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Vous avez dit confinement ?

  • la mort avant la mort

    Restez à distance

    Respectez les gestes barrières

    Portez un masque

    Si vous aimez vos proches, ne vous approchez pas

     

    des slogans contre la mort

    qui puent la mort

     

    Aires de jeux d’enfants sans enfants

    toboggans entourés de rubans rouge et blanc

    balançoires décrochées des poteaux en ferraille rouillée

     

    Un virus il parait 

    mais c’est comme s’il y avait autre chose

    un silence créé de toute pièce

     

    La vieille dame dit :

    J’ai 92 ans

    je ne vois plus personne

    je veux embrasser mes petits enfants

    et si je dois mourir demain

    que je crève

    mon dieu

    que je crève

    l'absence

    le silence

    c'est la mort

    avant la mort.

     

     

  • Au pas

    Au lendemain du confinement, les parcs lyonnais se réveillent embroussaillés, ébouriffés, hirsutes et sauvages. Les mauvaises herbes – qui les a un jour déclarées « mauvaises » ? - s’épanouissent, les hautes herbes poussent de manière anarchique, les branches des arbres s’enlacent et les coquelicots font des tâches rouges ici et là.

     

    L’humain n’a pas encore repris les choses en main.

     

    Mais, c’est pour bientôt.

    Le retour à la norme.

    Bien sûr.

    C’est pour bientôt.

    Demain sera de nouveau tondu, poli, lissé, rasé, élagué.

    Rien ne dépassera.

     

    Au pas, au pas.

  • Chino rouge et trottinette

     Le père-croix-roussien-de-53 ans-qui-a-refait-sa-vie porte aujourd’hui un chino rouge, un polo vert et une barbe de trois jours poivre et sel. Il fait très bien de la trottinette. Comme ça il peut traverser la place Jacquard à toute vitesse pour rejoindre une maman croix-roussienne trentenaire qui tient par la main sa petite Capucine et dans l’autre main son caddie orange à fleurs Antoine et Lili.

    Depuis qu’il a refait sa vie, le père croix-roussien quinqua a plein de copines de l’âge de sa deuxième femme, charmantes, joyeuses, créatives et socialement investies.

     

    - Papa, tu vas trop vite avec ta trottinette, je vais le dire à maman que tu m’attends pas ! râle le petit Lucien en lui balançant un gros coup de pied dans les tibias.

     

    - Hahaha ! répond le père-croix-roussien-de-53 ans-qui-a-refait-sa-vie.

     

    - Hahaha ! renchérit la maman de Capucine derrière son masque imprimé liberty cousu main.

  • Moussa et Valentine

    Moussa avait croisé Valentine sur les réseaux sociaux quelques jours avant le début du confinement. Le premier rendez-vous qu'ils s'étaient fixé avait été contrarié par les règles de distanciation sociale et les gestes barrières. Alors, tous les soirs à 21 h, Moussa quittait le pavillon d'un cossu quartier résidentiel avec son luth pour jouer la sérénade sous les fenêtres de Valentine qui envoyait des baisers à son galant du haut du 3e étage de son H.L.M. de banlieue.

    Au fil des jours, c'était devenu un feuilleton attendu par tous les habitants de la barre C. Un soir que quatre agents de la police municipale vinrent interrompre l'aubade pour demander son attestation de déplacement dérogatoire à Moussa - certainement convoqués par quelque locataire jaloux de la barre B - ils repartirent sous les huées et les ordures ménagères des résidents farouchement défenseurs de ce spectacle quotidien de l'amour courtois sous leurs persiennes.

    A la fin du confinement, les habitants du quartier organisèrent un grand bal dans la salle polyvalente de la M.J.C pour célébrer le premier rendez-vous physique des amoureux. Moussa et Valentine, intimidés, attendirent d'être à l'abri des regards pour échanger leur premier baiser, sans masque, sans gel hydroalcoolique, sans attestation, sans contrôle policier. Puis, ils dansèrent jusqu'au petit matin avec leurs joyeux complices avant de se retirer pour aller enfin à la véritable rencontre l'un de l'autre, sans spectateurs ni témoins.

  • coche

    je ne suis pas un robot

     

    doigt au-dessus de la touche

     

    café

    céréales

    toujours les mêmes

    écran

    réseaux

    emportements

    réactions

    toujours les mêmes

    tapote

    tapote

    café

    télétravail

    tapote

    tapote

    apnée

    attestation de sortie

    tour de quartier

    périmètre de sécurité

    distanciation sociale

    courses

    marques bio

    marque U

    nescafé

    citrons non traités

    crème de marron

    levure boulangère instantanée

    toujours la même

    retour confiné

    café

    musiques

    toujours les mêmes

    émissions de radio

    toujours les mêmes

    engagements, luttes

    toujours les mêmes

     

    coche

    ma fille

    coche

     

    I'm not a robot

     

  • Les vases communicants

    Ce que Natacha appréciait depuis le début du confinement, sans oser l'avouer à ses proches et à ses amis qui, eux, passaient leur temps à pester, c'est qu'à présent elle savait où trouver Jim à toutes les heures du jour et de la nuit. Lui qui avait le virus de la fuite dans le sang, qui fuguait régulièrement pour rejoindre ses camarades de foire et ses grisettes de tout poil était aujourd'hui assigné à résidence. Certes, il faisait peine à voir et devenait de jour en jour de plus en plus terne et atone - sa peau même avait pris un teint délavé - mais elle l'avait enfin rien que pour elle. Il sortait bien une fois par jour dans la limite du temps imposée mais les bistrots, les estaminets, les boites de nuit et autres lieux de débauche étant fermés, il revenait de sa promenade la queue basse et toujours avant 22 h. Elle lui préparait alors des petits plats et s'activait autour de lui aussi vive et guillerette qu'il demeurait inexpressif et inerte. Elle comptait bien jouir de son petit reste avant le retour à une vie ordinaire. Lors, lui reprendrait des couleurs tandis qu'elle s'étiolerait de nouveau dans l'attente.

     

     

     

     

     

     

    Illustration : Les vases communicants, Diego Rivera, 1938.

  • Excès de zèle

    La période de confinement de l’année 2020 avait connu une recrudescence spectaculaire des dénonciations entre voisins. Les autorités françaises avaient l’habitude des appels de délation qui s’apparentaient depuis longtemps à un sport national, mais cette période de crise avait vu exploser les standards téléphoniques des gendarmeries et des commissariats. Les appels anonymes dénonçaient tout et n’importe quoi, les enfants en train de jouer au foot à trois à l’entrée du lotissement, les deux amis qui se donnaient rendez-vous pour une balade quotidienne autour du pâté de maisons, le voisin qui sortait son chien plus de deux fois dans la journée, la maman célibataire qui faisait prendre l’air à son enfant de quatre ans, la vieille dame de la 3e allée qui sortait sans masque « et qui se mettait donc en danger »… La saturation des lignes empêchait la prise en charge d’actes graves si bien que la police, après avoir lancé des appels au mouchardage civique, se plaignait à présent de l’excès de zèle de la population.

     

    Heureusement, des milices qui s’étaient formées dès le début du confinement et tournaient dans les ilots urbains dans le but de décourager les délinquants du confinement à coups de batte de baseball avaient pris le relai des agents de l’ordre pour les délester d’une part de leur mission. Ces groupuscules improvisés furent rapidement rejoints par certains membres des familles en deuil qui ne supportaient pas de voir avec quelle inconséquence les gens encore en bonne santé se permettaient de continuer de se déplacer, de sourire, de rire même, comme si de rien n’était. Il fallait les remettre à leur place, ces frivoles insouciants. Pour l’exemple, les membres de cette troupe armée choisissaient chaque soir un homme ou une femme au hasard – un hasard souvent guidé, cependant, par des critères partiaux prenant appui sur de vieux contentieux entre voisins ou sur une couleur de peau envisagée comme potentiellement à risque pour l’ensemble de la communauté – qu’ils lapidaient en place publique après les applaudissements de 20 h. C’était devenu, au bout de trois mois, le deuxième rendez-vous quotidien de nombreux français responsables et civiques qui érigeaient en valeur première la protection de leur beau pays confiné.

  • Foirage heureux


     
     
    Saoulée par toutes ces injonctions à faire de son confinement une réussite mentale, physique et culturelle, elle mit un point d'honneur à foirer complétement le sien.
     
    Elle estimait, en effet, qu'un total foirage assumé aurait toujours plus de gueule qu'un semi-succès laborieux.

  • Malheur solidaire

    A la sortie du confinement, qui avait duré trois mois, elle replongea comme tout le monde dans la grande excitation générale. La situation économique du pays était dans un état déplorable, l’Etat comptait bien entendu sur l’esprit de solidarité des citoyens pour remplumer ses caisses. L’avenir s’annonçait difficile pour l’ensemble de la population et bien pire pour certains. Il allait falloir se retrousser les manches. L’Autre Monde annoncé par les utopistes du web ne semblait pas près de s'épanouir.

    C’est à ce moment qu’elle se demanda, si elle n’aurait pas dû mettre à profit ces quelques 90 jours autrement qu’en se rongeant les sangs pour son télétravail et en maugréant contre les contingences. 90 jours, c’est long, c’est court. Bien assez, quoi qu’il en soit, pour faire autrement, essayer des trucs, prendre du temps pour soi, repenser le sens, regarder de nouveau les occupants de son espace domestique… Puis, elle chassa ces regrets en se disant qu’elle aurait été bien égoïste alors de penser à elle alors que des gens mouraient tous les jours dehors, que d’autres vivaient à 10 dans 20 m2, que d’autres encore n’avaient pas de quoi manger. C’était la moindre des choses que de participer au malheur général et même d’en prendre une part active. Oui, elle avait eu raison de subir la situation - ça n’avait servi à rien, mais ça la rendait solidaire de la détresse universelle. Et sa conscience n’était pas maculée du sceau de l’égotisme. Quel soulagement. Le malheur pour tous, voilà qui était vrai un concept démocratique et égalitaire.

  • Descendance

     Depuis le début du confinement, les sons du dehors parviennent à moi plus clairs, plus précis, comme issus d’un casque d’ornithologie. Parce que la ville s’est tue soudainement et que le bruit de fond, auquel on ne prête pas attention en temps normal, n’existe plus - il a laissé place à un silence de mois d’août en avril - je distingue très nettement le chant des grenouilles de la mare de l’Inspé, celui des oiseaux de la cour intérieure, le chuintement des stores qui roulent sur la peau des immeubles, les voix de mes voisins, les pleurs des bébés, les rires des enfants, les disputes conjugales et, depuis peu, les râles d’amour de plus en plus fréquents : en temps de crise majeure les hommes se sentent menacés dans leur survie et ont tendance à multiplier leurs relations sexuelles pour s’assurer une descendance, annonce le dernier Elle magazine.

  • Troubles du voisinage

    Le voisin du troisième étage était venu le premier jour du confinement taper à sa porte :

     

    - Bonjour, je suis votre voisin du dessous.

     

    - Enchantée ! Oui, nous nous sommes croi…

     

    - Oui, bon. Je voulais vous dire que votre musique est trop forte, je ne vais pas supporter ça longtemps.

     

    - Oui, bien sûr. Je vais baisser le son. Ceci dit, si je peux me permettre, je voudrais vous faire remarquer que le niveau de volume n’est pas si…

     

    - Au revoir.

     

    Il avait tourné les talons.

     

    Elle avait baissé le volume qui n’était déjà pas bien élevé. Sa pire angoisse aurait été d’être en froid avec ses voisins. Elle était nouvelle dans l’immeuble et s'était jurée d’établir des relations cordiales avec ses occupants. Elle avait vaqué toute la journée à ses occupations quotidienne, fait un peu de ménage, quelques exercices de gym et elle était en train de regarder un film quand elle entendit frapper de nouveau à sa porte.

     

    - Vous le faites exprès ou quoi ?

     

    - Pardon, je… ?

     

    - Qu’est-ce que je vous ai dit pour la musique ?

     

    - Ah, désolée, je regarde un film… Le son est juste moyen. Vous voulez entrer pour vous en rendre compte par vous-même ?

     

    - Non.

     

    - Non, quoi ?

     

    - Non, ça ne m’intéresse pas. Vos perceptions auditives semblent défaillantes, chère madame. Le son de votre téléviseur me gêne, il n’y a pas à discuter. J’aimerais passer des soirées tranquilles. De plus, vous avez passé l’aspirateur à 14 h, heure à laquelle je fais ma sieste, vous avez sautillé à 17 h, juste au-dessus de ma tête quand je lisais un rapport d’activité de l’Inspection générale de l’Education nationale. C’est insupportable.

     

    - Je fais de la gym. A la télé, ils disent qu’il faut bouger son corps quelques minutes par jour pour rester en bonne santé durant la période de confinement.

     

    - Je ne veux pas entendre votre corps bouger au-dessus du mien. Vous pensez que vous pouvez débarquer dans une copropriété et faire fi des règles les plus élémentaires de savoir-vivre ? Je vous préviens que la Régie de l’immeuble en sera avertie, on en a chassé de plus coriaces que vous !

     

    Il était revenu trois fois le lendemain pour se plaindre du bruit du presse-fruit électrique, du miaulement du chat, de la sonnerie du téléphone, de ses pas sur le plancher. Elle n’osait plus se déplacer dans son appartement que sur la pointe des pieds, ne s’avisait plus d’ouvrir ou de fermer les volets. Elle écoutait sa musique et la radio au casque et restreignait ses exercices physiques à des mouvements de moulinets des bras.

     

    Une suée froide lui glaça le dos quand elle entendit, à 23h30, le toquement de porte. Sans doute son ronflement trop sonore. Des amygdales un peu plus volumineuses que la moyenne en étaient la cause depuis son enfance. Elle plaqua son œil sur le judas et vit son voisin flanqué de deux policiers portant des masques chirurgicaux.   

     

    - Madame Agnelle. Vous êtes accusée d’atteinte à la tranquillité des citoyens de cette copropriété. Malgré les avertissements répétés et cordiaux de M. Lupus, vous n’avez fait qu’envenimer la situation par la multiplication d’actes inciviques provocateurs. Vous réglerez donc, dans un premier temps, cette amende pour troubles de voisinage. Si cela ne suffisait pas, des travaux d’intérêts généraux vous seront assignés. Bien sûr, il ne tient qu’à vous que la sanction ne s’alourdisse pas d’une peine plus répressive. Vous ne portez pas votre masque anti-covid 19 ?

     

    - Je vis seule chez moi…

     

    - Et alors ? Votre voisin prend des risques en venant frapper à votre porte, nous sommes nous-mêmes en première ligne. Avec des gens comme vous, pas étonnant que l’épidémie prolifère. Nous ajoutons une contravention pour non-port de masque en réunion publique.

     

    - Je vous assure, j’ai voulu en acheter un, je n’en ai pas trouvé… le gouvernement n’a…

     

    - Bien sûr, c’est la faute de l’Etat ! Espèce d’anarchiste, gauchiste, féministe, hystérique ! ESPECE DE FOLLE !

     

    avait eu le temps d’hurler son voisin sous son masque avant qu’elle ne ferme la porte.

     

    Cette nuit-là, après s'être tournée dans ses draps en proie à une horrible agitation, culpabilisant de son incapacité à s'intégrer dans un groupe social quel qu'il soit, elle poussa un tel hurlement de terreur pendant son sommeil que l’immeuble entier en fut ébranlé jusque dans ses fondations.

     

    Son compte était bon.

  • où est le problème ?

    Elle vivait confinée depuis l’âge de trente ans, cela n’avait donc pas changé grand-chose à sa vie que de se voir interdire, du jour au lendemain, l’accès aux rues, aux jardins, aux squares, aux voyages. Elle travaillait à domicile et maitrisait mieux que quiconque toutes les nouvelles technologies du numérique, les salons de discussion, les outils de visio-conférence qui lui permettaient depuis des années de rester en lien avec les membres de l’équipe de son entreprise. L’ensemble home cinéma-enceintes high-tech qu’elle s’était offert pour ses trente-cinq ans mettait à sa portée, et dans des conditions exceptionnelles de réception, tous les supports culturels dont elle rêvait : livres, films, séries, musiques, concerts, visites guidées dans les musées... Elle écrivait, jouait de la guitare, chantait, partageait ses créations. Sur YouTube le nombre de ses fans ne cessait d’augmenter de manière exponentielle (surtout depuis le confinement).  Elle aimait cuisiner avec des ingrédients importés du monde entier et inventait chaque jour de nouvelles recettes qu’elle partageait sur son blog « Cuisines du monde à domicile ». Elle avait une hygiène de vie parfaite et était abonnée à des séances de sport en ligne : Pilates, Yoga et body bump. Elle se tenait informée des événements planétaires et participait activement à la sauvegarde des espèces végétales et animales en militant à distance dans une O.N.G qui l’avait élue « membre le plus actif de l’année 2017 ». Elle applaudissait tous les soirs le personnel soignant à 20 heures, reconnaissante du travail effectué même si elle ne sentait pas personnellement menacée par la maladie puisqu’elle n’était plus en contact physique avec personne depuis bien longtemps. Elle rencontrait des hommes et femmes sur les réseaux sociaux ou sur des sites de rencontre. Elle faisait l’amour grâce à un casque virtuel très sophistiqué et inventait des scénarios chaque fois inédits, dans des lieux que le monde extérieur n’aurait pu lui offrir, avec des personnages qu’elle n’aurait pu rencontrer dehors. Parfois, cela arrivait, elle tombait amoureuse et vivait des idylles tout à fait satisfaisantes. Quand elle était un peu triste, son chat Kafka la consolait.

    Bref, elle ne comprenait pas pourquoi le monde entier faisait toute une histoire de cet épisode de confinement. Si, comme elle, ces dix dernières années, chacun s'était organisé pour vivre cloîtré, la pandémie n’aurait pas eu lieu et on ne serait pas en train de s'angoisser à l'idée d'une potentielle fin du monde.

     

     

     

    Illustration : Felice Casorati. ~ Daphne at Paravola, 1934, Galleria Civica d’arte moderna, Turin.

  • voisin de quartier

    ne le dites pas à mon amoureux

    mais depuis que je vis

    sur mon balcon confinée

    un voisin de quartier

    en vis-à-vis

    en nez-à-nez

    me fait des signes

    sans parler

    des coucous

    des bisous de la main

    au moment du dîner

    il me tend des boudoirs

    que je ne peux toucher

    penche la tête à droite

    comme un mini Clooney

    il pose il rit il danse

    saute

    va se cacher

    juste avant que maman

    ne vienne le chercher

    disant :

    c’est l’heure du bain !

    ou bien de la tété

  • Inopportun

    En pleurs, Justin supplia l’équipe médicale de revoir une dernière fois sa femme et ses enfants avant de mourir sur son lit d’hôpital. Tant et si bien que le médecin de garde ce soir-là, appela la famille pour proposer qu’exceptionnellement elle puisse, avec toutes les mesures de sécurité qui s’imposaient dans ces circonstances singulières, venir au chevet de l’agonisant afin de lui faire ses adieux.

     

    Le cadet de ses fils était en train de terminer une partie de Fortenite en ligne qu’il ne pouvait interrompre sans risquer de perdre une vie virtuelle impétueusement sauvegardée. Son fils aîné, était engagé depuis vingt minutes dans le visionnage du dernier épisode de The Leftovers ; il allait sans dire qu’il ne pouvait envisager de quitter son écran à un moment si crucial de la narration. Sa femme, quant à elle, venait d’enfourner un soufflé au fromage, plat qui, comme chacun le sait, ne supporte aucune rupture de chaleur et n'attend pas pour être dégusté.

     

    Ils étaient désolés, vraiment, mais le moment s'avérait inopportun.

     

    Comme tous les moments que Justin avait jusqu'à présent choisi pour interagir avec eux, d'ailleurs, soupira son épouse en raccrochant. 

     

     

  • Vivre

    On guette, on est sur le qui-vive, on protège ses arrières mais ça se passe ailleurs. Le champ qu’on croyait miné est vierge. Le champ qu’on pensait sauf est piégé.

     

    On s’attend au pire : on a raison. Et, on a tort. Car rien n’arrivera comme on l’a imaginé.

     

    Parce que la vie est un grand fracas de tout et qu’on est le centre de rien. Parce que le sens nous dépasse. Parce que la vie n’a pas vocation à être juste ou injuste. Elle est.

     

    Je Vois ce qui se présente à moi. J’agis. Je mets de l’ordre. J'aime.

     

    Je vis tant que cela est possible. Avec joie.

     

    Je Vis.

     

     

     

     

     

    Illustration : Levitaciones, Martin Corpertari, 2009.

  • nos regards

    J'ai été un enfant, les photos en noir et blanc l'attestent.

     

    Mes amis aussi ont tous été des enfants, j'en ai maintenant la preuve.

     

    Quand je vois leurs regards, leurs moues, leurs sourires, leurs grimaces, je me plais à imaginer une grande cour de récréation dans laquelle nous aurions fait connaissance à l'âge de nos photographies.

     

    Je fantasme une grande journée durant laquelle nous aurions eu le temps de nous rencontrer, jouer à l'épervier, au foot, à l'élastique,

     

    où nous aurions pu nous battre, nous disputer, tomber amoureux, tricher, faire des clans, pleurer, bouder, nous réconcilier,

     

    où nous aurions fait des rondes, des croche-pieds, rapporté à la maîtresse, dit "t'es ma meilleure amie", dit "t'es plus ma meilleure amie", dit "celui qui ment va en enfer".

     

    A la tombée de la nuit, on se serait embrassés : Au revoir. A dans 10, 20, 30 ou 40 ans. Selon.

     

    Et l'on se serait reconnus, un jour, sans hésiter une seule seconde, juste à nos regards

     

    dont pas un n'a changé.

     

     

     

     

  • mes morts

    Mes morts se manifestent souvent ces derniers jours. Je ne sais pas ce qu’il en est des vôtres. Reviennent-ils plutôt l’après-midi, en soirée ? A l’aube, au crépuscule ?

     

    Les miens sont facétieux, ils me réveillent la nuit et chuchotent des mots à mon oreille :

     

    Alors, ma fille, comment vas-tu ? Comment t’en sors-tu ? As-tu enfin compris ?

     

    - Quoi, papa ? Comprendre quoi ?

     

    Mais il est déjà parti.

  • quid

    Si je n’apprends rien de moi durant cette période, je n’apprendrai jamais rien.

     

    Si elle ne pose pas de questions sur mes liens, mes relations à l'autre, mon rapport à mes proches et à moi-même : qu’en dire ?

     

    Si elle ne remet pas en cause mon appréhension de l'Intérieur et de l'Extérieur : qu'en faire ?

     

    Si elle ne me permet pas de Voir mes habitudes délétères, mes mécanismes, mes enchaînements machinaux : alors quoi ?

     

    Si elle n’est pas le moyen de faire un pas de côté, de labourer quelques champs laissés en friche, d’essayer quelque chose : quid du sens ?

     

    Si, finalement, elle n’est qu’un temps subi qui n’attend que de me voir sauter de nouveau, pieds joints, mains attachées derrière le dos, dans la précipitation du monde, alors :

     

    pauvre de moi.

  • masque à gaz

    Laurent, mon ex-mari, me fait signe de loin dans l’une des files d’attente du Super U.  Il porte un masque à gaz qui couvre sa bouche et son nez et ne laisse apparaitre que ses yeux et son front. Je reconnais l'incarnation de ses cheveux.

     

    Il est mort depuis trois ans mais il est à dix pas de moi et me fait joyeusement signe, une brique de soupe à la main, un masque à gaz collé au visage. Comme une bonne blague.

     

    Ça m’étonne à peine. Les temps sont étranges. Pourquoi pas ça. Le retour des morts parmi les encore vivants. Le Super U momentanément transformé en une espèce de zombi land de quartier dans lequel se croiseraient les corps du passé et ceux du présent.

     

    Je mets plusieurs minutes à réaliser que le porteur de masque est le fils ainé de Laurent qui habite au bout de la rue et que je n’avais pas croisé depuis plusieurs mois.

     

    Non, le virus, quelles que soient ses vertus révélatrices, ne ressuscite pas encore les morts.

  • confinement et cross urbain

    Comme on n’avait plus le droit de se déplacer sans une raison autorisée par l’état et que, parmi la liste des excursions non condamnables, la pratique d’une activité sportive telle que le jogging arrivait en bonne place, on avait vu naitre, en une courbe aussi exponentielle que celle dessinée par la prolifération du virus, de nouveaux adeptes de l’hygiène corporelle.

    Ainsi, par exemple, les amoureux séparés dans la ville, enfilaient un survêtement et des baskets pour se rejoindre au pas de course et échapper ainsi à la suspicion de la police et de l’armée. Les solitaires non sportifs s’étaient mis à pratiquer le footing dans leur quartier afin de pouvoir prendre l’air en toute quiétude même s’il leur en coûtait et qu’ils crachaient leurs poumons. Les dealers, quant à eux, s’étaient vu dans l’obligation de tourner en rond au petit trot dans les espaces habituellement réservés au trafic tandis que leurs clients allaient et venaient à plus ou moins grandes foulées dans le but de se procurer les substances apaisantes qui leur permettaient de supporter l’enfermement.

    La ville s’était en quelques jours transformée en un grand parcours de cross urbain sur lequel des individus évoluaient sans d’autre perspective de récompense que l’amélioration de leur performance cardiaque.

    Bref, chacun se débrouillait pour continuer de vivre sa vie d’homme, de femme, d’amant, de célibataire, de drogué ou de trafiquant avec les moyens licites que la période lui accordait.

    Seuls les sans-abris levaient la tête avec résignation vers ce monde mouvant qui, confiné ou pas, n'en finissait pas de les laisser pour compte.

  • histoires de confinement

    Abdel en quarantaine avec Mathilde aurait préféré être confiné avec sa collègue de travail, Josie. Elle-même rêvait d’un confinement avec Raoul qui n’en pouvait plus de son confinement avec sa femme Claire et leurs trois enfants qui auraient préférés, eux, être confinés chez la baby-sitter, Sabrina, elle-même en confinement contraint avec Olivier. Olivier, de son côté, fantasmait un confinement avec Valérie et Coralie tandis qu’elles-deux rêvaient d’un confinement rien qu’à elles, empêché par leur vie maritale avec Vinz et Roger qui auraient, quant à eux, juste bien aimé aller boire une bière.

  • Pourquoi ne tend-t-on pas l’oreille à ce que veut nous dire le petit virus ?

    Pourquoi ne tend-t-on pas l’oreille à ce que veut nous dire le petit virus ?

     

    Bon, d’accord, il tue les plus faibles d’entre nous, ce qui n’est pas très charitable.

     

    Mais, justement, parce qu’il tue, qu’il menace ceux qu’on aime, parce qu’il nous met face à notre impuissance, à notre fragilité, au caractère éphémère de notre condition, que n’en profitons-nous pas pour faire, au moins juste un moment, juste quelques jours, juste quelques semaines, quelques mois,

     

    AUTREMENT ?

     

    Pourquoi ne commençons-nous pas notre révolution ? Et avant, la révolution mondiale, notre révolution interne ?

     

    Pourquoi notre premier réflexe consiste-t-il à vouloir absolument maintenir nos routines ? à râler parce que nos habitudes vont être chamboulées ? à nous jeter fébrilement sur les moyens de travailler à distance pour ne pas perdre le rythme, pour être encore « dedans » coûte que coûte ?

     

    Oui, je sais, les examens à passer, les formations à maintenir, l’argent mis en jeu, la peur de perdre un travail, les micro-entreprises exsangues, la bourse, la récession économique, et… et…

     

    Mais que révèlent ces peurs légitimes ? Un système froid et insensible, implacable, méprisant et hostile à l’humain. Un système qui culpabilise ses membres dès qu’ils émettent un soupçon de volonté de vivre juste un peu pour eux. De se poser, un instant, de s’aimer, de planter un radis et de le regarder pousser.

     

    Un instant.

     

    Après, on sait que tout va reprendre son train d’enfer, de toute façon. Car rien ne dure. Le coronavirus va finir par se faire oublier et on regardera cette période étrange, cette expérience singulière, comme un vieux souvenir.

     

    Il ne tient qu’à nous, puisqu’on est, là, maintenant, ensemble dans le même pétrin, de faire de ce souvenir un moment joyeux, vivant, amoureux, généreux, ouvert aux autres, à soi. Il ne tient qu’à nous d’être inventifs, créatifs. De faire. De récréer notre ordre de manière juste, pour nous et les autres. De mettre enfin en œuvre la grève générale fantasmée il y a quelques mois dans la rue, de la goûter pleinement. Souvenons-nous : cette trêve ne durera pas. La monstrueuse machine va bientôt repartir pour mieux écraser les plus faibles d'entre nous, vieux ou jeunes. 

     

    Je sais qu’on n’apprend rien de rien, que les « leçons de l’Histoire » n’existent pas, que l’on n’en finit pas de répéter les mêmes erreurs, siècle après siècle, massacres après famines après génocides après guerres après pandémies. Mais quand même. Si l’on pouvait ne pas ajouter du malheur au malheur.  

     

    Le corona nous tend la main : ne pensons pas qu’à laver les nôtres.

     

     

     

  • élèves et corona

    les adolescents

    continuent de cracher

    de se toucher

    de se battre

    de se coller les uns aux autres

    pour écouter la même musique

    avec les mêmes oreillettes

    pour visionner joue contre joue

    des vidéos sur le même smartphone

    ils se foutent des distances de sécurité

    ils font la nique aux consignes nationales

    des autorités sanitaires

    ils ne se lavent pas les mains

    ni avant

    ni après

    ils rient

    postillonnent

    graillonnent

    toussent hors coude

    éternuent hors mouchoir

    morvent

    s’essuient avec la manche

    s'essuient sur le sweat du voisin

     

    les adolescents sont immortels

    et font des doigts

    au corona