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La Mare Rouge - Page 5

  • l'homme sur les ponts d'autoroute

    Tu le connais l’homme qui regarde passer les voitures du haut des ponts d’autoroute ? Il est immobile, droit derrière la rambarde. Bien au milieu, comme s’il avait compté les pas entre les deux extrémités. Parfois, un chien l’accompagne, à l’arrêt lui aussi.  Ils sont tous les deux comme ces personnages de The Leftovers qui existent pour rappeler aux vivants que les autres ont disparu. Ils se tiennent là, derrière la barre de fer, constants. A l’aube, à l’heure bleue, au moment du chien-loup.

    Peut-être est-ce nous qui avons disparu.

    Peut-être n’existons-nous plus dans nos voitures.

    Alors que lui, l’homme immortel qui regarde passer le trafic, est bien présent au monde, en suspens, juste au-dessus.

  • Je suis morte pendant dix ans

    Chant 1

    Je suis morte pendant dix ans
    Je ne me souviens plus ce que j’ai fait
    de tout ce temps que j’étais morte
    Sans doute, pas grand-chose
    Je revois les ombres qui s’agitaient autour de moi
    à cette époque de ma mort
    On pourrait penser que les ombres sont toujours lentes
    celles-ci se mouvaient avec vélocité
    et de manière désordonnée
    je me rappelle
    elles tiraient mes membres à elles
    Je crois qu’elles auraient voulu que je participe à leur danse
    sans but
    Je crois qu’elles m’ont fait danser alors que j’étais morte
    un peu comme dans Elephant man
    quand Ils le forcent à boire et à valser
    et qu’Ils rient de son incapacité à
    s’enivrer
    et que sa tête trop lourde l’empêche de tout

    Voilà

    Les ombres voulaient que je danse moi aussi
    que je participe en quelque sorte
    que je sois dans le cercle
    que j’y mette du mien
    J’étais morte
    Mais ce n’était pas une raison pour gésir
    Elles étaient mortes elles aussi
    mais semblaient le savoir moins que moi
    puisqu’elles gesticulaient
    comme pour contrefaire les vivants

    Cependant, tout cela est très confus
    aujourd’hui
    que je ne vis plus parmi les ombres
    Elles m’apparaissent derrière un voile presque mat
    elles continuent de gesticuler en tous sens
    mais je n’entends plus leurs voix
    et la prochaine fois que je mourrai
    ce sera la bonne

    Elles ne seront plus là

     

     

    Illustration : Anselm Kiefer

  • Fugue

    Un matin au réveil, il prit ses jambes à son cou et courut droit devant lui sans s’arrêter. Il traversa la ville si vite que ni les chiens ni les humains ne le virent passer. Il slaloma entre les arbres d’une forêt noire et verte puis continua sa fuite dans les vallons et les plaines sans halte. Parvenu à un grand lac couleur glauque, il poursuivit son échappée en bondissant sur l’eau. En vingt-quatre enjambées il se retrouva devant une montagne colossale qu’il gravit d’un pas alerte et régulier de la base au sommet. Arrivé au point culminant, il interrompit sa course, regarda autour de lui, la main en guise de visière, et tenta de se rappeler pourquoi il était parti si loin de chez lui. Il n’en avait plus aucune idée et se demanda même s’il l’avait jamais su car, du premier pas de la fugue au dernier pas à la cime, aucune pensée agréable ou désagréable n’était venue faire obstacle à son élan.

    Il entreprit alors quiètement le chemin inverse.

    Au retour, il trouva sa femme assoupie devant un dîner froid et des chandelles consumées. Il la porta jusque dans leur lit, la coucha et s’allongea contre elle, paisible et bienheureux.

  • Alarme

    Les sirènes d’alarme du premier mercredi du mois qui retentissent entre 11h45 et 12h15 servent à tester l’efficience du système d’alerte de la population en cas d’attaque terroriste, de catastrophe industrielle ou naturelle.

    Mais.

    Si la catastrophe, la vraie, la fatale décidait justement d’advenir le premier mercredi du mois entre 11h45 et 12h15 ? (chacun sait que le désastre et le chaos choisissent toujours de surgir au moment le moins opportun dans nos vies et que l’ironie du sort est partie intégrante du mécanisme régissant la comédie humaine)

    Ce jour-là, insouciants, nous continuerons de nous affairer à nos futiles occupations de mortels tandis que la tragédie fera œuvre silencieusement sans que personne ne s’en inquiète. Les déclencheurs de l’alerte s’époumoneront pour rien. Les sirènes retentiront dans l’indifférence générale.

     

    (Qui verrait ici une quelconque allégorie de notre destinée humaine sous-estimerait à tort ma perception pragmatique de l’ordre du monde)

  • Poisson d'avril

    Recette pour savoir dans quelles dispositions sont vos CAP maçons à votre égard :

    1- attendre le 1er avril

    2- leur annoncer que compte tenu de leurs notes et de leur attitude le proviseur a décidé de vous congédier dès le lendemain matin car vous êtes un mauvais professeur de français incapable de faire progresser ses élèves

    3- SÉRIEUX ??!

    4- les laisser s'indigner avec force, pester contre la direction, promettre qu'ils vont 1- aller manifester leur fureur dans la cour à la récréation,2- écrire une pétition, 3- boycotter le cours du nouveau prof, 4- CASSER LA G...

    5- calmer le jeu en criant très fort POISSON D'AVRIL ! dans le CDI avant qu'ils ne descendent avec des barres de fer

    6 - passer les deux heures suivantes à leur servir comme d'habitude de punching-ball, mais au moins, vous le savez maintenant, un punching-ball qu'ils aiment un peu bien.

     
     
     
     
  • Betterave rouge

    Ma petite sœur est inconsolable. Nous emménageons dans notre nouvelle maison à Saint-Jouin-de-Bruneval et nos parents viennent de nous annoncer que le terrain à perte de vue en face de la maison est un champ de betteraves. Elle est persuadée que cela va devenir notre principal moyen de sustentation et qu'elle est condamnée à en manger tous les jours de sa nouvelle vie rurale.
    Je parviens à peine à la rassurer quand ma mère apporte le repas du dîner et qu’il n’y a pas trace d’une chénopodiacée sur la table.
    « Ils n’ont pas eu le temps d’aller en ramasser à cause des cartons, mais tu verras demain…» me dit-elle.

  • serin à tête rouge

    Il avait pourtant atteint l’âge avancé de 51 ans mais il continuait de penser que ses aspirations humaines valaient mieux que celles d’un berger en transhumance ou d’un pêcheur en haute mer. Il était convaincu que ses actions quotidiennes étaient plus remarquables que celles d’un enfant de deux ans ou d’un félin en chasse. Il imaginait que ses rêves de nuit étaient plus intenses que ceux d’un bouledogue français ou d’un serin à tête rouge.

  • A quoi rêvent les chihuahuas ?

    Pendant quelques minutes, je suis le chihuahua de la cagole du Paris-Nice de 17h12. Je cale ma petite tête contre le cou de ma maîtresse, je glisse mon museau dans sa chevelure blond-cendré parfumée au Shalimar et je m’endors en poussant de petits gémissements d’aise.

    Bientôt, je fais des rêves de chihuahua. Ma maîtresse s’est assoupie, elle aussi.

    Nous ne nous réveillons pas quand le monsieur SNCF chargé de récupérer les ordures du wagon passe devant notre siège.

  • Comme un pou

    Comme je ne sais pas comment l’on quitte un garçon parce que c’est la première fois et que je ne veux pas le blesser, j’invente une histoire tragique : on m’a découvert une grave maladie cardiaque inopérable, je vais mourir dans le mois, les médecins ne me donnent aucune chance. On doit se quitter car je vais finir mes jours dans un hôpital où je ne pourrai recevoir aucune visite à part celle de mes parents. C’est notre dernier jour.
    Guillaume pleure toute la journée.

    Je l’aperçois quinze jours plus tard tenant la main d’une jeune fille au deuxième étage du centre commercial de la Part-Dieu. Il a l’air heureux, il rit alors que je suis morte. Je suis vexée comme un pou.

  • Thon en gelée

    Aujourd’hui, il m’est apparu très clairement que mon chat se comportait comme ces hommes très rustres qui, une fois leur désir comblé, alors qu’ils ont fait une cour effrénée à une femme pendant des mois, l’étouffant de cadeaux et de flagorneries en tout genre, se détournent d’elle de manière abrupte du jour au lendemain.

    Sa guérilla séductrice opiniâtre pour obtenir son sachet de thon en gelée Félix n’a d’égale que sa profonde indifférence d’après conquête.

     

  • Las !

    Las ! Las ! mon mari,

    J’ai perdu mon corps

    Le retrouveras-tu ?

    J’ai perdu mon cheveu

    J’ai perdu mon sein

    J’ai perdu mon visage

    J’ai perdu ma hanche

    J’ai perdu mon sexe

    Las ! Las !

    Le retrouveras-tu ?

    J’ai perdu ma corne

    J’ai perdu ma morve

    J’ai perdu ma salive

    La retrouveras-tu ?

    J’ai perdu ma peau

    J’ai perdu ma chair

    J’ai perdu ma fesse

    Las ! Las ! mon mari

    La retrouveras-tu ?

    J’ai perdu mon cou

    J’ai perdu mon épaule

    J’ai perdu mon ventre

    J’ai perdu ma dent

    J’ai perdu ma lèvre

    J’ai perdu ma paupière

    Las ! Las !

  • Chewing-gum

    Il ne viendrait à l’idée de personne de déguster une coupe de champagne en mâchant un chewing-gum.
    Nos vies sont pourtant composées d’actes tout aussi incongrus dont nous nous accommodons bien étrangement.

  • Dans l'air

    On pense à tort qu'on ne pourra jamais retrouver la sensation de la première mouillette dans un jaune d'œuf à la coque.
    C'est bien mal appréhender l'activité des molécules mémorielles qui hantent notre univers depuis le Big Bang (le Grand Boum, en français). Tout fait trace, sachez-le. La naissance de la première goutte d’eau terrestre flotte encore dans l’air et y côtoie la désagrégation lente de nos peaux mortes et l’odeur obstinée de nos soupes à l’oignon.

  • Polyamour

    Comme il ne parvenait pas à entretenir une relation avec un ou une autre, et encore moins avec lui-même, Joris en conclut que le polyamour était sans doute la solution idéale pour enfin vivre un lien durable. Passer du chiffre 1 au chiffre 3 ou 4 devait permettre de multiplier les chances de survie au sein de la liaison. C’est pourquoi, quand Magali, Julien et Léa l'accueillirent dans leur petite communauté amoureuse, son enthousiasme était grand, sa détermination à donner le meilleur de lui-même solide.

    Après trois semaines de joies du corps et de l’esprit, de complicité et de jeux érotiques pansexuels, Magali s’enfuit avec le beau-père de Léa, Léa tenta d’assommer Julien à coup de Gaffiot après son aventure d’un soir avec une Polonaise trilingue, Julien accusa Joris de retour à des réflexes petit-bourgeois quand ce dernier tenta de créer une relation privilégiée avec Léa dont il était tombé raide amoureux. Léa quitta tout le monde le même jour.  

    Suite à cette expérience, Joris adopta une chatte siamoise agressive et exclusive avec laquelle il vit encore aujourd’hui un concubinage riche en péripéties sentimentales.

  • Corbehem

    Ça lui fait bizarre à ma grand-mère d’être braquée par le petit Jojo. Quand elle le voit entrer, elle pense d’abord à la commande de sa maman Jeanine qui a réservé une tarte aux abricots pour les dix ans de la petite Catherine. Elle s’apprête à lui dire que c’est trop tôt, que le gâteau sera prêt pour 10h demain comme prévu, mais il sort un objet de sa poche qu’il tend vers elle en disant : C’est un braquage, ouvrez la caisse.

    - Jojo, qu’est-ce que tu veux ?

    - Je veux que vous me donnez l’argent de la caisse, s’énerve Jojo.

    - Tu ne veux pas me tutoyer pour la circonstance, Jojo ? C’est bizarre ce « vous » là maintenant, tu trouves pas ? Et qu’est-ce qu’il fait Patrick sur la mobylette ?

    Ça, c’est ce qui l’inquiète le plus, mamie Andrée, parce que le Patrick tout le monde sait qu’il a un petit pète au casque, c’est pas rassurant de le voir au guidon d’un deux-roues.

    - Y m’attend pour qu’on part avec la caisse !

    - Jojo, c’est pas sérieux, range ton pistolet, ta grand-mère serait furieuse.

    Jojo ne sait plus tellement ce qu’il doit faire. Il continue de braquer mamie Andrée tout en lorgnant du côté de la vitrine. Il voit Patrick qui secoue la tête de gauche à droite sans s'arrêter comme s’il écoutait un truc au walkman sauf que ce n’est pas le cas.

    - C’est un vrai, je vais tirer ! Il crie ça avec une voix qui déraille au milieu de la phrase à cause de la mue.

    Mamie Andrée voit bien qu’il est en train de s’exciter tout seul et que la peur pourrait le pousser à faire des bêtises. Elle ouvre la caisse. Cent cinquante francs et quelques centimes en billets et monnaie. Elle les lui tend. Il tremble tellement qu’il fait tomber des pièces qu’il ne prend pas la peine de ramasser. Le ding-ding de la porte retentit à sa sortie. Il crie à Patrick de démarrer en sautant sur le porte-bagage. Mamie sort de la boulangerie en courant.

    - Jojo ! Patrick ! Faites attention sur la route !

    La mobylette démarre sur deux roues mais ne va pas jusqu’au bout de la rue. Elle tombe sur le côté comme au ralenti et sa course prend fin dans le bosquet de Mme Prevost.

    Mamie Andrée rejoint les garçons. Ils sont amochés et sonnés mais conscients. La réplique de pistolet git en plusieurs morceaux autour de la mobylette.

    -Vous allez prendre une de ces roustes les tit' pouchins…

  • Papi-chocolat

    Deux-trois choses que je sais de lui.

    1. Je l’appelais papi-chocolat parce qu’il était boulanger-pâtissier à Corbehem et qu’on repartait toujours avec des tablettes de chocolat au lait quand on passait à la boulangerie. J’aimais l’odeur du pétrin et du four à pain. Parfois, je roulais des croissants que j’enfournais moi-même avec la grande pelle.
    2. Il faisait de la sérigraphie et de la photographie. Il a gagné les premiers prix de concours dans les années 60-70 pour des images de mines en friche, de terres désolées du Nord et de gueules de coron. Plus tard, il emmenait des jeunes femmes dans sa cave transformée en atelier pour les prendre en photo toute nues. A cette époque, les brunes et les blondes avaient toutes la même coiffure, une coupe à la Stone. Mon cousin Laurent s’était exclamé en voyant l’un de ces portraits nus : C'est maman ! – Mais non, avait ri papi, ta maman ne pose pas pour moi, voyons ! Moi, je m’inquiétais pour elles car je craignais qu’elles ne prennent froid : c’était aussi l’endroit où mamie conservait ses confitures au frais.
    3. Il portait toujours sur lui un peigne en corne qu’il sortait régulièrement de la poche arrière de son pantalon pour replacer sa mèche. Il me faisait un clin d’œil et disait : Y a pas à dire, je suis beau.
    4. Il avait été un temps franc-maçon puis s’était fait virer parce que finalement c’était tous des cons. J’ai longtemps cru que ces gens faisaient partie d’une communauté de maçons intègres et je ne comprenais pas pourquoi papi-chocolat s’était disputé avec d’honnêtes ouvriers. « C’est à cause de sa trop grande gueule » m’avait-on expliqué plus tard. Je n’en sus pas plus.
    5. Il jouait du saxo et de la clarinette.
    6. C’était un anar de droite, lecteur de Céline et de Nabe. Ses sérigraphies étaient antiaméricanistes, antisocialistes, anticonsuméristes. Un peu anti-tout vu que le monde ne donnait à voir qu’un spectacle affligeant de médiocrité et de mauvais goût sans fin.
    7. Quand il est mort, je suis allée rendre ses derniers emprunts à la bibliothèque municipale de Douai : La Nouvelle extrême-droite de C.Bourseiller, Full metal Jacket et Le Déclin de l’Empire américain.

    - Il y a une amende pour retard, m’a dit la bibliothécaire

    - Je lui ferai savoir, ai-je répondu.

    Il m’a donné un petit coup de coude dans les côtes et m’a lancé un dernier clin d’œil en se recoiffant.

  • Such a shame

    En 1984, j’enregistrai Such a shame sur un lecteur-cassette audio : l’exercice consistait à caler l’enregistreur contre les baffles de ma radio, à appuyer sur les deux touches Play et Rec en même temps et à prier pour qu’un jingle de la bande F.M ne vienne pas couper la chanson en plein milieu.

    Je ne m'explique toujours pas pourquoi la voix de Mark Hollis était la seule à pouvoir apaiser un peu des douleurs menstruelles d’adolescente qui me clouaient au lit. Les titres de Talk Talk sont, bien malgré moi, associés à ces instants de solitude et d’endolorissement.

    Sur ma table de chevet attend depuis quelques mois L’Homme-dé de Luke Rhinehart qui contient, parait-il, la clé de l’énigme de la chanson.

  • La dentellière

    Je revois le doux visage d’Isabelle H. dans La Dentellière, l’un des films les plus cruels de l’histoire du cinéma français tiré d’un roman de Pascal Lainé. Elle y incarne une jeune fille de condition modeste dont l’intériorité discrète est progressivement tuée par l’inconséquence d’un garçon de bonne famille. Le spectateur la quitte sur un regard-caméra poignant de détresse muette.
    Je retrouve aujourd’hui Isabelle H. dans la B.O d’un film à sortir. Elle y interprète une sorcière sans âge en compétition morbide avec une jeune star aux allures de mannequin qui s’ingénie à ne faire qu'une bouchée de tous les mâles de la distribution.

  • Don

    Quand je lui offrais un cadeau, elle me remerciait et le mettait de côté pour l’ouvrir plus tard alors que j’aurais aimé qu’elle déchire avec vivacité le papier afin de découvrir la chose que j’avais choisie spécialement pour elle, pour lui faire plaisir et la voir en joie. Elle me privait sans le savoir de cet instant précieux de l’union amicale qui lie deux êtres au moment de l’échange.

    Ce n’était pas sa faute. Elle n’avait pas appris à recevoir. Comme je n’avais pas appris à contenir mon enthousiasme et mon impatience. Ainsi, l’heure du cadeau qui aurait dû être une occasion de réjouissance mutuelle devenait un épisode gênant pour l’une et frustrant pour l’autre.

  • Philippe K.

    Philippe Katerine raconte qu'un jour il demanda à sa maman de lui faire un billet d'absence car il ne voulait pas aller à la piscine.
    Il trouva le lendemain un mot d'excuse posé sur la table de la cuisine :

    Philippe ne peut pas aller à la piscine car il de grosses narines.

  • Philippe K.

    Dominique A dormit un jour chez Philippe Katerine qui eut la gentillesse de le loger dans une chambre d'ami.
    Il sursauta de frayeur quand, en pleine nuit, il se réveilla et découvrit le visage de son hôte, immobile, dix centimètres au dessus du sien.

    "J'aime te regarder dormir" expliqua Philippe K.

     

     

     

  • Florent et Vanessa

    Parfois Florent Pagny se souvient que le jour où Vanessa l'a quitté tous ses potes sont partis avec elle. Il part alors galoper dans la Pampa pour se vider la tête.
    Azucena devine, elle ne dit rien quand il revient et lui sert juste un bon chocolat chaud en lui passant la main dans les cheveux.

  • Zone C

    La dernière image que j’aurais pu garder de Sète hier en la quittant est celle d’un enseignant prenant feu devant son collège du centre-ville aux alentours de 16h30. Mais cela n’a pas été le cas car, à ce moment-là, j’étais chez Marie-Emmanuelle et Philippe et mon ultime vision est donc composée d’amis, de petits gâteaux, de vagues vertes et de mouettes.

    De tous les actes de mort sur soi, l’immolation est le geste le plus tragique. Je ne me risquerai pas à lister une hiérarchie des formes les plus efficaces de suicides (cela a déjà été fait à travers des ouvrages à présent censurés) mais il faut bien admettre que le feu volontaire sur sa propre personne reste la manifestation la plus violente et spectaculaire de la désespérance humaine. Au contraire des habituelles mises à mort solitaires et secrètes, l’immolation se distingue par son caractère sensationnel et ostentatoire. Le monde doit être le témoin horrifié du dernier haut-le-cœur qu’il a provoqué.

    Je compte sur l’Institution pour brosser le portrait d’un professeur « très fragile psychologiquement », « cumulant les problèmes personnels et familiaux » (il revenait le jour-même d’un long congé maladie).
    Les raisons de se suicider ne manquent pas, en effet.
    Mais, il a choisi de le faire devant son établissement scolaire, devant ses élèves, devant ses collègues, devant sa direction. Il s’est aspergé d’alcool à brûler et a allumé un briquet après « une journée de travail très difficile ».

    Lundi, la zone C est en vacances.

  • La dernière Clodette

    Hier, j'ai rêvé que la dernière Clodette était morte. J'essayais d'organiser des funérailles nationales mais cela n'intéressait personne.
    Je me retrouvais seule à suivre le corbillard sur un boulevard désert. Les haut-parleurs de la ville crachaient Magnolia for ever.

  • Mardi matin

    Elle se rongeait les ongles tous les mardis matin devant la photocopieuse de la fac. Quand j’entrais dans le local, elle répondait à peine à mon bonjour tout occupée à des pensées qui semblaient lui faire vivre de vifs tourments. Étaient-ce ses gestes saccadés ou son aura négative ? La photocopieuse se mettait systématiquement à dérailler à son contact ce qui avait pour effet d’accentuer sa panique. Car, bien que je ne lui aie jamais fait aucune remarque désobligeante à ce sujet, ma seule présence dans la pièce suffisait à créer en elle un surcroit de tension et d’émotivité.

    J’avais du mal à imaginer que le ronron des cours et la fréquentation des étudiants puissent être la cause de sa nervosité. Il ne se passait jamais rien de bien inquiétant au cours de nos journées universitaires. Peut-être sa vie entière n’était-elle depuis le début qu’une succession de peurs, de sursauts et d’affolement.

  • Accueil écrivains à Bron (série 1)

    Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé n'est ni fortuite ni involontaire.

     

    Houellebecq ne veut pas quitter son imperméable fermé jusqu’au col mais il veut bien un whisky.

    Denis Podalydès est très amène et avenant. Il veut bien un café allongé.

    Philippe Jaenada est très farceur. Et un peu maladroit. Il renverse son dessert sur ses genoux au restaurant.

    Serge Joncourt est de bonne composition. Il porte ses sacs et valises dans les escaliers sur trois étages parce que je lui ai dit que l’ascenseur est en panne (mais en fait non).

    Sylvie Testud rit et parle fort. Elle dit « au secours » et me tourne le dos quand je lui tends une photo de nous deux dans un cours de théâtre datant de 1986 (j’allais lui offrir, mais non).

    Eugène Savitzkaya sait faire le poirier en récitant des poèmes.

    Lydie Salvayre est aussi élégante que gentille. Elle n’ose pas glisser « Mireille Mathieu » en guise de mot caché dans sa rencontre littéraire du lendemain comme lui a suggéré l’auteur farceur.

    Philippe Djian semble faire la tête mais non, il est juste fatigué (la gare de la Part-dieu, c’est déprimant).

    Chloé Delaume a l’air de moyennement aller. Il parait qu’il y a de l’eau dans le gaz entre elle et Medhi B.K.

    Jean-Bernard Pouy est drôle et bavard. Il veut bien un whisky, puis un autre.

    Virginie Despentes est exquise et tellement attentive aux autres qu’on a l’impression que c’est elle qui accueille.

    Anne Wiazemsky est charmante et blagueuse. Elle raconte des anecdotes sur Françoise Hardy (que je n’ai pas le droit de dévoiler).

    Serge Joncourt me dit le lendemain de l'épisode de l'ascenseur : J'ai cru que vous l'aviez fait exprès parce que vous ne m'aimiez pas.

  • Saint V.

    A observer la composition des vitrines des boutiques de lingerie annonçant la Saint-Valentin on pouvait en déduire que toute femme amoureuse avait pour mission ce jour-là de se métamorphoser au mieux en gogo danseuse d’une boîte de semi-luxe au pire en actrice d'un porno cheap.

  • tarte tatin

    Il y a trente-huit ans, quand je dansais le Sampa et que j’étais amoureuse de Charles Ingalls, j’écrivais dans mon journal intime :

    "Un jour, dans très longtemp, un homme deviendra mon mari. Où est-il ? Que fait-il ? C’est drôle de pensé que ce garçon vit une vie paralèle à la mienne en ce moment sur Terre et qu’un jour, ce sera le moment de le rencontrer. Mais pas avant."

    Je ne suis plus amoureuse de Charles Ingalls et je ne sais plus danser le Sampa.

    Il est dans la cuisine et je n’ai pas le droit de rentrer car il prépare une tarte tatin endives-fromage de chèvre dont lui seul à le secret.

  • guano

    Les petits êtres humains lèchent les cailloux, mangent la terre, croquent l’écorce, mâchent les fleurs, boivent l’eau de mer, sucent les galets, goûtent la glaise, la flaque, la neige, la glu, le guano.


    Plus tard, ils avalent des steaks ou des graines germées (c’est selon).

  • Transport en commun

    Ce matin, dans le métro, tout le monde avait la même tête :  les hommes, les femmes, les enfants, les jeunes gens, les vieux, les contrôleurs et les bébés.
    J'ai sorti mon miroir de poche avec inquiétude pour vérifier : j'avais les mêmes traits que tout le monde.
    Je n'aurais pas aimé dépareiller.