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Transports en commun

  • happy family

    La mère porte un casque relié à un smartphone qu'elle regarde sans lever la tête. L'enfant fouette le téléphone de sa mère avec sa lanière de sac à dos. La mère ne lève pas la tête. Elle fait défiler des images. Sur une vidéo, une femme échevelée hurle dans un manège à sensations. La mère rit et repasse plusieurs fois le film. Le garçon continue de fouetter le téléphone avec sa lanière de sac à dos. Elle ne lève pas le visage vers lui, elle fait défiler les images, elle rit avec les images, elle envoie un texto avec des émoticônes et les lettres MDR. Elle ne quitte pas l'écran des yeux. Il flagelle encore et encore le téléphone dans un rythme régulier sans jamais croiser son regard jusqu'à ce qu'elle lève enfin la tête vers lui :

     

    - T'es vraiment chiant.

  • la marieuse

    Dans le métro, je marie les gens, je forme des couples que je crée selon mes goûts. Je fiance les membres isolés de la voiture, je constitue des binômes harmonieux. Harmonieux selon mes critères, s’entend. Je n’apprécie pas ce qui va de soi, ce qui parait instantanément assorti.

    Les gens n’ont pas beaucoup d’imagination, ne savent pas nécessairement ce qui leur convient et se font de fausses idées sur leurs propres désirs. Ma mission est de les guider, de les aider à y voir plus clair dans leurs envies et à discerner le conditionnement social de la véritable aspiration intime. Je rends visibles les inaperçus, j’alliance les possibles non révélés, je marie les inattendus : l’étudiante aux Beaux-Arts et son carton à dessins avec le V.R.P. à la mallette noire, la secrétaire de direction en tailleur et talons avec la circassienne en parka kaki et dreadocks, la vieille rentière au foulard Hermès avec le jeune travailleur précaire aux chaussures de sécurité. Je reçois chaque jour des lettres de reconnaissance de la part de couples de ma création. Ils louent mon audace et mon inventivité car, sans moi, ils n’auraient même pas jeté un regard l’un sur l’autre.

    Bien sûr, je dois continuer de parfaire mon art de l’assemblage. J’ai encore un peu de mal avec ceux qui lèchent leur propre reflet dans les vitres du wagon et s’avèrent réfractaires aux fiançailles avec un.e autre qu’eux-mêmes.

  • Hors champ

    D’abord, je comprends : tu n’es qu’une idiote, animale ! tu ne fais jamais ce qu’il faut, animale ! puis, j’entends : t’es vraiment con, Anima.
    La femme est coincée dans le portique du métro avec sa valise.
    S’il lui avait parlé ainsi lors de leur premier rendez-vous amoureux, il y a fort à parier qu’elle aurait fui dans le décor urbain et slalomé entre les figurants jusqu’à disparaitre hors champ à jamais. Mais chacun sait que le premier jour est le plus souvent composé d’une succession de petites scènes dans lesquelles chacun des protagonistes s’ingénie à séduire l’autre par des attentions délicates et des palabres pleines d’esprit. Cinq ans plus tard, le scénario s’épuise à jeter ses personnages dans des situations variées ayant pour seule vocation de révéler les deux partenaires de l’histoire l’un à l’autre. Les lieux de transit (métropolitain, gare, aéroport) en constituent la toile de fond idéale.

  • Larmes de...

    Une femme pleure sur la banquette voisine du bus C13 qui descend la rue Terme. De grosses larmes rondes comme celles d’un manga. Elle tient entre les mains un dialogue de théâtre dont une partie est surlignée en vert fluo. Ses yeux fixent quelque chose dans le vide, loin devant. Est-ce elle qui pleure ou son personnage ?
    Je sais des comédiennes qui ne savent plus répondre à cette question. Pour le meilleur et pour le pire.

  • Ligne 14

    Que fait cet homme avec cette femme qui le maltraite du regard dans le wagon n°2 de la ligne 14 du métropolitain ? Le rictus de la femme était-il déjà perceptible au moment du « oui » devant le maire de la bourgade ? Quelqu’un l’a-t-il perçu ? Quelqu’un aurait-il pu prévenir l’homme alors ?

    Car une grimace de cette sorte n’apparait pas en un jour sur le visage. Elle s’installe en amont de la fixation, se cherche, se demande durant de longues années si elle va se crisper sur sa droite ou sur sa gauche. Tel le termite qui ronge son bois de l’intérieur, grignote la poutre consciencieusement jour après jour, seconde après seconde et fait œuvre de destruction à l’insu de tous jusqu’à l’effondrement de la structure, le rictus a dû lui aussi préparer son surgissement spectaculaire pour être enfin là, visible, ostensible, manifeste un matin de mai dans le wagon n°2 de la ligne 14 du métropolitain fixant l’homme qui regarde ailleurs.

     

    Qui sait comment ces choses arrivent.

    Qui sait combien de temps on peut rester marié à un rictus.

  • Transport en commun

    Ce matin, dans le métro, tout le monde avait la même tête :  les hommes, les femmes, les enfants, les jeunes gens, les vieux, les contrôleurs et les bébés.
    J'ai sorti mon miroir de poche avec inquiétude pour vérifier : j'avais les mêmes traits que tout le monde.
    Je n'aurais pas aimé dépareiller.

  • Poésie

    - Dites, madame, est-ce qu'on a le droit de balancer par dessus bord la poésie qui laisse le monde endormi dans les rames à 7h du matin ? Peut-être que comme ça elle fera au moins un bruit intéressant au moment du broyage ? Peut-être même qu'on sursautera tous au même moment, ça nous fera un point de contact commun dans les transports en, non ?
    - Oui, mon petit, tu en as le droit. Tu en as le devoir, même. Mais arrête de faire des bulles avec ce chewing-gum, tu sais bien que ça m'énerve.

  • message à caractère informatif

    Sur l'écran projeté de la station de métro Bellecour, après l'horoscope du jour et la météo, un message à caractère informatif est transmis le 28 novembre 2018 aux âmes matinales :

    C'est à l'âge de 5 ans que nous rions le plus dans notre vie.

  • transports en commun (suite)

    C'est un jour de grande courtoisie dans le métro. Chacun cède sa place à l'un de ses compagnons de voyage dans une chorégraphie subtile et minutieuse. L'adolescent se lève pour la jeune femme avec son enfant, la jeune femme pour le vieil homme à casquette, le vieil homme pour la dame enceinte, la dame enceinte pour la jeune fille à béquilles, si bien que l'on se met à fantasmer une communauté aussi harmonieuse et ajustée au-delà de la troisième voiture de la ligne A. Heureusement, le coup d'épaule et la roue de valise qui vient écraser mon pied à la sortie du quai me ramènent à une juste appréhension de l'ordre du monde.

  • Tinder time

    Ma voisine de banquette TCL fait défiler sur son écran de téléphone un diaporama de jeunes hommes, grâce à son application Tinder. Elle sélectionne, zoome, visionne, revient sur la photo précédente avec une agilité et une vélocité qui forcent l'admiration.
    Cible masculine: Hipster tatoué et/ou percé, moyenne d'âge : 30-35 ans, profil social : classe moyenne à classe moyenne supérieure.
    Elle communique simultanément avec trois d'entre eux. Ils se prénomment Dimitri, Paul et Benjamin.
    Elle use et abuse de smileys : celui qui sourit, celui qui s'esclaffe, celui qui fait un clin d’œil.
    Son prénom est Eva (un pseudo ?).
    Ses amants virtuels et potentiels ne peuvent pas voir que son collant Dim satin couleur chair est train de gentiment filer sur le bas de sa cuisse, à 17h38, station Grange-Blanche.

  • transports en commun

    - Dites, madame, est-ce qu'on a le droit de balancer par dessus bord la poésie qui laisse le monde endormi dans les rames à 7h du matin ? Peut-être que comme ça elle fera au moins un bruit intéressant au moment du broyage ? Peut-être même qu'on sursautera tous au même moment, ça nous fera un point de contact commun dans les transports en. Non ?
    - Oui, mon petit, tu en as le droit. Tu en as le devoir, même. Mais arrête tout de suite de faire des bulles avec ton chewing-gum, tu sais bien que ça m'énerve.

  • ordre du monde

    C'est un jour de grande courtoisie dans le métro. Chacun cède sa place à l'un de ses compagnons de voyage dans une chorégraphie subtile et minutieuse. L'adolescent se lève pour la jeune femme et son enfant, la jeune femme pour le vieil homme à casquette, le vieil homme pour la dame enceinte, la dame enceinte pour la jeune fille à béquilles, si bien que l'on se met à fantasmer une communauté aussi harmonieuse et ajustée au-delà de la troisième voiture de la ligne A. Heureusement, le coup d'épaule et la roue de valise qui vient écraser mon pied à la sortie du quai me ramènent à une juste appréhension de l'ordre du monde.

  • station Sans-Souci

    La femme-araignée (c'est ainsi que les élèves l'ont baptisée) fait la manche, ligne D. Ses genoux sont inversés.

    Elle se déplace sur ses tibias, retournés à l'intérieur, formant un angle droit avec ses cuisses.  Elle glisse sur des espèces de chaussons de fortune qu'elle a confectionnés avec des tissus amoncelés, pour ne pas sentir le frottement du sol contre sa peau. Elle se fraie un chemin dans le couloir du wagon en s'aidant  des barres verticales.

    Même à l'heure de pointe.

    Elle oblige les gens à bouger.

    Elle oblige les gens à la regarder.

    Elle déstabilise les pensées du quotidien et ramène la foule à la vision de sa difformité, de sa monstruosité.

    Elle s'arrête devant l'un, tend son gobelet de piécettes, et attend le regard. Elle reste là, quelques secondes, longues, quémande avec un accent Rom, penche la tête sur le côté comme le ferait un enfant pour attendrir.

    Elle sait qu'elle n'est pas un enfant attendrissant.

    Elle sait le dégoût, la répulsion, la nausée, la honte qu'elle inspire.

    Les mères et les pères tentent de tourner les poussettes dans la direction opposée quand elle arrive à leur hauteur. Ils appréhendent le mouvement bien avant qu'elle ne se campe devant eux. Mais les bébés tournent la tête, intrigués. Elle caresse leurs cheveux.

    Elle est polie et téméraire.

    Brave et fière.

    Elle sourit.

    Elle n'a pas d'âge.

    Elle pose ses mains à terre, prend appui sur ses pieds baroques et descend à la station Sans-Souci.

    Elle est l'héroïne superbe d'un film d'horreur de série B, la créature insolente du métro qui vient assidument ébranler nos univers indolents.

     

     

     

     

     

     

    photographie : Ella Harper, femme-chameau et bête de foire (1886)

  • Dialogue ordinaire, métro Mermoz-Pinel, 12h47.

    - Excusez-moi, quelqu'un sait pourquoi y a un arrêt de circulation sur la ligne D ?

    - Y a eu un souci voyageur.

    - Non, pas un souci voyageur, un SUICIDE voyageur, monsieur.

    - Ah, oui, un suicide voyageur, je voulais dire.

    - ...

    - C'est vrai qu'entre le souci et le suicide, y a de la marge, hein ! Haha !

    - Oui, entre le souci et le suicide, y a le temps de se passer des trucs, c'est sûr...

    - Ouais...

    - Et ça s'est passé où ?

    - Station MONTPLAISIR.

    - Ah ouais, quand même...

    - Ouais...

     

     

     

     

    Photographie parue sur la page Kenga Rex sous le titre Rare Photographs Of The NYC Underground In The 80s 

  • Subway

    Elle trouvait étranges ces personnes qui se plaignaient que les gens fassent la tête dans le métro.
     
    - Tu ne trouves pas que les gens font la gueule dans le métro ?
     
    Qu'est-ce que les humains pouvaient bien faire dans le métro si ce n'est lire des trucs, jouer sur des téléphones, écouter de la musique dans des casques, regarder dans le flou avec des têtes de travail, de souci, de femmes en retard, d'ados blasés, de bébés enrhumés, d'étudiants ensommeillés ?
     
    Et quand bien même un de ces êtres aurait été particulièrement heureux, comment était-il censé le manifester ? En affichant un fixe sourire ravi ? En distribuant des accolades joviales en direction de ses compagnons de voyage ?  En confiant son bonheur et sa satisfaction de vivre à ses voisins de banquette ?
     
    Non, vraiment, elle ne voyait pas comment résoudre le problème des gueules dans le métro, la sienne contribuant généreusement, chaque matin, à l'ambiance frères Dardenne du trajet de 7h.
     

     
     
     
    Photo de Willy Spiller.
     
     

  • TCL

    Chaque fois qu'elle voyait une femme se maquiller longuement dans les transports en commun, la trousse posée sur ses genoux, elle avait l'impression d'assister à une scène impudique, très intime, qui n'aurait dû avoir sa place que devant la glace d'une salle de bain particulière.
    C'était comme si ces voisines de voyage remettaient leur culotte en public.

  • Ligne C3

    Je me demande encore pourquoi,

    hier, dans le bus C3,

    j'ai suggéré à ce jeune homme au regard fou

    qui demandait à son interlocuteur au téléphone

    si son site en ligne vendait bien des armes à feu et des balles de 9mm

    POUR TUER

    de s'adresser,

    peut-être, 

    à La Redoute.

  • 7h37

    Station Mermoz-Pinel

    7h37

    les minots boivent du coca à la canette

    et tirent une dernière fois sur le mégot shiteux

    avant le cours de français

    les témoins de Jéhovah promettent

    assidus

    que

    la délivrance est proche

    dans mon casque

    Gurdjieff- de Hartmann

    200 mètres

    avant

    la salle des profs.

     

     

     

  • Peanuts

    Il se réjouissait de faire partie d'une société dans laquelle on pouvait devenir héroïque à peu de frais. Déposer un ticket de transport en commun encore valide sur une borne de métro était devenu un geste hors-la-loi. On pouvait, aujourd'hui, entrer dans la résistance pour peanuts, ce qui l'arrangeait bien finalement. Il n'avait pas beaucoup de temps à consacrer à une quelconque révolution mondiale en ce moment.

  • Métro D

    Tous nos cernes bleus se sont donné rendez-vous dans le métro du matin.

    L'homme joue sur son portable, il a une tache de dentifrice sur la joue,

    la femme lit Temps glaciaires de Fred Vargas,

    l'adolescente se maquille sans jamais faire dépasser son mascara ou son rouge à lèvres,

    le bébé fixe le panneau indicateur des stations en serrant très fort son doudou,

    la maman se mouche et tousse, le menton enfoncé dans une écharpe qui peluche.

     

  • Johnny ligne 2

    Je n'ai que faire de Johnny, sa musique ne m'inspire pas la nostalgie d'une quelconque époque de ma vie, mais ce matin, dans le bus, quand l'une de ses chansons est passée à la radio (même pas une bonne), j'ai sensiblement perçu qu'un fil invisible reliait chacun des inconnus de la ligne 2 à l'écoute de cet air. Nos pensées matinales et éparses convergèrent quelques minutes vers une même appréhension du moment. Ce n'était pas un instant de rien.

  • C18

    - Quel âge as-tu ?

    - Combien de miroirs as-tu chez toi ?

    - Tu aimes la pluie ?

    Dans le bus C18, l'enfant de 8 ans questionne une jeune fille qui semble être sa baby-sitter. La maturité poétique de ses questions me surprend assez pour me sortir de ma lecture. Elle répond chaque fois avec grand sérieux.

    Je suis un peu déçue quand je me rends compte, un peu plus tard, qu'ils jouent à ni oui ni non.

  • Rockit


    Herbie Hancock, Rockit


    deux jours de suite,

    à 7h15,


    station de métro Hôtel de ville-Louis Pradel.

    Et pour la première fois, je me demande qui a ce pouvoir de concevoir la playlist matinale des TCL.