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Elles

  • La guêpe

    La piscine pue la piscine. C’est normal, nous sommes en fin de journée et le chlore ne libère son odeur qu’au contact des bactéries humaines, des sueurs et des urines des nageurs. Et, il y a encore beaucoup de monde en ce début de soirée lourd et orageux. Les baigneurs évoluent tranquillement dans le grand bassin de la piscine du Creusot, nagent au milieu de leurs résidus de peau et de poils.

     

    Quand je descends la petite échelle, elle est là, posée sur l’eau. Bien sûr, elle m’a retrouvée.

     

     

    La première fois que je l’ai chassée, nous petit-déjeunions, Céline et moi dans le salon, près de la fenêtre de son appartement qui donne sur la rue des Moineaux. Comme je ne suis pas phobique, je suis restée calme, je n’ai pas fait de gestes excités ni poussé de cris, j’ai juste ouvert la fenêtre pour l’aider à sortir puis je l’ai refermée sur elle.

     

    Quelques minutes plus tard, elle est revenue par la porte du salon et s’est dirigée droit sur moi sans hésiter une seconde, sans pratiquer sa danse volante de guêpe qui cherche un endroit pour se poser. Elle a tourné plusieurs fois autour de ma tête. Son bourdonnement furieux semblait me dire : Tu ne te débarrasseras pas de moi comme ça. Qu’est-ce que tu crois, minable créature ? Où tu iras, j’irai.

     

    Céline voyant mon irritation – car je n’avais pas encore peur, c’est venu plus tard – m’a fait remarquer qu’il y avait beaucoup de guêpes cet été et qu’elles étaient particulièrement agressives.

     

    - Mais tu ne vois pas que c’est la même que tout à l’heure ?!

     

    Elle m’a regardé un peu étonnée et nous n’en avons plus reparlé. J’ai réussi une nouvelle fois à m’en séparer quand elle s’est posée sur une serviette en papier pour lécher une tâche de confiture à l’abricot. Je l’ai emprisonnée sous un verre puis l’ai relâchée à une autre fenêtre de l’appartement afin de la désorienter.

     

    Je ne l’ai pas vue durant quelques heures.

     

    C’est au restaurant où nous déjeunions qu’elle est réapparue.

     

    Cette fois, elle n’a pas tournoyé autour de moi, n’a émis aucun son. Elle est restée durant tout le repas sur le goulot de la carafe d’eau sans bouger une aile, juste comme ça, à m’observer, à me fixer du regard. Je faisais comme si de rien n’était pour ne pas alerter Céline qui semblait ne pas avoir remarqué sa présence mais je gardais un œil sur l’insecte, méfiante. Son impassibilité m’a fait penser aux attitudes des parrains de la mafia dans les films de Scorsese quand ils veulent impressionner leurs adversaires par des silences très longs et une absence de mimiques, juste avant le coup fatal. C’est à cet instant que j’ai commencé à avoir peur. Son calme forcé était autrement plus inquiétant que son ire matinale.

     

    Plus tard, elle m’a attendue dans la cabine d’essayage de la petite boutique dans laquelle j’achetais un maillot de bain, puis elle m’a suivie chez le glacier complètement excitée cette fois, virevoltant comme une folle au-dessus de mes boules coco-citron, ne me laissant aucun répit, suçotant ma glace, revenant toujours plus déterminée quand je la chassais. Il y avait des dizaines de coupes sur la terrasse, c’est la mienne qu’elle avait choisi de harceler. Pas une autre guêpe à l’horizon.

     

    A ce moment-là, j’ai eu des envies de meurtre, je regrettais de l’avoir relâchée le matin-même et j’en étais venue à imaginer des scénarios de torture, des pièges au sirop de grenadine dans lesquels je la regarderais agoniser jusqu’à son dernier battement d’ailes et même des mutilations savantes dans le but de séparer ses ailes de son corps et son corps de sa tête dans laquelle j’aurais, dans un dernier geste vengeur, enfoncé son affreux dard.

     

    - Tiens, ta copine est revenue on dirait ? a plaisanté Céline en dégustant sa menthe-chocolat.

     

    Ça n’avait rien de drôle. Qui sait si le gouvernement n’avait pas lancé des prototypes de drones pour espionner certains citoyens ? Il ne devait pas être difficile de créer de petits insectes volants munis de micro-caméras guidés par un système GPS. Ils en étaient sans doute à l’étape des essais et avaient choisi au hasard des cobayes parmi la population vacancière. Complètement au hasard. Ma vie ne présentait rien d’intéressant à espionner. Ni celle de Céline a priori (mais peut-être était-ce elle qui était visée, au final ?).

     

     

    Retrouver ma guêpe à la piscine est un soulagement. J’ai besoin d’elle comme preuve. Ma thèse tient. Personne ne nie la prolifération de l’espèce cet été, pas plus que le caractère agressif de leur comportement.

     

    - Y a de sacrés bourdons, aujourd’hui.

     

    Les gars sont là, au bord du bassin. Choisissant entre Céline et moi, nous comparant. Le male alpha prend la parole. Pas longtemps. Il s’interrompt au milieu de sa seconde phrase. Il part dans un petit cri ridicule.

     

    - Pute de guêpe, elle m’a piqué !

     

    Je repars en dos crawlé, souriant au ciel. Céline me parle « d’ange gardien ».

     

    Ma guêpe m’accompagne dans mes longueurs. Je jurerais presque elle m’encourage. Du moins, je ressens sa présence ainsi en cette fin de journée. C’est comme si elle et moi étions en communion à présent. L’espionne est-elle aussi une protectrice ? Ces petits robots ailés ont-ils vocation aussi bien à épier et qu’à protéger le citoyen lambda ?

     

    C’est en l’observant à mon tour que j’en saurai plus, me dis-je, lors de la dernière longueur de brasse coulée. Mais à la sortie de la piscine, je ne la retrouve pas et nous passons la soirée sans elle. Plusieurs fois, je pense entendre sa petite musique mais il s’agit d’une mouche puis d’un moustique.

     

    La nuit-même, je fais un rêve. Céline, saisit un livre de Christian Bobin, La plus que vive, et s’en sert pour écraser violemment ma guêpe posée sur une flaque de glace fondue.

     

    Je me réveille en sursaut. Je suis en nage. C’est la dernière fois que je la reverrai.

     

     

    Illustration : Céline Papet

  • Tentative de rapprochement

    La première fois qu’elle m’a demandé en classe de seconde à la piscine si je faisais de l’anorexie, j’ai pensé qu’elle était malveillante : j’étais complexée par ma maigreur, être en maillot de bain devant la classe était un cauchemar, je n’avais pas envie qu’on me questionne sur mon apparence physique et qu’on insiste sur ce que je percevais comme une difformité. Je lui ai répondu que je pouvais manger quatre poulets rôtis sans prendre un gramme, que c’était ma morphologie et que, par conséquent, je considérais sa question comme conne et non avenue. Elle est partie l’air franchement dubitatif et je l’ai sentie me scruter durant toute la séance, sur le bord du bassin et dans les vestiaires.

     

    Puis, elle a insisté. A la récréation, en cours, elle me prenait à part et me demandait d’avouer : j’étais bien anorexique, je pouvais le lui confier, elle ne le dirait à personne, ce serait notre secret, allez.

     

    J’ai fini par comprendre qu’elle cherchait une « copine d’anorexie » ou de manière plus générale, « une copine d’affliction » mais qu'elle n’avait pas encore décidé de la forme à travers laquelle s’exprimerait son tourment : anorexie, boulimie, anorexie doublée de boulimie, cisaillement de veines… Après tout, les moyens ne manquaient pas de manifester son inadaptation au monde. Je me suis presque sentie désolée de ne pas être à la hauteur de son fantasme morbide. Un peu plus et j’étais prête à m’excuser de ne pouvoir être la complice anorexique dont elle rêvait. J’étais mal dans ma peau, certes, mais sans envie suicidaire, sans désir d’automutilation, sans imaginaire auto-destructif… une bien piètre copine de désespoir existentiel.

     

    Elle a fini par jeter son dévolu sur une « scarification à la pointe de compas », efficace et discrète. A la fin d’un cours de maths, dans les toilettes, elle a exhibé ses premières cicatrices encore toutes fraiches et sanguinolentes devant deux ou trois filles de la classe aussi révulsées que fascinées. Elle allait enfin pouvoir vivre pleinement son mal être, de façon romantique et exaltée.

     

    Je trouvais qu’elle allait beaucoup mieux depuis qu’elle avait enfin arrêté son choix :  elle revivait.

  • Stéphanie Durdilly et moi

    Je ne sais pas si nous sommes de grandes filles
    mais nous sommes des filles grandes
    ce qui est pratique
    surtout dans les fosses de concerts de rock
    Cela dit, je ne sais pas si Stéphanie Durdilly
    Va aux concerts de rock,
    je ne connais pas ses goûts musicaux.
    En revanche,
    Je parierais
    qu’elle a déjà entendu ces paroles
    au supermarché de son quartier
    (car les filles grandes ont besoin de se nourrir autant que les autres) :
    - Vous pouvez m’attraper le paquet, là, tout en haut ?
    Non, pas celui-ci, le rouge à côté, avec l’étiquette verte.
    Merci, vous êtes bien gentille.
    Quand on est grande, on devient précocement altruiste
    malgré nous.
    (Pas de quoi se vanter)
    A part ça,
    de ce que j’en sais,
    Stéphanie Durdilly n’aime pas les chouquettes
    parce que ça n’a pas de goût
    et que c’est une pâtisserie à base de vide.
    On ne peut pas dire le contraire.
    Cependant, en y réfléchissant,
    j’aime assez l’idée de croquer
    dans le vide.
    Peut-être que je pourrai lui montrer, un jour
    Comment mâcher consciencieusement le néant
    Jusqu’à ce qu’il n’en reste rien.
    Et elle,
    en retour,
    m’apprendrait à me mettre
    de temps en temps
    EN VEILLE.
    Si on arrive à maîtriser ça :
    l’ingestion joyeuse du vide
    en même temps
    qu'une absence raisonnée et ponctuelle au monde,
    on pourra faire de grandes choses,
    Stéphanie Durdilly et moi.

     

     

     

     

    Photo : Alice Houdaer à l'Atelier des Canulars.

  • relation libre

    - Et alors là, hier soir, il me propose une " relation libre ". Il me dit comme ça : " Qu'est-ce que tu penserais d'une relation libre ? "
    - Qu'est-ce que t'as répondu ?
    - Qu'est-ce tu veux que je réponde ? Moi, je suis du genre à passer les menottes et à avaler la clé !
    - Tu l'as quitté ?
    - Non. Je lui ai dit que j'allais réfléchir. L'amour est fait de compromis, tu sais bien.
    - Je sais pas pourquoi mais je la sens pas très bien cette nouvelle histoire...
    - Judith, tu fais rien qu'à me saper le moral, comme à chaque fois. Laisse-moi gagner ma résilience comme je veux. Jalouse, va.

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Anne de Boissy (et le parapluie)

    Il y a, entre Anne de Boissy et moi, un parapluie au motif écossais vert et bleu.

    Un humble parapluie acheté à Super U.

    Je l'ai oublié, un jour, et c'est Anne qui l'a récupéré.

    Elle l'a adopté en quelque sorte.

    J'aime à m'imaginer qu'elle en prend soin, et, qu'en retour, il la protège en temps de crachin et de giboulées.

    Est-il accroché à une patère ? Est-il suspendu à un cintre dans une penderie ? Attend-il dans l'entrée, à côté d'autres parapluies plus élégants qui se demandent ce que cette petite chose mal fichue et fragile fait là ? A coup sûr, le moindre coup de vent un peu violent le ferait se retourner, il n'a pas l'air bien résistant. 

    Mais Anne veille, je le sais. Le savoir chez elle me réconforte.

    Nous avons eu l'opportunité à deux ou trois reprises de procéder à la restitution. Mais ça ne s'est pas fait.

    Il était au théâtre, puis chez elle. Ce n'était pas le bon moment, c'est tout.

    Je crois aux moments justes.

    A présent, il est comme un fil invisible mais tenace entre nous.

    Comme la promesse d'une chose à venir.

     

  • Estelle Dumortier et moi.

    Estelle Dumortier et moi,
    on a fait les folles, hier :
    On a bu du Coca-Cola.


    Pas du Coca light.
    Pas du Coca Zéro.
    Non.
    Du 100% sucré,
    du 100% caféiné.


    L'une de nous a même dit :

    Rhaaaa... je devrais faire cela plus souvent.

    L'autre a acquiescé.

    Voilà ce qu'on fait,
    en catimini,
    Estelle Dumortier et moi,
    quand nos hommes sont
    en déplacement, quelques jours.

    Ce texte est-il racheté par une pointe de culpabilité ?
    Ce n'est même pas sûr.

     

     

    image : poster de Kareem Gouda

  • Petite poème pour une sirène

    Je connais une sirène tatouée

    très belle

    avec de longs cheveux

    elle descend dans des abysses que nul ne connaît

    elle y côtoie les poissons-lanternes

    qui effraient tout le monde

    sauf elle

    elle les caresse du bout des doigts

    ils se frottent à elle comme des poissons-chats

    vous les dites laids elle les dit rois

    c'est la reine des sirènes

    tout l'océan vous le dira

     

    Mais elle sait aussi les clairières et les bois

    les bidonvilles et les cités

    la sirène y console les vivants

    y apaise les morts

    un jour la camarde même

    pourtant peu encline aux cérémonies

    lui fit révérence

     

    Par quel mystère sur terre continue-t-elle à nager ?

     

    Le secret se trouve quelque part dans le ressac

    la magie blanche

    et le noir clair de la matière.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Photographie Laurence Loutre-Barbier

     

  • Fabienne Swiatly

    Fabienne,

    Je dois te dire quelque chose.

    J'ai un chat, tu ne le connais pas encore : il s'appelle Buster Keaton. Mais c'est trop long, alors on dit Buster.

     

    Ce chat n'a pas très bonne réputation dans le quartier. Il ne tolère que les gens de son clan. Et, il choisit de manière très péremptoire qui a le droit d'entrer dans sa maison et qui doit rester sur le paillasson. Je ne sais pas s'il a une technique particulière mais le résultat est sans appel : il t'aime ou il ne t'aime pas. D'emblée. Et ça ne bouge plus. J'avoue que cela m'a mise dans des situations un peu difficiles vis-à-vis de gens que, moi, j'aime beaucoup.

     

    Mais, en même temps, je ne peux pas vraiment le blâmer car je suis un peu comme lui. Qui a déteint sur qui, en dix années de vie commune ?

     

    Toi, Fabienne, je t'ai aimée tout de suite, hier. C'est comme ça.

     

    Je te présenterai bientôt Buster. Moi, je l'aime bien ce fichu chat.