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Car parmi tous les souvenirs - Page 2

  • Paradis

    Quand mon cousin est mort à 10 ans, et que j'avais moi-même 10 ans, je me suis demandée comment il était possible de mourir si tôt.

    L'explication du prêtre ne m'a pas satisfaite : Dieu l'aimait trop, il l'a ramené à lui.

    Je me suis dit que c'était un sacré égoïste quand même, parce que nous aussi on l'aimait trop Laurent. Tellement. C'était pas une raison.

    Puis, j'ai pensé que c'était peut-être pour équilibrer les âges au Paradis. Qu'on ne se retrouve pas qu'entre vieux là-haut. Qu'il y ait de la jeunesse, de la vie, des rires, des gazouillis de bébés aussi, des farces d'enfants, des bêtises d'ados.

    Enfin, voilà ce que je me suis raconté à ce moment-là pour me consoler toute seule. Pour me dire que, si ça se trouve, il serait un peu bien là-bas, sans nous. Laurent.

  • Les goûts et les...

    A 13 ans, je me fais traiter d’antisémite car je porte un keffieh palestinien acheté place Guichard.

    A 14 ans, je suis une « sale raciste qui n’aime pas les Arabes » parce que je viens de m’acheter un bomber noir à doublure orange aux Puces du Canal.

    A 15 ans, je deviens « une sale hippie Peace & Love » car j’enfile une tunique indienne achetée à la boutique New Delhi de Saint-Jean.

    A 16 ans, je me transforme en « sale bourge du 6e » car j’entoure mon cou d’un foulard Hermès trouvé à Kilo-Shop rue d’Algérie.

    A 17 ans, je suis enfin « une sale gauchiste » quand j’arbore au revers du col de ma veste une superbe broche ornée d’une faucille et d’un marteau piquée à ma copine Stéphanie Crampon, au Havre.

  • Havre de paix

    En juin 1977, sur la place de l’hôtel de ville de ma cité natale, les colombes blanches lâchées avant un spectacle intitulé "Un Havre de paix" se jetèrent, éblouies, contre les projecteurs scéniques et tombèrent mortes, les unes après les autres.
    Le reste de la soirée fut, cependant, une vraie réussite.

  • Dans mon jardin

    Quand j'avais 7 ans, j'étais entourée de célébrités.
    Mon père ressemblait au cow-boy des Village people, Monique Crampon à Bonnie Tyler, Philippe Delarue à Eddy Mitchell, ma mère à Joan Baez, Martine Bonnet à une Miou-Miou brune et Michel Fugain, qui était dans mon jardin en juin 1977, ressemblait en tout point à Michel Fugain.

  • Iole

    Tiens, y a la Baronne qui passe.
     
    La Baronne c'est Iole Facca, fille d'immigrés italiens. Elle n'a rien d'une baronne. Elle est juste mariée à Marceau Baron, français du quartier. 
    Dans la bouche des femmes du coron, elle est devenue "La Baronne". Parce qu'elle passe la tête haute, qu'elle porte de petites perles nacrées aux oreilles et du fard sur les pommettes. Elle passe, un peu crâneuse aussi, agaçante avec sa taille de brindille et ses airs de dames du monde qu'elle se donne. Alors que, vraiment, y a pas de quoi. C'est juste une fille de ritals. Même qu'après la guerre, les "résistants", ils ont failli la tondre. Parait qu'elle lavait le linge des boches... Enfin, on sait ce que ça veut dire, hein. D'ailleurs, le réverbère qui a été installé après tout ça devant la porte de Iole, ça ressemblait bien à la lampe rouge des bordels. Enfin, c'est ce qui se dit, ici.
     
    Elles n'auront pas eu le temps de médire bien longtemps. Iole est morte de la tuberculose dans sa 42e année.
     

  • Eucharistie

    Lors la messe de minuit, au moment de l’eucharistie, je reste assise sur le banc car je n’ai pas le droit de tendre la langue pour recevoir l’hostie : je n’ai pas fait ma communion. Depuis l’enfance, je suis frustrée de ce goût. A l’âge de 10 ans, je demandais déjà autour de moi : quelle est la saveur de l’hostie ? « Ça a le goût de pain sans sel » « C’est fade » « Ça colle au palais » « C’est pas bon » Aucune réponse, aussi dissuasive soit-elle, ne m’a jamais éloignée de ce sentiment de privation. Bien sûr, la solution pour combler ce manque serait de me glisser dans la file des communiés, un jour de noël. Mais une grande main invisible me plaque au sol et me stoppe dans mon élan à chaque tentative de rébellion.

    On ne la lui fait pas à l’envers aussi facilement, il faut croire.

  • Du côté de chez Swann

     

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    On oublie
    Hier est si loin d’aujourd’hui
    Mais il m’arrive souvent
    De rêver encore à l’adolescent
    Que je ne suis plus

    Mon cousin Laurent glisse un disque dans la fente du mange-disque orange sans m’en montrer la pochette. Les premières notes me font sourire. C’est l’une de nos chansons préférées.

    Nous sommes dans la chambre jaune de la maison de mes grands-parents à Douai, celle qui jouxte la chambre de ma tante Domitilde, de dix ans notre aînée à qui nous avons l'habitude d'emprunter ses 45 tours de chanteurs populaires des années 70.

    Je n'ose pas trop le regarder. Il a beaucoup changé depuis notre dernière rencontre. La chimiothérapie qui est censée agir sur son cancer a fait tomber ses beaux cheveux qui n'apparaissent plus que par touffes éparses sur son crâne. L'absence de sourcils et de cils lui font une tête bizarre. J'essaye de rappeler à moi son autre visage, perdu sous celui-ci, les joues pleines, la longue frange blonde qui tombait sur ses paupières quelques mois auparavant, la coupe au bol qui encadrait son beau visage d'enfant en parfaite santé.

    Aujourd’hui, il est d’une extrême pâleur et la rondeur de ses joues a disparu, comme aspirée de l'intérieur. Je lance quelques regards furtifs vers lui, gênée de ma gêne, fascinée malgré moi par les signes de la métamorphose morbide du visage et du corps, par l'amaigrissement dû à la maladie.

    Lui, rit, plaisante comme avant. Il me semble alors plus âgé que moi qui suis d'un an son aînée. Il a, en peu de temps, été gagné par cette maturité des enfants qui sont confrontés à une grave maladie et qui en ont conçu une conscience supérieure de la tragédie à venir.

    La dernière phrase dont je me souviens est Je t’aime. Il m'aime, il me quitte. Je ne le sais pas à cet instant. Je ne sais pas encore qu’on peut mourir à 10 ans.

    Laurent, la chambre jaune, Dave.

    Hiver 1981.

    J’irai bien refaire un tour du côté de chez Swann
    Revoir mon premier amour qui me donnait rendez-vous
    Sous le chêne
    Et se laissait embrasser sur la joue

     

     

  • Psaume 22.

    Tu as une odeur de gitane et de whisky

    tu cuisines des plats du dimanche le dimanche et des spaghetti le samedi midi

    tu joues de la clarinette, du saxophone et du banjo

    tu écoutes France Inter,

    tu fais de la sérigraphie et de la photographie

    tu écoutes Les Nocturnes de Chopin, la sonate en A major de Schubert, la 7e de Beethoven

    tu prépares du Quaker avec un jaune d’œuf dedans pour les petits déjeuners de jour d'examen

    tu dis C'est toi qui paies EDF ?

    tu dis C'est des chanteurs ça ? en entendant Indochine et Cure

    tu m'offres le coffret de Brel pour noël, le coffret de Piaf pour mon anniversaire, le coffret de Brassens pour rien

    tu écrases le chat sans le faire exprès (il s'est caché sous le moteur) et tu n'oses pas nous le dire,

    tu m'aides à faire mes devoirs de maths et tu utilises des briques de Légo pour que j'y comprenne quelque chose,

    tu ne veux pas qu'on entre dans la cuisine quand tu cuisines,

    tu dis C'est un plat fait avec amour mais tu ne dis pas Je t'aime

    tu pleures quand mon cousin Laurent meurt à l'âge de 10 ans

    tu pleures quand tu apprends que tu es licencié

    tu as un rupture d'anévrisme, une première crise cardiaque, un pontage, une deuxième crise cardiaque.

    Un jour, tu meurs. Je cours chercher ton voisin pasteur qui lit le psaume 22 à ton chevet tandis que je te tiens la main. Je me demande si j'ai bien fait mais c'est la première chose qui m'est venue à l'esprit ce jour-là.

    Tu me pardonneras.

     

     

     

  • château hanté

    - Madame, on a trop peur, est-ce qu'on peut vous tenir la main ?

    Dans le noir presque complet du château hanté de la vogue de la Croix-Rousse deux minuscules mains s'accrochent aux miennes. Je n'ose pas dire aux deux fillettes que je suis aussi effrayée qu'elles depuis que j'ai été abandonnée par mon jeune fils qui court quelque part devant. Mais puisqu'elles me le demandent, je fais l'adulte et j'essaie de ne pas trop crier quand une momie nous frôle en murmurant des trucs bizarres et que des toiles d'araignée viennent s'accrocher à nos cheveux.

    On se découvre à la sortie du château, toutes les trois un peu aveuglées par la lumière du jour. Elles me remercient poliment et me lâchent la main pour continuer de vivre leur vie de petites filles sûres de la robustesse et de l'invulnérabilité des adultes.

    Elles ont bien le temps de savoir...

     

     

  • Tatami

    Dans un documentaire sur François Mitterrand, Laurent Fabius confie que la devise du président était "La vie, c'est du judo" car "il est possible de faire de ses faiblesses une force".
    C'est aussi ce que l'on m'a vendu à l'âge de 10 ans pour m'inviter à m'inscrire au club d'art martial du mercredi après-midi à l'école primaire de Saint-Jouin de Bruneval.
    J'ai été maintenue à terre sur les tatamis pendant 6 mois par une Marilyn Fouache de 15 kilos de plus que moi. Elle aussi murmurait à mon oreille "La vie, c'est du judo" et on ne peut pas dire que c'était une bonne nouvelle pour moi.

  • Le jour où Jane B. m'a sauvée.

    Quand je rencontre Jane Birkin pour la première fois, j'ai dans les 14-15 ans. Je suis une longue créature chétive,  osseuse et farouche. Rien ne pousse ni devant ni derrière. Les seules choses qui fassent forme sur mon corps sont des côtes et des omoplates saillantes, des genoux cagneux. Je lorgne avec envie les nénés des copines déjà formées, les bosses qui poussent le chandail, les marques de soutien-gorge apparentes. Je vois bien ce que ça fait dans les yeux des garçons ces histoires de trucs qui émergent sous les débardeurs. Y a ceux qui regardent franco, un peu hypnotisés, y a ceux qui font semblant que non, mais si.

    Soudain, les filles de la récré les plus transparentes quelques mois auparavant se trouvent dotées d'un super-pouvoir dont elles sont elles-mêmes surprises. C'est la roulette génétique de la vie qui se joue là. Je comprends assez tôt qu'il va falloir me trouver un autre don de la nature si je veux attirer le regard des garçons, mais franchement, pendant très longtemps je ne vois pas quoi. 

    Pour me faciliter l'existence, je décide que les garçons de mon âge sont TOUS des crétins finis et je brigue du côté des "vieux" de Terminale qui se contentent de me bousculer dans les escaliers du lycée.

    Quand je rencontre Jane B. j'ai abandonné tout espoir de séduire à l'aide d'arguments physiques, et mon acné, mon appareil dentaire et ma coupe-garçonne viennent parfaire le tableau de l'adolescente pathétique aux allures androgynes-anorexiques. Je porte alors deux pantalons superposés pour cacher mon absence de formes et m'épaissir un peu.

    Ma tante Domitilde me reçoit à Lille. Elle a laissé traîner sur la petite table de son salon de vieux magazines "people" avec des photos en noir et blanc que je feuillette en attendant qu'elle apporte le café et les petits gâteaux.  Sur la double page du milieu, je découvre une jeune femme aux jambes arquées et maigrelettes dans un mini-short en jean, tenant au bout de son bras un grand panier en osier rigide. En haut un débardeur blanc à même la peau, sans rien dessous, dont le décolleté descend bas sur l'absence de poitrine. Deux tétons, juste, pointent sous le tissu. C'est Jane B. Elle défie l'objectif de son regard effronté et gamin. Elle a un sourire d'enfant. C'est une adulte, une "vieille" d'au moins 25 ans, mais son corps est celui d'une adolescente.

    Ce n'est pas le corps d'une adolescente, c'est MON corps.

    Et ce corps est dingue. Plat mais pas que, courbes discrètes,  hanches de garçon, cuisses imparfaites totalement désirables. Cette fille est SEXY sans les attributs de la féminité. Ça se peut. Ça existe. Choc profond. Renversement des valeurs. Claque morphologique. J'ai trouvé une sœur anatomique.

    Domitilde me confirme que cette fille existe bien. Si j'avais eu la télévision à la maison durant les dix années précédentes, j'aurais peut-être pu l'apercevoir dans les émissions de Maritie et Carpentier en duo avec Gainsbourg, Sardou ou Carlos... Je l'ai découverte juste à temps, avant la mode des Samantha et Sabrina qui aurait finie de m'achever. Ce jour-là, une partie de moi était secourue.

    Ce jour-là, Jane Birkin m'a sauvée.

  • La matière

    L'un des jours les plus heureux de mon enfance est celui où j'ai pu passer pour la première fois un pain dans le machine à trancher de la boulangerie de mes grands-parents.
    J'ai déposé un bâtard derrière les lames et il est ressorti parfaitement coupé. Je l'ai emballé dans un papier blanc dont j'ai tortillé l'extrémité comme je voyais le faire ma grand-mère, puis, je l'ai tendu, l'air désinvolte, à la cliente qui n'a pas su qu'elle assistait au plus beau de jour de ma vie . C'est normal, j'exultais en silence. La pudeur.
    A l'époque, je crois que j'aurais aimé avoir aussi un grand-père boucher-charcutier pour pouvoir, un jour, passer de la viande rouge dans un hachoir. J'aurais été au comble de l'exaltation, c'est certain.
    Mais mon autre papi était imprimeur. Les lettres, c'était moins excitant que la matière.

  • L'histoire de Pierre

    Quand, Pierre, disquaire de 25 ans, avait rencontré Judith, lycéenne de 17 ans, il lui avait dit assez rapidement qu'il préférait sortir avec des filles de moins de 20 ans, car, à partir de cet âge, elles devenaient mois drôles, plus exigeantes, plus sérieuses, en un mot "plus CHIANTES".

    Ils avaient passé trois insouciantes années à s'amuser, danser, aller au concert et à faire ce que font à peu près tous les amoureux de la terre.

    Quand, Judith, étudiante, atteint l'âge de 20 ans, il la quitta, en toute cohérence, pour une jeune Bénédicte de 18 ans.
    Judith n'avait pourtant pas l'impression d'être devenue beaucoup plus enquiquinante que trois auparavant. Tout au plus, plus affûtée et sensée.

    Bref, le contrat amoureux était rompu.

    Elle apprit, 5 ans après, que Bénédicte avait elle-même été remplacée par Sandrine, puis Sandrine par Valérie.

    Elle n'avait plus suivi l'affaire.

    Quand Judith avait revu Pierre, par hasard, 25 années plus tard, elle lui avait trouvé l'air vieux et fatigué.
    Il était marié à une Audrey et avait une fille de 17 ans.
    Pour laquelle il se faisait beaucoup de souci.

  • Sur leur dos

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    Pendant qu'on suçote nos berlingots de lait concentré et que le mono à la guitare joue de la guitare, Géraldine Tomasi perce les boutons d’acné sur le dos de tous les jolis garçons de la colo. C'est la seule faveur qu'ils lui accordent depuis le début du séjour. Ils sont tous amoureux de Katia Bertin qui, elle, est amoureuse du mono à la guitare. Elle lui demande de rejouer La Bombe humaine. Sonia me glisse à l'oreille qu'elle les a vu s'embrasser après la veillée d'hier soir vers les toilettes des filles. Mais tout le monde dit que c'est une mytho.

  • SALOPETTE

    salopette salopette salopette

    salo-pette salo-pette SALO-PETTE SALO-PETTE

    salo-pette salo-pette

    pette-salo pette-salo

    PETTE SALO PETTE SALO SALO

    PETTE PETTE PETTE

    PETTE SAL/

     

    Mme Bertinot interrompt de façon tout à fait triviale et inopportune ma première performance de poésie sonore en duo avec Patricia Messier sur un banc de l'école maternelle Henri Wallon à l'heure des mamans. Nos camarades de classe commençaient juste à manifester leur adhésion et leur joie.

    Elle nous met toutes les deux au coin parce qu'on dit des choses dégoutantes et ce sera répété aux parents.

    La tête contre le mur, je médite l'idée que la poésie,

    1- c'est pas très propre

    2- ça peut causer des ennuis

     

     

     

     

     

     

    reproduction : Erro, Canal Grande, 1976.

  • une chic fille

    Qu’est devenue cette fille de la fac à qui son petit ami (un grand blond fade, riche, étudiant en Droit qui se constituait un book « pour devenir mannequin à Paris ») offrait régulièrement des soins esthétiques ?

    Pour ses 20 ans, un chèque pour un gonflement des lèvres, pour sa fête, un bon pour une liposuccion, pour sa réussite aux partiels, une augmentation mammaire…

    Elle était sortie un été avec Patrick Bruel qui l’avait baladée quelques jours sur un scooter à Saint-Tropez puis sautée quelques nuits dans une chambre d’hôtel de luxe. Elle s’en souvenait avec nostalgie.

    Son idéal féminin était Vanessa Paradis. Elle en imitait toutes les tenues, les coupes de cheveux, les poses et connaissait ses chansons par cœur. En fait, elle ressemblait à Caroline Cellier, mais je l’avais vexée quand je le lui avais dit. « Elle est vieille ».

    Les filles en Kickers l’avait surnommée « bébé pouffiasse ».

    Une chic fille, quoi qu’il en soit, qui usait les talons de ses escarpins griffés dans les escaliers des amphis de Lettres modernes tandis que nous y trainions nos semelles de Converse.

    Un jour, elle nous a invitées chez son copain. Il m’a engueulée parce que je m’étais assise sur une chaise qui n’était « pas faite pour s’asseoir ».  Toute chose était sa place.

  • pompe à vélo

    Je frappe Nadège Fouache à trois reprises sur le crâne avec ma pompe à vélo car elle vient de traiter mes parents de "sales communistes".
    Le soir, je demande à ma mère si l'on peut mourir après avoir reçu plusieurs coups d'un objet dur sur la tête. Elle me répond que oui, on peut. J'attends lundi matin avec anxiété.

    Nadège est là qui joue à l'élastique avec Annie Crochemor et Sandrine Belin. Elle fait semblant de ne pas me voir quand je passe à côté d'elle.
    Qu'elle crève écartelée en enfer.

  • juillet 87


    Juillet 1987, Céline et moi, on passe une semaine à faire du stop en short et mini-jupe sur la route Frontignan-Sète.

    On est souvent prises par des messieurs qui pourraient être nos pères. Chaque fois, ils nous disent qu'on n'est pas très prudentes à faire du stop comme ça à notre âge, qu'on pourrait tomber sur des gens pas bien et que c'est pour ça qu'ils se sont arrêtés. On leur répond qu'on a toutes les deux dans nos poches un canif et un petit couteau de cuisine à bout pointu pour se défendre, au cas où. Ça les fait bien rigoler et ils nous grondent gentiment.

    Un jour, on est prises par trois jeunes gars pas beaucoup plus vieux que nous. On voit bien qu'ils ne savent pas trop quoi faire de notre insouciance. Ils boivent de la bière et racontent des blagues qui nous font rire.

    La radio-cassette crache Dirty old town des Pogues.

    Les fenêtres de la voiture sont grandes ouvertes, nos cheveux dans le vent ont 17 ans et la vie est formidable.

     

  • A nos amours.

    J'enfile mes Clarks, caresse mon chat Bacchus, repunaise l'affiche de La Boum. La veille, j'ai vu au cinéma A nos amours de Pialat. Suzanne m'initie précocement au sentiment de mélancolie. Je pressens avec elle que cet état n'est pas celui du regret d'un temps révolu, comme l'est la nostalgie, mais le regret d'un temps qui n'existe pas et n'existera sans doute pas. Je ne sais pas encore si c'est un poids en plus ou en moins à déposer dans mon sac US. Je vais louper le car scolaire. On verra ça plus tard.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Image extraite du film A nos amours, Pialat, 1983

  • Dernier jour

    On habite Lyon, Paris, Meudon, Avignon, Marseille, Amiens, le Havre

    on se promet de s'écrire, de se revoir, de ne jamais se perdre de vue

    On croit sincèrement que la tribu éphémère qu'on a inventée pendant 15 jours

    va durer toutes nos vies

    Les monos chantent Les retrouvailles de Graeme Allwright devant le car

    et ça fait pleurer tout le monde, même le dirlo

    Les filles amoureuses du mono à la guitare tendent leurs adresses griffonnées sur un morceau de papier

    Les garçons amoureux de Katia Bertin lui offrent un bracelet rasta, un cheval qui change de couleur avec la météo, une broche en coquillage

    je n'ai pas acheté de souvenirs on m'a volé mon argent poche le jour de mon arrivée

    mais j'ai appris à me raser les jambes avec un bic orange

    La veille il y a eu la boum de départ

    le garçon qui n'a pas osé dire durant tout le séjour

    a dit

    On a dansé un slow

    sur Hello de Lionel Richie

    Il avait les mains moites j'étais parfumée au déo Impulse Vanilla

    c'est malin on part demain.