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Car parmi tous les souvenirs - Page 3

  • pigeons 2 (mouettes aussi)

    Les mouettes de la place San Marco font les crâneuses.
    Vraiment, elles manquent d'humilité.
    Elles tentent par tous les moyens de voler la vedette aux pigeons millénaires et n'hésitent pas, pour cela, à s’adonner à un photobombing effronté devant l'objectif et les perches à selfies des touristes.
    Les pigeons, quant à eux, gèrent la situation avec une distance toute ironique dans le regard (bien visible sur tous les clichés du monde si l'on prend le temps de s'y arrêter un instant).

  • Lundi de Pâques

    Au parc de la tête d'or,

    l'enfant de 11 ans dit à ses parents, Regardez l'hippocampe ! en pointant du doigt un pélican (ils ne sourcillent pas),
    le panda roux fait exprès d'être si mignon qu'on a envie de le kidnapper au lasso (mais être si joli cache certainement quelque chose de pas net),
    le père de famille se fait disputer par sa femme car il a pris une gaufre caramel salé alors qu'elle avait BIEN dit chocolat-caramel (il baisse la tête comme son fils de 3 ans),
    la panthère d'Amour, s'il n'y avait pas la baie vitrée, sauterait à la gorge du monsieur qui fait des selfies avec sa perche devant la cage (oui, certainement),

    dans ma bouche, la barbe à papa a le goût d'un lundi de Pâques à qui tout réussit (et qui le sait un peu trop, le brigand).

     

     

     

     

    image : Joe Webb, The Cloud Eaters

  • Après l'Adieu au visage.

    J'ai vu deux corps morts,

    celui de mon père

    celui du père de mon enfant.

    Je peux le dire

    la mort n'existe pas.

    Un corps mort ne contient pas la mort.

    Il est encore tiède quelque temps

    (il perd un degré par heure

    environ)

    Il se rigidifie au bout de 3 heures.

    Avant cela, il est encore possible de ressentir une vie sous la peau.

    Quand on tient la main de l'être proche,

    qui vient de mourir,

    on s'attendrait presque à la voir bouger,

    on la sent frémir.

    Mais non.

    Je me dis alors

    c'est la première fois que je tiens la main de mon père

    ou, du moins, il m'a sans doute tenu la main quand j'étais enfant

    mais ma main d'adulte n'a jamais été dans la sienne,

    pas dans mon souvenir.

    Je me dis alors,

    Je tiens la main du père de mon enfant

    que je n'ai pas tenue durant les 13 ans de séparation.

    Il est mort, alors je la lui tiens.

    Mais ce que je tiens, c'est la main morte du père de mon enfant.

    Mais ce que je tiens, c'est la main morte de mon père,

    je ne tiens pas la main de mon père.

    Il n'est plus là.

    il n'est plus présent.

    Il est mort.

    Je le sais car je vois son corps mort.

    C'est à dire un corps inanimé, sans souffle quand on penche le visage vers le visage.

    Sans mouvement aucun.

    Sans bruit aucun.

    Un corps silencieux et immobile.

     

    Quand le corps est enfin raide et froid, quand toute vie semble en être sortie,

    est-ce cela que l'on appelle la mort ?

     

    La mort n'existe pas.

    Je ne la saurai pas quand viendra mon tour.

     

    Ce sera la vie, puis,

    plus de vie.

     

    Est-ce cela qu'on appelle la mort ?

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Grande.

    Petite, j'étais déjà grande. Mes copines de classe menaçaient de m'étêter quand elle ne pouvait pas voir le tableau à cause de ma tête qui dépassait. Je ne savais pas trop quoi faire de mes bras, de mes jambes. J'étais souvent recroquevillée quand j'étais assise, les jambes sous le menton, pour ne pas prendre trop de place. L'espace que j'occupais n'était pas celui que j'appréhendais dans mon corps. J'avais une nature de petite dans un corps de longue tige. "Grande girafe". Je ne dressais pas fièrement la tête. Non. Comme la plupart des grandes, au contraire, j'essayais de paraître moins verticale, moins encombrante, moins visible. A l'adolescence, ça s'est compliqué. Je regardais le monde d'un peu plus haut que les autres filles, ça me donnait l'air hautain. "T'as l'air prétentieuse". Contre le mur des salons, dans les boums, je regardais les couples improvisés se galocher pendant les slows. Si un garçon me regardait avec insistance, c'est parce que j'étais bizarre, ça ne pouvait pas être autre chose. J'enviais les filles dans la norme et les plus petites que les autres. Peut-être avaient-elles une essence de grande, elles ? Ça aurait été bien de pouvoir échanger nos carcasses, de temps en temps.

  • Baobabs

    Quand tu étais enfant, tu faisais le cochon pendu à 5 mètres au-dessus du sol de gravier dans des cages à écureuil, de vraies structures de la mort. Tu glissais sur des toboggans géants qui manquaient de t'éjecter à chaque bosse. Tu grimpais dans des arbres grands comme des baobabs et tu te balançais de branche en branche, tout en haut. Tu partais dans la mer, accroupie dans de petits bateaux gonflables incertains, et tu ramais avec les mains, super loin de la plage.

    Entre 5 et 12 ans, tu t'en souviens, tu as été courageuse.

     

  • 1984

    Grande sauterelle,

    grande girafe,

    t'as vu, t'as un genou qui rentre en dedans,

    on voit tes veines sous ta peau ça fait comme un plan d'Atlas Michelin,

    tu fais de l'anorexie ?

    ferme la bouche tu vas rayer le plancher,

    tu vas le garder combien de temps cet appareil ?

    c'est pas normal, avec des jambes comme ça tu devrais être bonne au saut en hauteur,

    tes cheveux tu devrais les permanenter,

    tu te rases pas les jambes ?

    t'as les seins de Birkin,

    si tu veux des seins, mange du Boursin.

     

     

     

     

     

     

     

  • Métro D

    Tous nos cernes bleus se sont donné rendez-vous dans le métro du matin.

    L'homme joue sur son portable, il a une tache de dentifrice sur la joue,

    la femme lit Temps glaciaires de Fred Vargas,

    l'adolescente se maquille sans jamais faire dépasser son mascara ou son rouge à lèvres,

    le bébé fixe le panneau indicateur des stations en serrant très fort son doudou,

    la maman se mouche et tousse, le menton enfoncé dans une écharpe qui peluche.

     

  • premier baiser

    Le paquet de cigarettes, lancé en l'air, est retombé sur une tranche. C'est pas de pot. Jusqu'à présent, il avait chaque fois atterri sur l'une de ses faces. Le gage-baiser change selon la réception du paquet sur le sol plastifié de la tente.

    Pile : une bise sur la joue.

    Face : un simple baiser sur la bouche (le smack).

    Sur une tranche : un french kiss.

    Suivant la règle du jeu, à contrecœur, je ferme les yeux pour désigner à l'aveugle un garçon dans le groupe faisant face à celui des filles. J'entends un long murmure côté filles, des rires côté garçons. Olivier, le plus beau garçon de la colo (selon le classement des 12-14 ans de sexe féminin) s'avance. Je n'ai aucune envie d'embrasser le plus beau garçon de la colo devant une dizaine d'ados rigolards, avec mon acné, mes cheveux courts, mes pas de seins, mes pas de fesses, mes cuisses de sauterelles et mon appareil dentaire. Je suis prise d'une grande compassion pour Olivier qui attend l'air interrogatif. Je me soumets au gage, rouge, transpirante, consciente du grotesque de la scène.

    Le lendemain, le bruit court dans toute la colo que je suis sortie avec Olivier, ce qui me confère une aura momentanée, rapidement piétinée par le verdict irréductible d'Olivier :

    Elle sait pas embrasser, elle met pas la langue

     

  • ne te retourne pas tout de suite

    Il se penche à mon oreille et me dit : "La fille derrière toi, avec les boucles d'oreilles (Non, ne te retourne pas tout de suite), elle vient d'étaler sur son toast de la pâtée pour chat. Elle a cru que ça faisait partie des pâtes à tartiner de l'apéritif. Je n'ai pas osé le lui dire... Et, je suis un peu inquiet car les chats ne la digèrent pas très bien. Tu peux la surveiller ?"

  • Les Communistes

    Un jour, à Saint-Jouin-de-Bruneval, village normand proche du Havre dans lequel nous étions surnommés « LES COMMUNISTES», la maman d’une fillette de mon âge vint annoncer à ma mère que sa fille Katia avait lu avec moi et chez nous des « livres pornographiques », qu’elle en avait parlé à table et en paraissait très choquée. Ma mère, interloquée s’interrogea (se demandant, un instant, si mon père ne dissimulait pas des revues érotiques sous le matelas) et je dus me résigner à aller chercher les objets obscènes et licencieux : des bd de Lauzier, M. Veyron, Bretecher et quelques Hara-Kiri devant lesquels nous avions gloussé, durant quelques minutes, cachées derrière le canapé, deux jours auparavant. La maman de katia demanda expressément que ces livres soient hors d’atteinte et de vue quand la petite viendrait chez nous, menaçant ma mère de ne plus autoriser sa fille à se rendre dans notre famille si cette condition n’était pas respectée.

    Ma mère répondit alors : « Votre fille ne viendra donc plus chez nous, car je me refuse à toute censure littéraire et artistique dans ma maison »

    On ne revit plus Katia.

     Le lendemain, dans le village, notre surnom clanique s’enrichit d’une épithète : dépravés.

  • Le goût des larmes dans les raviolis.

    8 ans. Ma mère me demande ce que je faisais enfermée dans ma chambre tout à l'heure avec Patricia Mésanger la petite voisine d'à côté, pourquoi je ne voulais pas ouvrir. Depuis dix minutes, je baisse la tête sur mes raviolis que je ne parviens pas à avaler. Ils sont froids à présent. Je ne veux pas dire à ma mère qu'on s'amusait à faire l'amour dans mon lit superposé, sur la couchette du haut. On mimait ce que l'on pense être l'acte sexuel, on jouait à l'homme et à la femme. Ça nous amusait et nous excitait en même temps. Je ne veux pas le dire car j'ai honte sans savoir exactement de quoi je dois avoir honte. Je fixe à présent la citrouille éventrée sur l'affiche punaisée au-dessus de la table de la cuisine, une reproduction de nature morte. Je fixe les pépins et la chair orange. Mon regard va de la citrouille aux raviolis. Je ne veux pas croiser le regard de ma mère.

    Elle insiste.

    Je finis par dire que c'est Patricia qui voulait jouer à faire l'amour.

    Ma mère me dit que c'est mal, qu'il ne faut plus recommencer.

    Le lendemain, sur le chemin de l'école je dis à Patricia qu'elle ne doit plus me demander de faire cela que c'est mal et que je ne le referai plus jamais. Elle me répond très justement que c'était mon idée.

     

  • coule une rivière

    Moi, ma fille, je lui mettrai de gros tampons si elle bouge. T'as qu'à voir déjà avec mes neveux et nièces à la gare, hier, de GROS tampons ! Personne se penchera sur sa poussette, hein. J'suis un gitan. Ce sera la fille d'un gitan. Et voilà pour les gens qu'aiment pas les gitans! VLAN ! Une petite gitane sur terre. Et j'espère un petit gitan, après. Et même six. Je fais pas des enfants pour moi, hein. C'est pour mon père qui est mort. Mon fils, je lui expliquerai comment on fait des bébés s'il me demande (geste corporel imitant un coït rudimentaire). Mais si c'est une fille, hein, non. Je lui expliquerai pas. J'lui dirai autrement... (pensif)

    Elle aura toutes les marques. Je lui achèterai TOUTES les marques. Oh, j'te jure, tu m'connais. Ses premières lunettes de soleil ce sera 300 boules. Pas moins de 300 boules.

    - C'est trop cher pour une petite fille.

    Oh ! C'est MA fille, hein ! Tu m'connais ! QUE des marques, elle aura. Et un maillot parisien. Dès la naissance. Je suis Parisien, moi. Ma fille, elle sera Parisienne aussi. Même si elle vit en Ardèche.

    - Mais, tu vas pas lui acheter un maillot de foot, c'est une fille.

    C'est pas une fille, c'est MA fille.

  • Mer agitée

    "La météo marine sur France Inter, c’est un petit bulletin d’information écrit dans la langue énigmatique des marins, qui mine de rien, est entré dans l’imaginaire d’un grand nombre de personnes" (France Culture, A l'écoute de la météo marine).

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  • I don't need money, I don't need a car...

     

    Et, à 11 ans, je fredonne :

    - Mon dieu, j'peux même pas jouir.

    - Tant pis pour toi, il faut dormir.

  • Alliance

    L'été 1986, en Auvergne, vers Brioude, au camping de la Villette,  je me suis baignée dans l'Allier avec ma soeur, mon père et ma mère comme de nombreux étés. 

    J'ai nagé dans l'eau fraîche un moment, puis je suis revenue sur la rive. Je me suis alors rendu compte que j'avais perdu l'alliance de ma mère, qui était à mon annulaire droit. Un gros anneau d'argent qu'elle m'avait prêtée (comme elle me prêta, plus tard, une bague de fiançailles à pierre mauve que je perdis de nouveau).

    Je n'osais pas avouer tout de suite cette perte à mes parents.  Je tentais, dans un premier temps de retourner à l'eau seule pour fouiller le fond vaseux et pierreux , mais la quête me parut rapidement absurde et vaine.

    Mon père était furieux, d'abord contre ma mère qui m'avait confié l'anneau de mariage, puis contre moi et ma négligence fautive.

    Nous l'avons cherché, un temps, à quatre, nous avons soulevé les pierres, parcouru plusieurs fois le court chemin qui liait notre emplacement à la rivière, ce fut inutile.

    La rivière m'avait volé ma bague.

    Dans la famille, les alliances des femmes sont avalées par les herbes et les eaux.

     

     

  • Les papillons de ma jeunesse

     


     

    Yeux bleus qui pleurent quand on te photographie. Petite fille tu te serres contre moi et je te dis Tu es grande maintenant tu dois apprendre à te débrouiller toute seule En colonie de vacances tu pleures pendant la boum parce que ta jupe en papier crépon s’est déchirée et que tu ne veux pas danser la chorégraphie apprise sur l'air d'Alexandrie Alexandra Ta petite voix tu as 6 ans sur la bande magnétique audio quand on enregistre des histoires avec les musiques d’Ennio Morricone et qu’on invente de fausses interviews On se moque de Miss France en la parodiant On fait la musique du générique avec des sons de bouche on éclate de rire avant la fin On reçoit des talkies-walkies à noël et on se parle d’un bout à l’autre de la maison mais ça ne marche pas bien Je te dis un jour dans la voiture que le verre de vin et la carotte qu’on laisse sous le sapin le jour de noël et que l’on retrouve bu et grignotée au retour sont une supercherie des parents pour nous faire croire au père noël ça te fait pleurer Je regrette aussitôt mes mots Un jour tu as 4 ans tu pars toute seule alors que je suis censé veiller sur toi dans le quartier du Mont-Gaillard Je  tremble de peur à l’idée qu’il te soit arrivé quelque chose qu’on ne te retrouve pas On te cherche partout et une dame te tenant par la main finit par te ramener à nous Tu expliques que tu voulais aller à Auchan Un autre jour M. Navarro le directeur de l’école te dit d’arrêter de le dévisager tu ne comprends pas ce que ça signifie dévisager tu continues de le regarder dans les yeux et il te traite d’insolente.

  • Le fil dans le chas d'une aiguille

     

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    Quand j’étais enfant,
     
    je m’allongeais sur mon lit et je chantais Non rien de rien non je ne regrette rien,
    je lisais La Potion magique de Georges Bouillon,
    je cuisinais des Cracraboguettes,
    j’avais une bonne note en français, j’avais une mauvaise note en maths,
    je pleurais parce que mon ami François avait voulu m’embrasser de force sur la bouche en me tenant les deux bras au sol,
    puis j’étais surprise quand il jetait dans mon jardin un savon en forme de cœur pour se faire pardonner,
    j’écrivais l’histoire d’un petit garçon qui faisait une fugue avec son chien,
    mon poisson rouge s’appelait Alphonse et il aimait le son du saxophone,
    mon chat s’appelait Charlie, puis Isidore puis Bacchus,
    je trouvais que mon père ressemblait au cow-boy des village People,
    je jouais dans les Hautes herbes avec Marilyn Fouache,
    j’aimais quand ma mère organisait une chasse aux trésors et que l’on devait trouver, avec ma sœur, un objet insolite dans la nature.

    J’essayais, patiemment, de glisser un fil dans le chas d’une aiguille.