Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

La Mare Rouge - Page 5

  • De la mélancolie

    Ne pas s’autoriser à recevoir avec la même gravité et la même profondeur la mélancolie émanant d’une chanson de ABBA et celle prenant sa source dans un texte de Verlaine, n’est-ce pas contraindre et borner inutilement sa sensibilité ?

    Il y a assez de prisons au dehors ; bien fou qui crée ses propres chaines.

     

     

  • Armelle

     Je pousse ma cousine Armelle dans sa chaise roulante très vite dans les rayons de la galerie marchande d’un centre commercial. J’ai 12 ans et elle 13, mais elle se fout de son âge : elle aime les chansons de Sardou et de Nana Mouskouri et adore L’Ecole des fans de Jacques Martin. Comme elle est « lourdement handicapée », elle n’a pas le réflexe de déglutition, elle bave beaucoup, ne mange pas toute seule, ne marche pas toute seule, ne se lève pas, ne se tient pas droit, ne sait ni parler ni lire ni écrire. Elle fait ses besoins dans une couche et fout de grands coups pieds avec ses chaussures orthopédiques à tous ceux qui passent à sa portée quand elle est énervée ou excitée. Elle crie très fort aussi, des éclats pareils à des cris de guerre de chef indien ; on nous chasse des restaurants quand on ne nous en interdit pas l’accès.

     

    Dans ce marché « de la beauté et des loisirs » notre joie ne semble pas communicative. Les gens jettent sur Armelle des regards inquiets tandis qu’on avance hilares, moi poussant comme une folle sa chaise et elle, bouche grande ouverte avec tous ses doigts dedans, sa salive qui dégouline, sa belle gueule de traviole et son rire à faire stopper les escalators.

     

     

    A Armelle, ma reine déglinguée, ma souveraine en carrosse de métal, ma douce petite morte.

    (1969-2015)

  • PRAG

    Dans cet établissement, les agrégés ont une table de travail à l’écart en salle des professeurs, leur espace réservé à la cantine, leur titre affiché sur le casier avec la spécification " lettres modernes " ou " lettres classiques " (qui crée un autre système hiérarchique tacite). On les regarde de loin, avec une curiosité mêlée de déférence. On ne leur adresse la parole qu’en cas de nécessité extrême et certainement pas pour leur demander où est la salle D207 parce qu’on est nouvelle et que les dédales du bâtiment nous sont encore étrangers. Je l’apprendrai à mes dépens.

    En tant que " maitre auxiliaire académique " fraichement débarquée, j’ai à peine l’autorisation d’inspirer le même air que mes collègues titrés. Ne témoigné-je d’ailleurs pas d’une grande effronterie en les nommant " collègues " puisque le terme laisserait entendre que nous sommes des égaux ? Ce qui n’est absolument pas le cas : la structuration socio-spatiale du lycée en est un signe probant.

    J’apprends donc assez rapidement à m'adapter aux conventions liées à l'exercice de la communication au sein de l'équipe pédagogique : je baisse la tête quand je suis amenée à croiser l’une des créatures au hasard d’un couloir, je me retiens de parler de la pluie et du beau temps ou de plaisanter devant la machine à café pour ne pas passer pour une superficielle petite tête de linotte et je marche sur la pointe des pieds pour ne pas gêner les réunions de travail des hellénistes.

    Un jour que je lis un ouvrage des Éditions de Minuit dans un fauteuil de l’espace réservé aux professeurs certifiés, moins réfractaires à se mêler à la populace des vacataires et autres rebuts de l’Éducation nationale, une "professeure agrégée de lettres classiques" se penche vers moi :

     

    - Tiens, tu lis du Claude Simon, toi ?

     

    Dans son regard une grande incrédulité superposée à une légère, une once, une minuscule, une imperceptible et fugace lueur de respect.  Mais, elle se reprend vite. Et ne m'adresse plus une seule fois la parole sur la période de mes deux mois de remplacement.

     

     

     

     

     

     

    Illustration : La chute d'Icare de Pieter Bruegel

  • tu parles de moi ?

    - J'ai bien compris que tu parlais de moi dans ton texte sur l'homme à la bicyclette.


    - Ah non, je t'assure Roger, je n'ai pas écrit ce texte en pensant à toi.


    - Allez, arrête ! Ton personnage, c'est moi tout craché.


    - Non, vraiment, pas dans celui-là. En revanche...


    - Quoi ?


    - Non, rien.


    - Quoi, mais quoi ?!


    - Le texte sur l'homme au yoyo...


    - Ah oui, ça c'est Bernard ! ça m'a bien fait rire. Bien vu, bien vu. Pile dans le mille !


    - Oui, voilà, c'est... Bernard.

  • 507 heures

    - Tu dois marcher en ayant conscience de l’espace de ton corps, refais-le. 

     

    Je me concentre sur l’expression « l’espace de ton corps » et je traverse la salle pour la deuxième fois devant le groupe de profs inscrits à la formation : La conscience du corps et de la voix dans l’espace-classe.

     

    - Tu n’as pas bien entendu. Je te demande de marcher « dans ton corps ». Traverse l’espace en étant « dans ton corps »,  tu comprends ? répète la comédienne quadra, bras croisés, sourire de traviole, ruban doré emmêlé dans une chevelure rouge et bouclée d’où jaillissent d’énormes boucles d’oreilles en plastique jaune.

    Je recommence, docile, un pas devant l’autre, tentant de saisir les limites de mon corps dans l’espace, de l’espace de mon corps, de l’espace en dehors de mon corps, de mon corps traversant l’espace.

    J’entends les bâillements d’un stagiaire à mon troisième passage.

     

    - Non, décidément, tu ressembles à une enveloppe vide.

     

    Je me demande si c’est parce qu’elle a été virée dès le premier tour du casting de la dernière pièce de Schiaretti au TNP ou si c’est parce qu’elle n’est pas arrivée à atteindre ses 507 heures ou si c’est parce que sa carrière de comédienne commence à se limiter à des formations en direction de fonctionnaires de l’Education nationale qu’elle me parle comme à une merde depuis le début du stage.

     

    Elle traverse la pièce avec ses cheveux rouges et ses boucles jaunes, les bras le long du corps, les épaules basses, la tête droite :

     

    - Vous voyez, c’est ça : « marcher dans son corps ».

  • Quentin

    Quentin, 16 ans, sait bien que les règles sont rouges et non bleues comme dans la pub, mais il est quand même un peu troublé de les découvrir sur la serviette périodique de son amoureuse lors du premier rapport sexuel. Il sait aussi que le clitoris est un organe essentiel du plaisir féminin (il a observé des schémas en coupe très détaillés), il se concentre donc pour l’atteindre et l’exciter avec application car il a conscience des ramifications nerveuses internes qui sont censées amener son amie à l’orgasme. Il s’applique à une caresse buccale car il sait que la variété des stimuli contribue à la montée du plaisir mais prend également soin de laisser sa partenaire prendre des initiatives car il veut que l’acte d’amour se déroule sur un plan d’égalité : les femmes ne sont pas des objets sexuels à manipuler comme des pantins dociles.


    Malgré toute sa bonne volonté et les heures passées à écouter des émissions de radio féministes consacrées au plaisir féminin, Quentin se fait engueuler par Coralie car « il n’est pas à ce qu’il fait » et que « c’était mieux avec Joris qui, sait, lui, ce que c’est, une femme ».
    Quentin passe sa langue sur le coin de sa bouche qui a le goût métallique du sang menstruel.

     

     

     

     

    Tableau : Marie Vinouse

  • PARUTION de PING-PONG

    OYEZ, OYEZ !

    PARUTION DU RECUEIL PING-PONG écrit et photographié à quatre mains par Judith Lesur et Judith Wiart.

    Nous serons très honorées de vous rencontrer

    le JEUDI 6 FÉVRIER

    à l’ATELIER ROYAL (28 rue Paul Chenavard, Lyon 1er)

    à 19h30 pour une LECTURE-PING-PONG-EXPOSITION éphémère.

    Le recueil sera en vente (18 euros).

    Vous pouvez dès à présent le réserver grâce au bon de commande ci-dessous (tirage limité à 80 exemplaires).

    Bien à vous tous.

    J&J

    82187778_1390889734419202_7518385486243561472_o.jpg

    81627038_1390889824419193_4688355848995471360_o(2).jpg

     

  • les gens

    Les gens, c’est pas moi.
    Les gens, c’est les autres.
    Mais, ça,
    les gens ne le savent pas.
    Ils pensent que c’est moi, Les Gens.
    C’est pourquoi ils disent :
    les gens sont tous des imbéciles
    ou bien
    les gens ne se rendent pas compte.
    Mais moi, je sais bien que les gens
    c’est eux,
    sans moi.
    On ne me la fait pas.

  • L'élève et la feuille

    Ma première vision de rentrée au lycée ce matin est celle d’un élève qui parle à une feuille.
    Il est penché sur elle et la traite de tous les noms de sa mère.
    Ce n’est pas une feuille de papier, ce n’est pas une feuille de cours, c’est une belle grande feuille d’arbre séchée, rousse, tombée tardivement d’un platane.

    Pourquoi le destin a-t-il fait se rencontrer, ce matin de janvier, cet élève et cette feuille dans le long couloir d’un lycée professionnel du bâtiment et des travaux publics ?
    Pourquoi l’histoire a-t-elle si mal commencé ?

    Nique ta mère, la feuille.

    Elle fait très bien la feuille morte.

    Je te défonce, toi et toute ta famille, la feuille.

    Elle ne perd pas sa dignité de feuille. Elle laisse l’orage passer.

    Elle en a vu d’autres.

  • Perdre

     Sur la route, allège-toi. Quitte tes valises trop lourdes. Ne sens-tu pas qu’elles pèsent au bout de tes bras, qu’elles altèrent ton pas ?

    Déleste-toi. Les êtres qui soustraient avancent plus loin et plus sûrement que ceux qui ajoutent. Avance à ton rythme. Rien ne presse. N’aie pas peur.

    Perdre n’est pas se perdre.

  • murs

    Pourquoi colore-t-on toutes les façades de la ville ? Des pastels arc-en-ciel ici et là, des escaliers peinturlurés alors qu’ils n’ont rien demandé à personne. Le street-art s’aseptise dans des commandes de municipalités. Bientôt plus un pan de mur vierge.

    C’est le grand lifting général.

    Aurait-on peur de l’aspect brut des choses ?

    Craindrait-on de voir le vrai visage de la cité ?

     

    J’aime ces murs décrépis, ces surfaces grises et ocres sur lesquelles les lézardes, les fissures, la mousse et la moisissure dessinent elles-mêmes leurs propres mandalas.

     

  • Moche

    Ode à la mocherie

    A la mocheté

    A la laideur

    Ode à nos paillassons puants

    A nos serpillères fétides

    A nos semelles merdeuses

    Ode à nos difformités

    A nos membres déglingués

    A nos seins en moins

    A nos utérus disparus

    A nos jambes de bois

    A nos prothèses en plastique

    A nos cicatrices difformes

     

    Et que vivent

    nos culs bas

     

     

     

     

     

     

  • adhésion

    Ce jour est un jour d’adhésion totale au monde.
    Non seulement, je suis en osmose avec les astres, la lune, le soleil, avec le haut et le bas, la matière terrestre, aérienne et marine ; la bise dans le cou est une caresse, la flaque boueuse est une eau bénite, la pollution urbaine est une touchante trace d’hommes, mais, je suis aussi en parfaite harmonie avec mes frères et sœurs humains.
    Dans la boutique Nature et Découvertes à deux jours de Noël, les coups d’épaule sont des messages de communion métaphysique et le brouhaha nerveux de la clientèle mêlé à la playlist « Musique du monde » m’arrive comme un chant spirituel.
    La réponse agacée de la dame dans la file d’attente quand je lui demande si mon sac ne la gêne pas provoque chez moi un élan de compassion infinie vers son enveloppe corporelle. Je l’enlace de toute la tendresse dont je suis capable mais je sens une forte résistance en elle. J’essaie d’attendrir, à l’aide de petits mouvements de massage circulaires, ses points de tension dorsale certainement dus à un rythme de vie fatigant et à un métier contraignant, mais elle se dégage furieusement et m’assène un violent coup de coude dans le nez. Les clients échauffés par l’attente ralentie me passent sur le corps pour accéder plus vite à la caisse en criant : Elle a que ça à foutre d’emmerder le monde, celle-là ?!

    Je repars avec un pack d’huiles essentielles relaxantes, un coussin de méditation et un CD Paix intérieure et plénitude.

    - 138,50 euros, madame. Vous avez la carte de fidélité ?

  • bonheur

    Elle maintient son bonheur du bout de ses deux bras comme elle tiendrait deux murs prêts à s’effondrer. Le problème, c’est que la position est difficile à conserver et que pendant ce temps-là, elle ne peut pas faire grand-chose d’autre. Si elle relâche un peu son effort d’un côté ou d’un autre les murs tremblent et des bouts de plâtres tombent à ses pieds.

    Le sourire du début s’est peu à peu transformé en un rictus figé. Parfois, elle essaie de se rappeler pourquoi elle reste là, les deux bras écartés. Ah oui, mon bonheur, mon bonheur, c’est vrai…

  • ça va ?

    Je veux que tout le monde soit heureux autour de moi, je me coupe en quatre, je me coupe en dix, je fais des crêpes, je fabrique des guirlandes, j’organise des sorties, je fais à manger pour tout le monde, je décore la table, je prépare les voyages, je me décarcasse, je me mets en quatre, je me mets en dix, je fais des plannings, je fais des surprises, je fais des cadeaux, je fais des pâtisseries, je demande « Ça va ? Tu ne manques de rien ? », je mets la musique pour danser, je tire par la main pour danser, je pousse sur la piste de danse, je veux que mes enfants s’amusent, je veux qu’ils aiment mes plats, je veux qu’ils se réjouissent, je veux qu’ils soient joyeux, « Ça va ? Tu es sûr que ça va ? », je devance les envies, je suis dans la tête de mes proches, je sais ce qu’ils veulent, je les satisfais toujours tout le temps, je m’affaire pour que tout aille bien, je me démène pour que personne ne manque de rien, je ne supporte pas le manque d’enthousiasme, je ne supporte pas qu’on trouble ma fête, je n'accepte pas qu’on ne veuille pas être heureux avec moi, je ne comprends pas que mon plaisir ne soit pas partagé. Je suis un tyran du bonheur.

  • d'humeur joviale

    L’ambiance est très bon enfant ce matin dans le bus. Le jeune trisomique se fout de la tête du nain. Haha, t'es tout petit, toi ! T'es drôle ! Le nain rétorque : T'as vu ta gueule, le mongolien ? Et, tout le monde rit. Encouragée par l’énergie joviale communicative, je me tourne vers mon voisin de banquette pour le tacler : Ça faisait longtemps que je voulais vous dire que votre eau de toilette sent le pipi de chat ! Mais ça jette un froid. Seul le jeune trisomique me tape dans le dos et continue de rire, à s’en décrocher la mâchoire.

  • femmes, je vous aime

    Le directeur de l’association artistique me dit : « Et dans mon équipe, il y aura essentiellement des femmes. »
    - Ah bon ? Pourquoi ?
    - Parce que je veux valoriser les femmes, les rendre plus visibles.
    - Ah.
    - Oui, les femmes apporteront une autre vision, elles ont un rapport au monde différent, plus sensible.
    - Ah ? Les femmes ont un rapport au monde plus sensible ?
    - Oui, c’est sûr. Et le rapport au pouvoir est différent aussi.
    - Vous pensez que dans une équipe essentiellement féminine les rapports de pouvoir seront atténués ?
    - Oui, bien sûr.
    - Vous êtes sérieux ?
    - Pardon ?
    - Non, rien.
    - Vous n’avez pas l’air convaincue. Vous ne croyez pas à la discrimination positive ? A la parité ? Aux quotas ?
    - Non.
    - Comment ça ? Mais vous n’avez pas confiance dans « la femme » ?
    - Autant que dans « l’homme » : je crois en l’individu responsable. Et en la mixité à tous les niveaux, sur tous les plans. Si vous donnez le pouvoir à un groupe quel qu’il soit, les mêmes mécanismes se mettent en branle, ce n’est pas une question de genre.
    - Hé bien moi, je suis féministe, je soutiens la lutte des femmes. Vous devriez être reconnaissante !
    - Pas sûre qu’elles vous aient demandé quelque chose. Mais ça part d’une bonne intention. C’est gentil de votre part.
    - Vous vous foutez de moi ?
    - Non, cela ne se peut. Les femmes sont des êtres sensibles et sans malice.
    - Bien, je crois qu’on va s’arrêter là.
    - Vous ne me voulez pas dans votre harem finalement ?
    - MON ASSOCIATION ARTISTIQUE !
    - Oui, pardon, je suis confuse, je confonds les mots parfois.

  • zone sensible

    Tu me dis que j’enseigne dans un quartier sensible mais alors dis-moi où sont les quartiers insensibles sur la carte du territoire ? Montre-les-moi avant que je ne m’égare dans une de ces contrées hostiles. Ne me laisse pas errer à l’aveugle ; qui sait quelles créatures je pourrais être amenée à rencontrer.

    De ces bêtes aux dents longues dont l’extrémité des membres ne sert plus qu’à lacérer ? De ces idoles difformes dressées sur des piédestaux enluminés ? De ces semi-dieux modernes qui traversent le Ciel en jet privé, créent du Verbe et s’accordent entre eux le droit de désigner les êtres et les choses sans rien connaître du monde et des hommes ?

     

    Ô mon quartier sensible, garde-moi de ces pauvres fous.

     

  • La diagonale du vide

    Les gens sont égoïstes, ils meurent n’importe comment, de manière anarchique ou selon une logique qui n’appartient qu’à eux, sans prévenir la plupart du temps, à l’arrache, à des moments qu’on n’attend pas et qui ne nous arrangent jamais, alors que nous, on avait prévu de s’amuser, alors que nous, on allait bon train dans la vie.
    Les morts jouent les trouble-fête. Ils sont là, égoïstes, arrogants, avec toute leur morgue, à nous rappeler que tout a une fin, à faire la nique à nos certitudes et à nos luttes enthousiastes.
    Et, ils nous laissent seuls sur la diagonale du vide à contempler la vaste étendue du Rien à perte d’horizon.
    Les morts sont des scélérats sans foi ni loi.

  • Démon

    Tu as déjà rencontré le Démon ?

     

    Moi, oui, plusieurs fois.

     

    Il mesure 1 mètre 77, il a les yeux verts, les cheveux bruns mi-longs, un nez bizarre, un genou droit tourné vers l'intérieur et des mains aux veines apparentes.

     

    Il est jaloux, méchant, arrogant, vaniteux, hypocrite, impatient, fainéant, lâche, égoïste, blessant, sournois, injuste, peureux, rossard, médiocre, odieux, indigne, mauvais et fourbe.

     

    La plupart du temps, il se terre, planqué dans son antre de crapule galeuse et ne bronche pas.

     

    Mais quand il surgit,
    sans prévenir,
    emporté,
    déchaîné
    abruti et grotesque,
    c'est fou,
    on jurerait que c'est

     

    moi.

     

     

     

     
     
     
     

     

     
     
     

    Anselm Kiefer, Mann im Wald, 1971

  • La Mare Rouge, 1978.

    Le Havre inédit (page Facebook)

  • YEAH

    Un jour quelqu’un m‘a dit que je lisais trop. Ma première réaction a été de prendre cet individu pour un imbécile. C’était la meilleure celle-là. Pour qui se prenait-il ? J’étais surtout vexée comme un pou, car derrière cette assertion s’en cachait une autre : je ne savais pas vivre.
    Enfin si : je savais manger, boire, dormir, aller travailler, rencontrer des gens, donner mon opinion, faire la fête, aller et venir dans la société, faire un enfant même, mais est-ce que je m’étais déjà posé les bonnes questions sur la vie, sur ma relation aux autres et à moi-même ? Est-ce que je m’étais déjà arrêtée deux secondes pour me voir vraiment, voir les autres ? Est-ce que la somme de textes que j’avais lus, que j’avais ingurgités, les formules apprises par cœur, les belles citations copiées-collées, ma bibliothèque pleine, m’avaient aidée à vivre, à donner du sens, à comprendre quelque chose et à faire de moi un être en conscience ?
    Vous vous souvenez de la question de Clarisse à Montag dans Fahrenheit 451 : " Etes-vous heureux ?". Elle est bête. Elle révolutionne tout.
    Il m’aura fallu cinq années entre cette remarque et sa prise en considération progressive pour sentir s’opérer un vraiment virement en moi. Pour comprendre que l’on peut se donner l’illusion de vivre pendant très longtemps et, ce, en toute bonne foi. Qu'on peut passer une vie à se mentir à soi-même, à se voir tel qu'on a envie de se voir, à se mystifier pour rester dans une zone de confort satisfaisante pour l'égo. Qu’on peut passer toute une vie à lire, à donner des cours, à faire des conférences, à fréquenter des milieux culturels, à avoir des avis sur tout sans faire bouger un iota de sa propre humanité. Qu’on peut passer sa vie dans une recherche d’idéal, dans un fantasme, dans un rêve éveillé, qu’on peut passer sa vie « en littérature » sans jamais toucher terre.
    Ce n’est évidemment pas le fait de lire qui est problématique en soi mais l’idée de croire qu’une vie passée à lire est une vie passée à vivre. Ça peut être vrai, mais ça peut être faux. Si une autre dimension n’émerge pas à un moment donné. Pour faire passer les « carpe diem », et autres citations à tatouage, à une mise en pratique effective et réelle, pour passer du slogan mécanique « Tous ensemble, tous ensemble » à l’Essence même de la formule. Y a du sacré boulot. Y a du boulot sacré. Ô Yeah.

  • YES

    La veille de sa mort, il se rendit compte qu’il n’avait pas encore commencé à vivre. C’était à peine trop tard. Il lui restait plusieurs heures pour réparer cette faute dont il était le seul responsable même si son premier réflexe après le constat avait été de se tourner pour chercher un ou des coupables. Comme il avait toujours vécu seul, il ne perdit pas de temps à cet enfantillage.
    Il se demanda alors non pas ce qu’il aurait fait s’il avait vécu (les regrets sont aussi une perte de temps surtout à quelques heures de la mort) mais ce qu’il voulait, là, maintenant, dans l’instant. Dire à sa voisine de palier qu’il était amoureux de ses petits chapeaux à voilette de veuve et écrire une chanson pour lui déclarer son amour furent les réponses spontanées qui se présentèrent à lui. Il n’avait jamais osé adresser la parole à une femme sans manquer de s’évanouir. Il consacra quatre heures à la composition de la chanson, deux heures à sa répétition devant le miroir du salon. Les vingt minutes d’aubade devant la veuve aux chapeaux furent les instants les plus pleins et les plus intenses de sa vie. Il leur resta alors encore un peu de temps pour s’aimer, rire et s’émouvoir l’un de l’autre. Puis il mourut comme prévu, unifié et heureux dans un grand YES d’assentiment.

  • Les gens qui doutent

    Anne Sylvestre se leva un matin en se promettant de mettre son poing sur le nez de la prochaine personne qui lui demanderait de chanter dans la rue, à la radio ou en concert sa chanson à succès "Les gens qui doutent" qui avait fini par lui sortir par tous ses trous de nez à elle.

  • L'essentiel

    Le premier problème quand on commence à jeter - mais en est-ce vraiment un - c’est qu’on ne s’arrête plus. Les objets sont comme aspirés par un trou noir intraitable. Les tiroirs se vident, les armoires se dépouillent, les pièces se dégarnissent sans que l’on puisse interrompre le mouvement cathartique guidé par ces questions :
    Quels vêtements me mettent en joie ?
    Quelles choses m’apaisent ?
    Pourquoi resté-je en lien avec cet objet ?
    Seul l’essentiel reste.
    Le deuxième problème - mais en est-ce vraiment un - c’est que la dynamique du vide ne se limite pas aux biens matériels. Elle finit par inclure les êtres vivants plus ou moins proches dans un même mouvement libérateur.
    Les questions restent les mêmes.
    Là aussi, l’essentiel demeure.

  • Le secret

    A 15 ans, Céline et moi passons des nuits blanches dans une pénombre doucement éclairée de bougies, l’encens brûle. Nous ne nous parlons pas : nous nous écrivons sur un bloc-notes à spirale à tour de rôle sans un mot, c’est la règle. A deux heures du matin, nous réchauffons les pâtes du soir et nous disons chaque fois : « c’est meilleur réchauffé ». Nous buvons du café pour ne pas que nos yeux se ferment, mais ils se ferment quand même.
    Je crois connaître tous ses secrets ; ce n’est pas vrai. Celui-là, je le saurai trop tard. Mais en 1985, en aurais-je été à la hauteur, petite sœur ?

     

     

     

     

     

     

     

     

    Illustration : Quaternité - 1973, Anselm Kiefer

  • On dirait tu fais le mort

    On dirait tu fais le mort
    On dirait tu bouges plus
    Tu respires plus
    On dirait tu louches légèrement
    Et tu ouvres la bouche
    Avec la langue qui pend
    On dirait tu as le bras tout mou
    Quand je le lève
    Et je le laisse tomber
    Non
    plutôt
    On dirait
    Ton bras est tout raide
    Tout dur
    Tout froid
    On dirait tu es immobile
    On dirait ton cœur bat plus
    On dirait
    Tu fais très bien le mort
    On dirait
    On s’embrasse plus
    On se caresse plus
    On dirait
    On se regarde plus
    On dirait tu peux plus m’énerver
    Quand tu trouves une autre fille
    intéressante
    On dirait tu fais le mort
    On dirait tu es immobile
    et ton odeur n’est plus là
    On dirait
    on va plus au cinéma
    tu râles plus contre les pigeons
    On dirait
    tu m’enlaces plus avant le café
    On dirait tu rigoles plus
    On dirait on se tient plus la main
    On dirait tant pis pour la mer
    tant pis pour les bateaux
    On dirait tu existes plus
    On dirait
    tu fais plus de rêves
    plus de cauchemars
    On dirait ton ventre gargouille plus
    contre mon oreille
    On dirait
    On dirait tu fais trop bien le mort

    Arrête.

  • la grande boum animale

    Vous avez remarqué comme on pose mal les questions ?

    Par exemple, les gros titres des journaux demandent régulièrement :

    Quelles solutions pour un développement durable ?

    Comment sauver l’humanité de la catastrophe climatique ?

    Alors que la question centrale devrait être :

    Pourquoi vouloir à tout prix sauver l’humanité ?

    Et, les questions subsidiaires, non moins importantes, pourraient être :

    La Terre a-t-elle vraiment besoin de l’humanité ?

    Les animaux, les insectes, les arbres et les plantes, les mers, les boues, les montagnes, les minéraux, ne se porteraient-ils pas beaucoup mieux sans nous ?

     

    Imaginez l’immense soulagement après l’extinction du dernier humain.
    Le silence incrédule d’abord. Le grand bavardage de fond assourdissant enfin annihilé.
    Puis, le retour du chahut originel, des borborygmes de la nature, du grouillement de la terre, du frottement des feuillages, du déferlement végétal, des glouglous, des clapotis, des hululements, des gazouillis, des meuglements, des barrissements, des rugissements, du rire des hyènes…

     

    La grande boum animale et végétale.

     


    Enfin, chacun retournera à ses occupations. La vie continuera. Deux ou trois générations d’animaux auront encore le souvenir de nous. Nous survivrons encore un peu dans la mémoire des chiens.
    Jusqu’à l’oubli complet quand la mousse aura recouvert les dernières flasques de vodka jetées dans les forêts.

  • hibernation

    Quand il m’a fait remarquer que je n’allais plus beaucoup à la piscine, je n’ai pas osé lui dire que j’entrais en état d’hibernation.
    Comme le ver de terre, je creuse une galerie profonde, je me roule en pelote et j’entre en léthargie dans mon nid de terre, bien loin de la ligne du sol où je risquerais de geler.
    Je n’ai pas osé lui suggérer de m'appeler, quelques mois au moins, "son cher petit lombric" juste le temps pour moi de revenir tranquillement à la surface des choses et du monde.

  • Grosse fatigue

    - Peut-être pourriez-vous sortir un stylo ?

    - J'en n'ai pas

    - Vous venez en cours sans stylo ?

    - J'en avais un, mais je l'ai fait tomber par terre en perm et j'ai eu la flemme de le ramasser.