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La Mare Rouge - Page 5

  • Moche

    Ode à la mocherie

    A la mocheté

    A la laideur

    Ode à nos paillassons puants

    A nos serpillères fétides

    A nos semelles merdeuses

    Ode à nos difformités

    A nos membres déglingués

    A nos seins en moins

    A nos utérus disparus

    A nos jambes de bois

    A nos prothèses en plastique

    A nos cicatrices difformes

     

    Et que vivent

    nos culs bas

     

     

     

     

     

     

  • adhésion

    Ce jour est un jour d’adhésion totale au monde.
    Non seulement, je suis en osmose avec les astres, la lune, le soleil, avec le haut et le bas, la matière terrestre, aérienne et marine ; la bise dans le cou est une caresse, la flaque boueuse est une eau bénite, la pollution urbaine est une touchante trace d’hommes, mais, je suis aussi en parfaite harmonie avec mes frères et sœurs humains.
    Dans la boutique Nature et Découvertes à deux jours de Noël, les coups d’épaule sont des messages de communion métaphysique et le brouhaha nerveux de la clientèle mêlé à la playlist « Musique du monde » m’arrive comme un chant spirituel.
    La réponse agacée de la dame dans la file d’attente quand je lui demande si mon sac ne la gêne pas provoque chez moi un élan de compassion infinie vers son enveloppe corporelle. Je l’enlace de toute la tendresse dont je suis capable mais je sens une forte résistance en elle. J’essaie d’attendrir, à l’aide de petits mouvements de massage circulaires, ses points de tension dorsale certainement dus à un rythme de vie fatigant et à un métier contraignant, mais elle se dégage furieusement et m’assène un violent coup de coude dans le nez. Les clients échauffés par l’attente ralentie me passent sur le corps pour accéder plus vite à la caisse en criant : Elle a que ça à foutre d’emmerder le monde, celle-là ?!

    Je repars avec un pack d’huiles essentielles relaxantes, un coussin de méditation et un CD Paix intérieure et plénitude.

    - 138,50 euros, madame. Vous avez la carte de fidélité ?

  • bonheur

    Elle maintient son bonheur du bout de ses deux bras comme elle tiendrait deux murs prêts à s’effondrer. Le problème, c’est que la position est difficile à conserver et que pendant ce temps-là, elle ne peut pas faire grand-chose d’autre. Si elle relâche un peu son effort d’un côté ou d’un autre les murs tremblent de manière inquiétante et des bouts de plâtres tombent à ses pieds. Le sourire du début s’est peu à peu transformé en une crispation figée.
    Parfois, elle essaie de se rappeler pourquoi elle reste là, les deux bras écartés. Ah oui, mon bonheur, mon bonheur, c’est vrai…

  • ça va ?

    Je veux que tout le monde soit heureux autour de moi, je me coupe en quatre, je me coupe en dix, je fais des crêpes, je fabrique des guirlandes, j’organise des sorties, je fais à manger pour tout le monde, je décore la table, je prépare les voyages, je me décarcasse, je me mets en quatre, je me mets en dix, je fais des plannings, je fais des surprises, je fais des cadeaux, je fais des pâtisseries, je demande « Ça va ? Tu ne manques de rien ? », je mets la musique pour danser, je tire par la main pour danser, je pousse sur la piste de danse, je veux que mes enfants s’amusent, je veux qu’ils aiment mes plats, je veux qu’ils se réjouissent, je veux qu’ils soient joyeux, « Ça va ? Tu es sûr que ça va ? », je devance les envies, je suis dans la tête de mes proches, je sais ce qu’ils veulent, je les satisfais toujours tout le temps, je m’affaire pour que tout aille bien, je me démène pour que personne ne manque de rien, je ne supporte pas le manque d’enthousiasme, je ne supporte pas qu’on trouble ma fête, je n'accepte pas qu’on ne veuille pas être heureux avec moi, je ne comprends pas que mon plaisir ne soit pas partagé. Je suis un tyran du bonheur.

  • d'humeur joviale

    L’ambiance est très bon enfant ce matin dans le bus. Le jeune trisomique se fout de la tête du nain. Haha, t'es tout petit, toi ! T'es drôle ! Le nain rétorque : T'as vu ta gueule, le mongolien ? Et, tout le monde rit. Encouragée par l’énergie joviale communicative, je me tourne vers mon voisin de banquette pour le tacler : Ça faisait longtemps que je voulais vous dire que votre eau de toilette sent le pipi de chat ! Mais ça jette un froid. Seul le jeune trisomique me tape dans le dos et continue de rire, à s’en décrocher la mâchoire.

  • femmes, je vous aime

    Le directeur de l’association artistique me dit : « Et dans mon équipe, il y aura essentiellement des femmes. »
    - Ah bon ? Pourquoi ?
    - Parce que je veux valoriser les femmes, les rendre plus visibles.
    - Ah.
    - Oui, les femmes apporteront une autre vision, elles ont un rapport au monde différent, plus sensible.
    - Ah ? Les femmes ont un rapport au monde plus sensible ?
    - Oui, c’est sûr. Et le rapport au pouvoir est différent aussi.
    - Vous pensez que dans une équipe essentiellement féminine les rapports de pouvoir seront atténués ?
    - Oui, bien sûr.
    - Vous êtes sérieux ?
    - Pardon ?
    - Non, rien.
    - Vous n’avez pas l’air convaincue. Vous ne croyez pas à la discrimination positive ? A la parité ? Aux quotas ?
    - Non.
    - Comment ça ? Mais vous n’avez pas confiance dans « la femme » ?
    - Autant que dans « l’homme » : je crois en l’individu responsable. Et en la mixité à tous les niveaux, sur tous les plans. Si vous donnez le pouvoir à un groupe quel qu’il soit, les mêmes mécanismes se mettent en branle, ce n’est pas une question de genre.
    - Hé bien moi, je suis féministe, je soutiens la lutte des femmes. Vous devriez être reconnaissante !
    - Pas sûre qu’elles vous aient demandé quelque chose. Mais ça part d’une bonne intention. C’est gentil de votre part.
    - Vous vous foutez de moi ?
    - Non, cela ne se peut. Les femmes sont des êtres sensibles et sans malice.
    - Bien, je crois qu’on va s’arrêter là.
    - Vous ne me voulez pas dans votre harem finalement ?
    - MON ASSOCIATION ARTISTIQUE !
    - Oui, pardon, je suis confuse, je confonds les mots parfois.

  • zone sensible

    Tu me dis que j’enseigne dans un quartier sensible mais alors dis-moi où sont les quartiers insensibles sur la carte du territoire ? Montre-les-moi avant que je ne m’égare dans une de ces contrées hostiles. Ne me laisse pas errer à l’aveugle ; qui sait quelles créatures je pourrais être amenée à rencontrer.

    De ces bêtes aux dents longues dont l’extrémité des membres ne sert plus qu’à lacérer ? De ces idoles difformes dressées sur des piédestaux enluminés ? De ces semi-dieux modernes qui traversent le Ciel en jet privé, créent du Verbe et s’accordent entre eux le droit de désigner les êtres et les choses sans rien connaître du monde et des hommes ?

     

    Ô mon quartier sensible, garde-moi de ces pauvres fous.

     

  • La diagonale du vide

    Les gens sont égoïstes, ils meurent n’importe comment, de manière anarchique ou selon une logique qui n’appartient qu’à eux, sans prévenir la plupart du temps, à l’arrache, à des moments qu’on n’attend pas et qui ne nous arrangent jamais, alors que nous, on avait prévu de s’amuser, alors que nous, on allait bon train dans la vie.
    Les morts jouent les trouble-fête. Ils sont là, égoïstes, arrogants, avec toute leur morgue, à nous rappeler que tout a une fin, à faire la nique à nos certitudes et à nos luttes enthousiastes.
    Et, ils nous laissent seuls sur la diagonale du vide à contempler la vaste étendue du Rien à perte d’horizon.
    Les morts sont des scélérats sans foi ni loi.

  • Démon

    Tu as déjà rencontré le Démon ?

     

    Moi, oui, plusieurs fois.

     

    Il mesure 1 mètre 77, il a les yeux verts, les cheveux bruns mi-longs, un nez bizarre, un genou droit tourné vers l'intérieur et des mains aux veines apparentes.

     

    Il est jaloux, méchant, arrogant, vaniteux, hypocrite, impatient, fainéant, lâche, égoïste, blessant, sournois, injuste, peureux, rossard, médiocre, odieux, indigne, mauvais et fourbe.

     

    La plupart du temps, il se terre, planqué dans son antre de crapule galeuse et ne bronche pas.

     

    Mais quand il surgit,
    sans prévenir,
    emporté,
    déchaîné
    abruti et grotesque,
    c'est fou,
    on jurerait que c'est

     

    moi.

     

     

     

     
     
     
     

     

     
     
     

    Anselm Kiefer, Mann im Wald, 1971

  • La Mare Rouge, 1978.

    Le Havre inédit (page Facebook)

  • YEAH

    Un jour quelqu’un m‘a dit que je lisais trop. Ma première réaction a été de prendre cet individu pour un imbécile. C’était la meilleure celle-là. Pour qui se prenait-il ? J’étais surtout vexée comme un pou, car derrière cette assertion s’en cachait une autre : je ne savais pas vivre.
    Enfin si : je savais manger, boire, dormir, aller travailler, rencontrer des gens, donner mon opinion, faire la fête, aller et venir dans la société, faire un enfant même, mais est-ce que je m’étais déjà posé les bonnes questions sur la vie, sur ma relation aux autres et à moi-même ? Est-ce que je m’étais déjà arrêtée deux secondes pour me voir vraiment, voir les autres ? Est-ce que la somme de textes que j’avais lus, que j’avais ingurgités, les formules apprises par cœur, les belles citations copiées-collées, ma bibliothèque pleine, m’avaient aidée à vivre, à donner du sens, à comprendre quelque chose et à faire de moi un être en conscience ?
    Vous vous souvenez de la question de Clarisse à Montag dans Fahrenheit 451 : " Etes-vous heureux ?". Elle est bête. Elle révolutionne tout.
    Il m’aura fallu cinq années entre cette remarque et sa prise en considération progressive pour sentir s’opérer un vraiment virement en moi. Pour comprendre que l’on peut se donner l’illusion de vivre pendant très longtemps et, ce, en toute bonne foi. Qu'on peut passer une vie à se mentir à soi-même, à se voir tel qu'on a envie de se voir, à se mystifier pour rester dans une zone de confort satisfaisante pour l'égo. Qu’on peut passer toute une vie à lire, à donner des cours, à faire des conférences, à fréquenter des milieux culturels, à avoir des avis sur tout sans faire bouger un iota de sa propre humanité. Qu’on peut passer sa vie dans une recherche d’idéal, dans un fantasme, dans un rêve éveillé, qu’on peut passer sa vie « en littérature » sans jamais toucher terre.
    Ce n’est évidemment pas le fait de lire qui est problématique en soi mais l’idée de croire qu’une vie passée à lire est une vie passée à vivre. Ça peut être vrai, mais ça peut être faux. Si une autre dimension n’émerge pas à un moment donné. Pour faire passer les « carpe diem », et autres citations à tatouage, à une mise en pratique effective et réelle, pour passer du slogan mécanique « Tous ensemble, tous ensemble » à l’Essence même de la formule. Y a du sacré boulot. Y a du boulot sacré. Ô Yeah.

  • YES

    La veille de sa mort, il se rendit compte qu’il n’avait pas encore commencé à vivre. C’était à peine trop tard. Il lui restait plusieurs heures pour réparer cette faute dont il était le seul responsable même si son premier réflexe après le constat avait été de se tourner pour chercher un ou des coupables. Comme il avait toujours vécu seul, il ne perdit pas de temps à cet enfantillage.
    Il se demanda alors non pas ce qu’il aurait fait s’il avait vécu (les regrets sont aussi une perte de temps surtout à quelques heures de la mort) mais ce qu’il voulait, là, maintenant, dans l’instant. Dire à sa voisine de palier qu’il était amoureux de ses petits chapeaux à voilette de veuve et écrire une chanson pour lui déclarer son amour furent les réponses spontanées qui se présentèrent à lui. Il n’avait jamais osé adresser la parole à une femme sans manquer de s’évanouir. Il consacra quatre heures à la composition de la chanson, deux heures à sa répétition devant le miroir du salon. Les vingt minutes d’aubade devant la veuve aux chapeaux furent les instants les plus pleins et les plus intenses de sa vie. Il leur resta alors encore un peu de temps pour s’aimer, rire et s’émouvoir l’un de l’autre. Puis il mourut comme prévu, unifié et heureux dans un grand YES d’assentiment.

  • Les gens qui doutent

    Anne Sylvestre se leva un matin en se promettant de mettre son poing sur le nez de la prochaine personne qui lui demanderait de chanter dans la rue, à la radio ou en concert sa chanson à succès "Les gens qui doutent" qui avait fini par lui sortir par tous ses trous de nez à elle.

  • L'essentiel

    Le premier problème quand on commence à jeter - mais en est-ce vraiment un - c’est qu’on ne s’arrête plus. Les objets sont comme aspirés par un trou noir intraitable. Les tiroirs se vident, les armoires se dépouillent, les pièces se dégarnissent sans que l’on puisse interrompre le mouvement cathartique guidé par ces questions :
    Quels vêtements me mettent en joie ?
    Quelles choses m’apaisent ?
    Pourquoi resté-je en lien avec cet objet ?
    Seul l’essentiel reste.
    Le deuxième problème - mais en est-ce vraiment un - c’est que la dynamique du vide ne se limite pas aux biens matériels. Elle finit par inclure les êtres vivants plus ou moins proches dans un même mouvement libérateur.
    Les questions restent les mêmes.
    Là aussi, l’essentiel demeure.

  • Le secret

    A 15 ans, Céline et moi passons des nuits blanches dans une pénombre doucement éclairée de bougies, l’encens brûle. Nous ne nous parlons pas : nous nous écrivons sur un bloc-notes à spirale à tour de rôle sans un mot, c’est la règle. A deux heures du matin, nous réchauffons les pâtes du soir et nous disons chaque fois : « c’est meilleur réchauffé ». Nous buvons du café pour ne pas que nos yeux se ferment, mais ils se ferment quand même.
    Je crois connaître tous ses secrets ; ce n’est pas vrai. Celui-là, je le saurai trop tard. Mais en 1985, en aurais-je été à la hauteur, petite sœur ?

     

     

     

     

     

     

     

     

    Illustration : Quaternité - 1973, Anselm Kiefer

  • On dirait tu fais le mort

    On dirait tu fais le mort
    On dirait tu bouges plus
    Tu respires plus
    On dirait tu louches légèrement
    Et tu ouvres la bouche
    Avec la langue qui pend
    On dirait tu as le bras tout mou
    Quand je le lève
    Et je le laisse tomber
    Non
    plutôt
    On dirait
    Ton bras est tout raide
    Tout dur
    Tout froid
    On dirait tu es immobile
    On dirait ton cœur bat plus
    On dirait
    Tu fais très bien le mort
    On dirait
    On s’embrasse plus
    On se caresse plus
    On dirait
    On se regarde plus
    On dirait tu peux plus m’énerver
    Quand tu trouves une autre fille
    intéressante
    On dirait tu fais le mort
    On dirait tu es immobile
    et ton odeur n’est plus là
    On dirait
    on va plus au cinéma
    tu râles plus contre les pigeons
    On dirait
    tu m’enlaces plus avant le café
    On dirait tu rigoles plus
    On dirait on se tient plus la main
    On dirait tant pis pour la mer
    tant pis pour les bateaux
    On dirait tu existes plus
    On dirait
    tu fais plus de rêves
    plus de cauchemars
    On dirait ton ventre gargouille plus
    contre mon oreille
    On dirait
    On dirait tu fais trop bien le mort

    Arrête.

  • la grande boum animale

    Vous avez remarqué comme on pose mal les questions ?

    Par exemple, les gros titres des journaux demandent régulièrement :

    Quelles solutions pour un développement durable ?

    Comment sauver l’humanité de la catastrophe climatique ?

    Alors que la question centrale devrait être :

    Pourquoi vouloir à tout prix sauver l’humanité ?

    Et, les questions subsidiaires, non moins importantes, pourraient être :

    La Terre a-t-elle vraiment besoin de l’humanité ?

    Les animaux, les insectes, les arbres et les plantes, les mers, les boues, les montagnes, les minéraux, ne se porteraient-ils pas beaucoup mieux sans nous ?

     

    Imaginez l’immense soulagement après l’extinction du dernier humain.
    Le silence incrédule d’abord. Le grand bavardage de fond assourdissant enfin annihilé.
    Puis, le retour du chahut originel, des borborygmes de la nature, du grouillement de la terre, du frottement des feuillages, du déferlement végétal, des glouglous, des clapotis, des hululements, des gazouillis, des meuglements, des barrissements, des rugissements, du rire des hyènes…

     

    La grande boum animale et végétale.

     


    Enfin, chacun retournera à ses occupations. La vie continuera. Deux ou trois générations d’animaux auront encore le souvenir de nous. Nous survivrons encore un peu dans la mémoire des chiens.
    Jusqu’à l’oubli complet quand la mousse aura recouvert les dernières flasques de vodka jetées dans les forêts.

  • hibernation

    Quand il m’a fait remarquer que je n’allais plus beaucoup à la piscine, je n’ai pas osé lui dire que j’entrais en état d’hibernation.
    Comme le ver de terre, je creuse une galerie profonde, je me roule en pelote et j’entre en léthargie dans mon nid de terre, bien loin de la ligne du sol où je risquerais de geler.
    Je n’ai pas osé lui suggérer de m'appeler, quelques mois au moins, "son cher petit lombric" juste le temps pour moi de revenir tranquillement à la surface des choses et du monde.

  • Grosse fatigue

    - Peut-être pourriez-vous sortir un stylo ?

    - J'en n'ai pas

    - Vous venez en cours sans stylo ?

    - J'en avais un, mais je l'ai fait tomber par terre en perm et j'ai eu la flemme de le ramasser.

  • la nostalgie

    Tu sais comme la nostalgie n’est pas ma tasse de thé, comme elle me fait l’effet d’une molle débâcle face au réel, comme elle peut devenir pathétique quand elle se complait dans le regret d’images trafiquées de soi-même, comme elle confine au morbide quand les visages sur les posters punaisés ne sont plus que ceux des cadavres de notre jeunesse,
    tu sais tout ça,
    je te l’ai répété mille fois,
    mais, quand même,
    quand même,


    le rire de Denise Fabre…

  • l'ignominie de la bonté (épisode 1)

    Oh qu’il est beau, hein
    il est beau, oui
    madame, il est beau votre bébé
    C’est fou comme il est beau ce bébé
    non, Jacqueline ?
    ah oui, il est beau ce bébé
    très beau
    regarde, il nous sourit
    oh, il nous sourit
    il te sourit, Jacqueline
    il te sourit
    regarde comme il est mignon
    dans son petit manteau blanc
    avec son petit bonnet blanc
    ah, il est beau
    je peux le toucher, madame ?
    oh Jacqueline,
    regarde ça,
    as-tu vu déjà vu si beau bébé ?
    oui, au revoir, madame,
    au revoir beau bébé
    au revoir.

     

    Tu as vu ça ?
    il est noir
    très noir
    mais il est beau
    ce bébé.

     

    Hein, Jacqueline ?

  • in love

    Ce matin, le jeune homme trisomique du bus C18 est plus jovial qu'à l'accoutumée et son look est particulièrement étudié. Il porte une chemise bigarrée bien repassée et un pantalon assorti aux couleurs dominantes du haut du corps. Dans la main droite, il tient un beau bouquet de fleurs entouré de cellophane et papier de soie. Mais surtout, il pète beaucoup moins que d'habitude, ce qui témoigne d'un profond bouleversement métabolique de son être.
    Bref, il m'a tout l'air amoureux.

  • Le baobab merveilleux

    A sept ans, je rencontre pour la première fois ma grand-tante Lydia, sœur de ma grand-mère Iole que je n’ai pas connue puisqu’elle morte de la tuberculose quand ma mère avait douze ans. Comme je lui dis que je suis en CE1, elle m’explique qu’elle ne sait pas lire, qu’elle n’a jamais pu apprendre parce qu’elle n’est pas allée à l’école et qu’elle a dû travailler tôt. Les adultes présents acquiescent. Je me sens prise d’une grande compassion pour le sort de cette femme qui, voyant mon désarroi, me demande si je serais d’accord pour lui apprendre à lire. Le cercle familial s’exclame que c’est une bonne idée. Me voilà investie d’une mission qui m’enthousiasme autant qu’elle m’inquiète. Comment vais-je m’y prendre pour apprendre à lire à une adulte ? Je suis moi-même en cours d’apprentissage et même si je me saisis avec empressement de tous les livres qui me tombent sous la main à la maison, je n’ai jamais songé à ce que pouvait être la transmission de ce savoir-faire. Je dois imaginer une stratégie didactique pour être à la hauteur du défi qui m’est offert. J’élabore rapidement un plan de leçon et choisis un support textuel que je connais bien puisqu’il s’agit de l’album que je suis en train de lire et dont je ne me sépare pas, un conte africain intitulé Le baobab merveilleux.
     
     « Tout le monde est surpris. Tout le monde est ébahi : les femmes et les enfants, les parents et les petits-enfants, les frères et les sœurs, les oncles et les tantes, les beaux-frères et les belles-sœurs, les nièces et les neveux, les cousins et les cousines. Enfin toute la famille. Et même un arrière-arrière-petit-cousin.
     
    Petit lièvre distribue toute la nourriture : les viandes, les sauces, les légumes, les desserts, les boissons.
     
    Il distribue tout. »
     
    Je suis du doigt les lignes du livre, je m’arrête sur les mots que je syllabise comme j’ai vu faire la maîtresse. Mon élève est très attentive et plutôt douée. Elle apprend vite. Quand elle bute sur un mot, je l’aide sans la brusquer. Je mets toute mon énergie à la guider patiemment, je l’encourage, je prends le relai quand c’est trop difficile en lui disant que ce n’est pas grave et qu’on verra ça plus tard.
     
    Je passe ainsi une heure à apprendre à lire à Lydia sous le regard amusé de la tribu familiale. Elle me remercie chaleureusement à la fin de la leçon. Je suis aussi fière de ses progrès rapides que de moi-même.
     
    Oui, je suis très fière d’avoir été capable de relever cette gageure et d’avoir permis à cette femme d’avoir accès au plaisir de découvrir des histoires, de s’allonger sur son lit avec un livre et de laisser ses rêves se peupler des personnages rencontrés dans les pages parcourues à la veillée. Cette victoire sur moi-même me permet aussi de m’approprier une noble place au sein du clan familial.
     
    Je ne sais plus comment et par qui j’apprends le jour-même que Lydia est en fait institutrice depuis plus de trente ans.
     
    La nouvelle de la mystification concertée agit comme un séisme intérieur, un ébranlement de toutes mes fondations. Les rires m'arrivent de très loin. Je suis pénétrée de honte.
     
    Puis, chacun retourne à ses occupations.
     
    Ce soir-là, « Toute la famille mange bien et s’endort le ventre plein. Même l’arrière-arrière-petit-cousin. »

  • La nouvelle

    Dans ma vie, j’ai été très tôt et souvent « la nouvelle ».
    La nouvelle de la classe, la nouvelle du quartier, la nouvelle du lotissement. L’élément insolite, la particule étrangère, la partie inconnue. Celle qu’on attend au tournant. Toujours. Celle qui, du coup, apprend à observer avec une attention mêlée de défiance les membres du nouveau groupe à intégrer, déjà là, bien installé, sûr de lui, solide. Du moins en apparence, car le groupe est une créature mouvante et parfois imprévisible. La nouvelle doit y faire ses preuves, doit en appréhender très vite les codes, s’adapter aux règles déjà établies. Elle suscite dans le même temps curiosité bienveillante et jalousie féroce, désir et rejet. Sa personne devient objet de transfert, de projection sur lesquels elle n’a pas de prise. La première main tendue lui donne presque l’envie de pleurer de reconnaissance. Mais elle ne le fera pas : le groupe n’est pas une bête facilement attendrissable. Chacun doit y gagner sa place et son statut avec courage, la tête haute. Car, le groupe pense qu’il est bien comme cela, qu’il n’a pas besoin de nouvelles têtes, de nouveaux bras et voit l’intruse comme un membre surnuméraire.
    C’est à la nouvelle d’avoir la générosité du voyageur.

  • sacerdoce

    La collègue du groupe de ressources pédagogiques et didactiques lève systématiquement la main avec enthousiasme et impatience lorsque des stages de formation divers sont proposés sur la période des vacances scolaires : le corps, la voix et l'espace-classe dans le Luberon, la lutte contre le décrochage scolaire par l'usage du numérique dans le Loir-et-Cher, l'outil scripteur et l'élève dysgraphique-dysorthographique-dyspraxique dans les Hauts-de-France.

    Je me dis chaque fois que son professionnalisme force l’admiration, que son dévouement à l’Institution témoigne d’un sens du devoir admirable et d’une abnégation qui confine à la sainteté, qu'elle vit son métier comme un véritable sacerdoce...


    Ou alors, elle s’emmerde vraiment en famille.

  • vieux rocker

    Le vieux rockeur des bistrots dit à la jeune fille dans le bus :

    "On se connaît, non ? J'ai l'impression... Je me produis sur scène, je suis musicien, je chante, vous m'avez peut-être déjà vu ?"

    La jeune fille secoue la tête. Non.

    "Ah bon. On ne se connait pas alors. D'accord. Non, parce que ça aurait pu...".

    Le vieux rocker des bistrots rajuste son col de chemise à fleurs achetée à Kiloshop, "à l'époque". Il a soudain l'air abattu comme un enfant que l'on aurait mystifié pour qu'il se tienne tranquille et qui vient de découvrir la supercherie.

    Il va passer au Voxx avant de rentrer chez lui. La serveuse sera peut-être de bonne humeur aujourd'hui. Il pourra lui siffler quelques notes de sa dernière chanson. Elle lui dira : "Tu es toujours aussi bon, Joe" en lui versant sa bière et ça ira mieux. Ça ira.

  • route sans nom

    Tu es sur une route sans nom.

     

    Il t’appartient de la nommer.

     

    Personne ne le fera à ta place.

     

    Pas par manque d’altruisme
    mais parce que l’avancée sur la route
    ne concerne que toi,
    quelles que soient les rencontres que tu y feras.

     

    Avance.

     

    Tiens une main
    quand cela est possible,
    tu la reconnaîtras :
    celle-là ne griffera pas,
    ne broiera pas,
    ne mollira pas.

     

    Avance,
    traverse les paysages
    de soleil et de brise,
    de pluie et de tempête.

     

    Commence doucement à aimer.

     

    Crée ton ordre.

     

    Sois à ce que tu fais.

     

    Il n’y a rien d’autre à comprendre.

  • métropole régionale

    L'angle droit de l'arrêt de bus de la place Tobie Robatel est un lieu maléfique. Hier soir, trois couples s’y sont succédé et tous les trois se sont disputés violemment comme si cet endroit était réservé à cet effet. Mais peut-être est-ce vraiment devenu un espace de la ville consacré à la dispute conjugale et que je suis la seule à ne pas le savoir ? Les métamorphoses de l’aménagement urbain s’avèrent si rapides ces derniers temps que je me laisse de plus en plus surprendre par le jaillissement inopiné de nouveaux équipements dans des lieux familiers. Hier encore, j’entamai la conversation avec le personnage mouvant d’un panneau publicitaire plus vrai que nature sous le regard amusé d’un gros pigeon de métropole régionale.

    Ils semblent, quant à eux, indifférents aux mutations citadines et vaquent sans sourciller à leurs occupations quotidiennes se contentant de déposer ici et là quelques fientes grasses et blanches sur les structures naissantes.

  • le vieux berger

    Le vieux berger de mon enfance
    n’a lu aucun livre
    ne connait ni Giono ni Gracq
    n’a jamais écrit que
    des chiffres griffonnés
    sur un carnet de compte
    Le vieux berger
    a passé sa vie à accompagner ses bêtes
    en la seule compagnie d’un chien
    puis d’un autre
    il a regardé droit devant
    toujours le même arbre
    les mêmes monts
    le même ciel
    à la transhumance.
    Il n’a vu aucun film
    aucune peinture de musée
    n’a jamais entendu la voix de Nina Simone
    n’a touché aucun corps de femme
    ou d’homme
    n’a jamais dit je t’aime
    ou peut-être
    est-ce un secret qui ne me regarde pas.
    Il ne parle que quand cela est nécessaire
    il ne parle que pour dire l’essentiel.

     

    Je ne croise jamais ses yeux.

     

    Assis devant un café
    on dirige tous les deux
    nos pensées
    au-delà de la fenêtre
    et j’essaie juste
    d’être à la hauteur de son silence.

  • Catherine Deneuve

    Depuis deux mois, il m’arrive une chose étrange. Je me transforme en Catherine Deneuve. Ça ne s’annonce pas, ça arrive. Rien de spectaculaire au moment de la métamorphose. Il ne faut pas imaginer une mutation répondant aux codes des films d’épouvante. Rien d’aussi impressionnant. Je ne ressens aucun trouble physique, je ne me sens transfigurée ni de l’intérieur ni de l’extérieur. C’est d’ailleurs ce qui m’a le plus dérangé au début car je ne pouvais pas anticiper la transformation et me protéger de ses effets. La première fois que cela m’est arrivé, je ne m’en suis pas rendue compte tout de suite. Je faisais mes courses au supermarché, je poussais mon caddie dans le rayon céréales et petit-déjeuner, j’hésitais à choisir une nouvelle marque de tisane bio dont les vertus drainantes étaient vantées à la télévision quand j’ai senti qu’il se passait quelque chose. Pas en moi mais autour de moi. Les gens jusque-là affairés ou lymphatiques derrière leurs chariots de courses s’étaient immobilisés et me regardaient avec une grande intensité. Je percevais des émotions et des sentiments mêlés dans leurs regards : de l’incrédulité, de la stupéfaction, du respect, de l’admiration et, dans certains yeux même, de l’amour. Sur le moment, j’ai eu peur. Les clients du supermarché chuchotaient, je les entendais dire des phrases comme « Elle est moins belle qu’au cinéma » ou au contraire « Elle est plus belle qu’à l’écran », « Elle est élégante », « Elle est raide du cou, non ? ». D’autres ne disaient rien mais filmaient avec leurs téléphones portables. Une femme a tendu une main vers mes cheveux mais s’est retenue au dernier moment de les toucher, puis a sorti un stylo de son sac et m’a tendu un paquet de biscottes : « Je peux avoir un autographe ? ». J’ai griffonné une signature sur un angle du paquet et je suis partie en courant. Ce n’est qu’à la sortie du magasin, devant une glace plain-pied que j’ai découvert mon reflet : celui de Catherine Deneuve. Une Catherine Deneuve de soixante-seize ans, d’aujourd’hui donc, en chemisier impression léopard et en jupe noire droite mi-genoux, les cheveux remontés en chignon avec de grands anneaux dorés aux oreilles. Mon mari devait me récupérer sur le parking à la fin des courses à une heure précise. J’étais affolée, je triturais les boucles d’oreilles de Catherine Deneuve, je touchais ses cheveux, je regardais ses chaussures de luxe et je fouillais son grand sac en cuir jusqu’à trouver une paire de lunettes de soleil qui me protégerait des curieux jusqu’à son arrivée. Assise sur un plot bétonné, j’ai à peine eu le temps d’explorer Le Vuitton que je tenais à la main : un carnet d’adresse sur lequel j’ai aperçu les noms de Desplechin et Lars van Trier, une photo sur laquelle Jack Lemmon posait, la tête sur la poitrine de l’actrice, comme un enfant endormi, un spray d’huile essentielle de thym à thujanol pour la gorge, un mot signé Yves S.L. « A Catherine, ma douceur », une brosse à dent de voyage et un miroir de poche dans lequel je me suis cherchée, paniquée, à plusieurs reprises. J’ai vu se garer la 107 Peugeot vers notre range-caddies habituel. Je me suis demandée s’il fallait que je fasse de grands signes dans sa direction et c’est en me dirigeant vers la voiture sans savoir à l’avance ce que j’allais bien pouvoir expliquer que j’ai redécouvert des Converses rouges à mes pieds. Quand je me suis approchée de la vitre, mon mari m’a demandé où était le chariot et, prise au dépourvu, j’ai raconté que je me l’étais fait voler dans la galerie marchande, alors que je regardais la vitrine d’un opticien à l’entrée de la grande surface.  Il était contrarié, bien sûr, mais il m’a trouvée tellement bizarre, si secouée intérieurement par ma mésaventure, a-t-il dû penser, qu’il ne servait à rien de m’accabler. Nous avons refait les courses à deux et j’ai retrouvé mon ancien caddie vidé de ses provisions à l’endroit où je l’avais abandonné : les fans de Catherine l’avaient sans doute dévalisé pour s’approprier les objets touchés par la star.

    Depuis cet épisode, je me suis transformée en Catherine Deneuve à six reprises. J’ai parcouru sa carrière de manière anarchique. D’abord, la Catherine du Dernier métro et de L’Africain puis celle des Demoiselles de Rochefort, la Deneuve de Ma saison préférée et celle de l’Hôtel des Amériques et enfin celle de Manon 70. Chaque métamorphose a provoqué des troubles ou des émeutes selon que les gens pensaient que j’étais un parfait sosie ou que j’étais la vraie Catherine Deneuve. Peu importe la question de l’âge ou de l’apparence dans ces moments-là puisque les étoiles du cinéma ont un caractère si intemporel que le public les identifie aux personnages de leurs films préférés et qu’ils peuvent s’attendre à les voir sortir de l’écran, tels quels, figés dans un temps sans borne.

    Cela m’arrive toujours dans des lieux publics, en dehors de mon milieu professionnel ou du cercle intime. Je n’en ai pour cela jamais parlé à personne dans mon entourage. Cela ne me semble pas nécessaire. D’ailleurs, comment pourrais-je leur expliquer que je prends de plus en plus goût à être Catherine Deneuve, à vivre la transfiguration ? Ce qui m’a effrayé lors de la première mutation est devenu à chaque nouvelle expérience un secret plaisir jubilatoire de plus en plus intense.  Je guette à présent le moment de l’apparition dans les yeux des gens, dans la rue, les cafés, les boutiques. Je connais alors durant quelques minutes le pouvoir hypnotique de la célébrité, la toute-puissance du magnétisme de la notoriété, le don de l’ensorcellement. Ils tendent des bouts de papier, des notes de bar, leurs t-shirts, tout ce qui leur tombe sous la main pour recevoir l’autographe sacré. Ils se cramponnent à mon cou pour faire des selfies avec leurs smartphones, me disent qu’ils m’aiment depuis toujours, que je suis la plus belle, la plus grande de toutes. Que Charlotte Rampling ne m’a jamais égalée, que Fanny Ardant est certainement jalouse de moi, que les jeunes actrices n’auront jamais mon charisme ni mon talent, qu’elles sont fades. Je vis dix à quinze minutes d’un bouillon de passion et d’admiration enthousiaste et sincère.  Bien sûr, quelques dérangés m’ont déjà craché au visage ou insultée. C’est le revers inévitable de la célébrité. Mais qu’est-ce à vivre comparé à ces démonstrations d’amour et de reconnaissance ?

    Cela dit, j’ai de plus en plus de mal à revenir à l’état de femme normale. Après la dernière transformation, j’ai senti que je gardais en moi, l’essence de Catherine Deneuve. Elle perdurait. J’ai senti un fluide parcourir mon corps et mon esprit toute la soirée quand je suis rentrée chez moi. J’ai préparé une gâteau Peau d’âne, j’ai embrassé mes enfants comme dans Paroles et musique et mon mari a fait l’amour à Belle de jour. Cette soirée a été parfaite. Le lendemain, il m’a enlacée amoureusement en me disant que j’étais de plus en plus séduisante, mes enfants m’ont dit que je cuisinais de mieux en mieux, le chat même semblait moins indifférent à mon égard.

    A présent, une question me préoccupe : quand je deviens Catherine Deneuve, que devient-elle, elle ? Et où est mon vrai moi dans ces instants-là ? Une idée folle m’est venue récemment : peut-être qu’au moment précis où je deviens Catherine Deneuve, Catherine Deneuve devient moi : une anonyme brune en jean et baskets, transparente dans la ville.

    J’aime à imaginer que ça lui fait du bien.

     

     

     

     

    (texte inédit écrit pour la revue N.A.W.A. : http://revuenawa.fr/)