jetées dans les forêts.

  • route sans nom

    Tu es sur une route sans nom.

     

    Il t’appartient de la nommer.

     

    Personne ne le fera à ta place.

     

    Pas par manque d’altruisme
    mais parce que l’avancée sur la route
    ne concerne que toi,
    quelles que soient les rencontres que tu y feras.

     

    Avance.

     

    Tiens une main
    quand cela est possible,
    tu la reconnaîtras :
    celle-là ne griffera pas,
    ne broiera pas,
    ne mollira pas.

     

    Avance,
    traverse les paysages
    de soleil et de brise,
    de pluie et de tempête.

     

    Commence doucement à aimer.

     

    Crée ton ordre.

     

    Sois à ce que tu fais.

     

    Il n’y a rien d’autre à comprendre.

  • métropole régionale

    L'angle droit de l'arrêt de bus de la place Tobie Robatel est un lieu maléfique. Hier soir, trois couples s’y sont succédé et tous les trois se sont disputés violemment comme si cet endroit était réservé à cet effet. Mais peut-être est-ce vraiment devenu un espace de la ville consacré à la dispute conjugale et que je suis la seule à ne pas le savoir ? Les métamorphoses de l’aménagement urbain s’avèrent si rapides ces derniers temps que je me laisse de plus en plus surprendre par le jaillissement inopiné de nouveaux équipements dans des lieux familiers. Hier encore, j’entamai la conversation avec le personnage mouvant d’un panneau publicitaire plus vrai que nature sous le regard amusé d’un gros pigeon de métropole régionale.

    Ils semblent, quant à eux, indifférents aux mutations citadines et vaquent sans sourciller à leurs occupations quotidiennes se contentant de déposer ici et là quelques fientes grasses et blanches sur les structures naissantes.

  • La poésie ne sauvera pas le monde

    Bien sûr que non, la poésie ne sauvera pas le monde.
    Bien sûr que non, l’artiste ne se lève pas le matin en se disant qu’il va changer quoi que ce soit de ce bordel ambiant.
    La plupart du temps, il va aux toilettes, boit son café très chaud, se brûle un peu les lèvres, sent l’amertume dans sa gorge, se dit qu’il n’a jamais tant aimé le café que cela mais qu’il en a besoin pour commencer.
    La journée sera sûrement moyenne, comme d’habitude. S’il parvient à écrire quelques lignes, à laisser quelques traces sur la toile, à saisir un truc du temps ou de l’espace, ce ne sera déjà pas si mal. C’est tout.
    Les slogans ne l’intéressent pas.
    Le monde, lui, fait sa vie de son côté. Il tourne sur lui-même dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Quelque part, l’antilope est chassée par la lionne et la lionne nourrit ses lionceaux.
    L’artiste, pendant ce temps, fait ce qu’il peut pour évoquer une goutte d'eau.

     

     

     

     

    Photographie : Candy Genetine

  • A un doigt de

    J’ai failli écrire un texte avec
    de très gros mots
    non mais vraiment
    vous n’imaginez pas
    très gros
    mais je me suis arrêtée à temps
    heureusement

    vous étiez à deux doigts de lire
    un truc avec
    je n’ose pas dire
    avec
    non
    vous allez dire
    la fille
    elle ose tout
    elle n’a peur de rien
    je me lance
    avec les mots
    j’ose
    avec les mots
    j’inspire profondément
    avec les mots

    âme
    éternité
    paix universelle
    monde meilleur
    justice

    je vous avais prévenu
    j’étais même à deux virgules
    de prendre
    en otage
    des victimes inconnues
    pour servir mon propos
    mais
    vous voyez
    je me suis ravisée
    à temps
    juste à temps

    encore un peu
    et j’étais vraiment
    à un doigt
    de me vautrer
    dans la crapulerie
    lyrique

  • La vraie

    Un matin dans la glace on découvre sa vraie gueule. Il faut alors se rendre à l’évidence, les gueules d’avant ce jour n’étaient que des ersatz, des essais. Celle-ci, qu’elle nous plaise ou non, est l’authentique. Et ce n’est généralement pas la tête de vingt ans : trop jolie, trop homogène, trop nette, en tout cas pas assez expressive pour figurer le visage officiel. Non, notre juste tête nous apparait généralement après quarante ans, parfois un peu plus tôt mais c’est rare. Voyez : Brad Pitt, par exemple, a trouvé son véritable visage après cinquante ans. Il était temps. Avant cela, la contemplation de ses traits symétriques, lisses, réguliers et monotones provoquait chez le spectateur bâillements et ennui profond. C’est parce que les angles accidentés, le poil blanc, les rides, les poches sous les yeux, le regard qui a vu, révèlent l’essence originale de l’être, sa complétude enfin atteinte.

     

    Ensuite, bien sûr, tout se délite très vite. La vraie gueule, et avec elle, les convictions, les certitudes, les résistances inutiles.
    Et le crâne hilare est bientôt recouvert de mousse végétale.

     

     

     

     

     

     

     

     

    Ilustration : Céline Papet, 2020.

  • Joie de chien

    Tu auras gagné ta journée si tu parviens à vivre au moins une fois cet instant de la joie du chien qui court après un bâton. Un instant plein, vivant, sans arrière-pensées, entièrement tendu vers son objet et sans autre but que la saisie du bout de bois dans la mâchoire.
    C'est l'instant que j'appelle "joie de chien" (et qui est renouvelable à loisir, si tu t'y exerces avec sérieux).

  • Texte à message

    C’est un message qui cherchait un texte dans lequel se glisser. Il a tapé à ma porte, sûr de son fait, convaincu de sa légitimité, assuré de son pouvoir de séduction.
    Je l’ai laissé sur le palier sans lui proposer un café et l’ai invité à aller voir ailleurs si mes écrits y étaient. Il est reparti très vexé.
    Depuis, il boude.