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Car parmi tous les souvenirs - Page 3

  • L'histoire de Pierre

    Quand, Pierre, disquaire de 25 ans, avait rencontré Judith, lycéenne de 17 ans, il lui avait dit assez rapidement qu'il préférait sortir avec des filles de moins de 20 ans, car, à partir de cet âge, elles devenaient mois drôles, plus exigeantes, plus sérieuses, en un mot "plus CHIANTES".

    Ils avaient passé trois insouciantes années à s'amuser, danser, aller au concert et à faire ce que font à peu près tous les amoureux de la terre.

    Quand, Judith, étudiante, atteint l'âge de 20 ans, il la quitta, en toute cohérence, pour une jeune Bénédicte de 18 ans.
    Judith n'avait pourtant pas l'impression d'être devenue beaucoup plus enquiquinante que trois auparavant. Tout au plus, plus affûtée et sensée.

    Bref, le contrat amoureux était rompu.

    Elle apprit, 5 ans après, que Bénédicte avait elle-même été remplacée par Sandrine, puis Sandrine par Valérie.

    Elle n'avait plus suivi l'affaire.

    Quand Judith avait revu Pierre, par hasard, 25 années plus tard, elle lui avait trouvé l'air vieux et fatigué.
    Il était marié à une Audrey et avait une fille de 17 ans.
    Pour laquelle il se faisait beaucoup de souci.

  • Des figues et du pain

    Je fais une dinette du dimanche avec la petite vieille dame du sixième étage. Au marché, j'ai acheté pour elle des figues, du fenouil, du fromage de brebis et des olives au citron. J'ai fait un pain. Elle mange très peu.

    Elle dit : Quand mon mari était là, on était bien.
    Elle dit : Mon médecin me regarde mourir.

    Je me demande combien d'années il me faudra attendre avant que mes voisins ne m'évoquent en parlant de "la petite vieille dame du 3e étage" (ce qui dans le cas de mon mètre 77 serait cocasse).
    Je me demande combien de temps il me faudra attendre avant que mon médecin ne me regarde mourir.

    Elle dit : Mon généraliste m'a donné un sirop pour une toux persistante. Quand je suis allée à l'hôpital, j'avais une pleurésie.
    Elle dit : Mon mari était un homme élégant et délicat. Nous ne nous sommes pas quittés plus de quelques jours durant nos 50 années de vie commune.

    Elle dit : A quoi ça sert tout ça, la vie, maintenant ?

    Je ne sais pas quoi répondre. Je me demande aussi à quoi ça servira, quand, si...
    Je lui ressers une cuillère de salade de fenouil et une figue. Il faut manger, quand même.

     

     

     

     

     

     

    image : http://mpcazaux.free.fr/galerie/displayimage.php?pos=-9

  • Sur leur dos

    telephone.jpg

    Pendant qu'on suçote nos berlingots de lait concentré et que le mono à la guitare joue de la guitare, Géraldine Tomasi perce les boutons d’acné sur le dos de tous les jolis garçons de la colo. C'est la seule faveur qu'ils lui accordent depuis le début du séjour. Ils sont tous amoureux de Katia Bertin qui, elle, est amoureuse du mono à la guitare. Elle lui demande de rejouer La Bombe humaine. Sonia me glisse à l'oreille qu'elle les a vu s'embrasser après la veillée d'hier soir vers les toilettes des filles. Mais tout le monde dit que c'est une mytho.

  • SALOPETTE

    salopette salopette salopette

    salo-pette salo-pette SALO-PETTE SALO-PETTE

    salo-pette salo-pette

    pette-salo pette-salo

    PETTE SALO PETTE SALO SALO

    PETTE PETTE PETTE

    PETTE SAL/

     

    Mme Bertinot interrompt de façon tout à fait triviale et inopportune ma première performance de poésie sonore en duo avec Patricia Messier sur un banc de l'école maternelle Henri Wallon à l'heure des mamans. Nos camarades de classe commençaient juste à manifester leur adhésion et leur joie.

    Elle nous met toutes les deux au coin parce qu'on dit des choses dégoutantes et ce sera répété aux parents.

    La tête contre le mur, je médite l'idée que la poésie,

    1- c'est pas très propre

    2- ça peut causer des ennuis

     

     

     

     

     

     

    reproduction : Erro, Canal Grande, 1976.

  • une chic fille

    Qu’est devenue cette fille de la fac à qui son petit ami (un grand blond fade, riche, étudiant en Droit qui se constituait un book « pour devenir mannequin à Paris ») offrait régulièrement des soins esthétiques ?

    Pour ses 20 ans, un chèque pour un gonflement des lèvres, pour sa fête, un bon pour une liposuccion, pour sa réussite aux partiels, une augmentation mammaire…

    Elle était sortie un été avec Patrick Bruel qui l’avait baladée quelques jours sur un scooter à Saint-Tropez puis sautée quelques nuits dans une chambre d’hôtel de luxe. Elle s’en souvenait avec nostalgie.

    Son idéal féminin était Vanessa Paradis. Elle en imitait toutes les tenues, les coupes de cheveux, les poses et connaissait ses chansons par cœur. En fait, elle ressemblait à Caroline Cellier, mais je l’avais vexée quand je le lui avais dit. « Elle est vieille ».

    Les filles en Kickers l’avait surnommée « bébé pouffiasse ».

    Une chic fille, quoi qu’il en soit, qui usait les talons de ses escarpins griffés dans les escaliers des amphis de Lettres modernes tandis que nous y trainions nos semelles de Converse.

    Un jour, elle nous a invitées chez son copain. Il m’a engueulée parce que je m’étais assise sur une chaise qui n’était « pas faite pour s’asseoir ».  Toute chose était sa place.

  • pompe à vélo

    Je frappe Nadège Fouache à trois reprises sur le crâne avec ma pompe à vélo car elle vient de traiter mes parents de "sales communistes".
    Le soir, je demande à ma mère si l'on peut mourir après avoir reçu plusieurs coups d'un objet dur sur la tête. Elle me répond que oui, on peut. J'attends lundi matin avec anxiété.

    Nadège est là qui joue à l'élastique avec Annie Crochemor et Sandrine Belin. Elle fait semblant de ne pas me voir quand je passe à côté d'elle.
    Qu'elle crève écartelée en enfer.

  • juillet 87


    Juillet 1987, Céline et moi, on passe une semaine à faire du stop en short et mini-jupe sur la route Frontignan-Sète.

    On est souvent prises par des messieurs qui pourraient être nos pères. Chaque fois, ils nous disent qu'on n'est pas très prudentes à faire du stop comme ça à notre âge, qu'on pourrait tomber sur des gens pas bien et que c'est pour ça qu'ils se sont arrêtés. On leur répond qu'on a toutes les deux dans nos poches un canif et un petit couteau de cuisine à bout pointu pour se défendre, au cas où. Ça les fait bien rigoler et ils nous grondent gentiment.

    Un jour, on est prises par trois jeunes gars pas beaucoup plus vieux que nous. On voit bien qu'ils ne savent pas trop quoi faire de notre insouciance. Ils boivent de la bière et racontent des blagues qui nous font rire.

    La radio-cassette crache Dirty old town des Pogues.

    Les fenêtres de la voiture sont grandes ouvertes, nos cheveux dans le vent ont 17 ans et la vie est formidable.

     

  • A nos amours.

    J'enfile mes Clarks, caresse mon chat Bacchus, repunaise l'affiche de La Boum. La veille, j'ai vu au cinéma A nos amours de Pialat. Suzanne m'initie précocement au sentiment de mélancolie. Je pressens avec elle que cet état n'est pas celui du regret d'un temps révolu, comme l'est la nostalgie, mais le regret d'un temps qui n'existe pas et n'existera sans doute pas. Je ne sais pas encore si c'est un poids en plus ou en moins à déposer dans mon sac US. Je vais louper le car scolaire. On verra ça plus tard.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Image extraite du film A nos amours, Pialat, 1983

  • Dernier jour

    On habite Lyon, Paris, Meudon, Avignon, Marseille, Amiens, le Havre

    on se promet de s'écrire, de se revoir, de ne jamais se perdre de vue

    On croit sincèrement que la tribu éphémère qu'on a inventée pendant 15 jours

    va durer toutes nos vies

    Les monos chantent Les retrouvailles de Graeme Allwright devant le car

    et ça fait pleurer tout le monde, même le dirlo

    Les filles amoureuses du mono à la guitare tendent leurs adresses griffonnées sur un morceau de papier

    Les garçons amoureux de Katia Bertin lui offrent un bracelet rasta, un cheval qui change de couleur avec la météo, une broche en coquillage

    je n'ai pas acheté de souvenirs on m'a volé mon argent poche le jour de mon arrivée

    mais j'ai appris à me raser les jambes avec un bic orange

    La veille il y a eu la boum de départ

    le garçon qui n'a pas osé dire durant tout le séjour

    a dit

    On a dansé un slow

    sur Hello de Lionel Richie

    Il avait les mains moites j'étais parfumée au déo Impulse Vanilla

    c'est malin on part demain.

     

     

     

     

     

  • pigeons 2 (mouettes aussi)

    Les mouettes de la place San Marco font les crâneuses.
    Vraiment, elles manquent d'humilité.
    Elles tentent par tous les moyens de voler la vedette aux pigeons millénaires et n'hésitent pas, pour cela, à s’adonner à un photobombing effronté devant l'objectif et les perches à selfies des touristes.
    Les pigeons, quant à eux, gèrent la situation avec une distance toute ironique dans le regard (bien visible sur tous les clichés du monde si l'on prend le temps de s'y arrêter un instant).

  • Lundi de Pâques

    Au parc de la tête d'or,

    l'enfant de 11 ans dit à ses parents, Regardez l'hippocampe ! en pointant du doigt un pélican (ils ne sourcillent pas),
    le panda roux fait exprès d'être si mignon qu'on a envie de le kidnapper au lasso (mais être si joli cache certainement quelque chose de pas net),
    le père de famille se fait disputer par sa femme car il a pris une gaufre caramel salé alors qu'elle avait BIEN dit chocolat-caramel (il baisse la tête comme son fils de 3 ans),
    la panthère d'Amour, s'il n'y avait pas la baie vitrée, sauterait à la gorge du monsieur qui fait des selfies avec sa perche devant la cage (oui, certainement),

    dans ma bouche, la barbe à papa a le goût d'un lundi de Pâques à qui tout réussit (et qui le sait un peu trop, le brigand).

     

     

     

     

    image : Joe Webb, The Cloud Eaters

  • La mort n'existe pas

    J'ai vu deux corps morts,

    celui de mon père

    celui du père de mon enfant.

    Je peux le dire

    la mort n'existe pas.

    Un corps mort ne contient pas la mort.

    Il est encore tiède quelque temps

    (il perd un degré par heure

    environ)

    Il se rigidifie au bout de 3 heures.

    Avant cela, il est encore possible de ressentir une vie sous la peau.

    Quand on tient la main de l'être proche

    qui vient de mourir,

    on s'attendrait presque à la voir bouger,

    on la sent frémir.

    Mais non.

    Je me dis alors

    c'est la première fois que je tiens la main de mon père

    ou, du moins, il m'a sans doute tenu la main quand j'étais enfant

    mais ma main d'adulte n'a jamais été dans la sienne,

    pas dans mon souvenir.

    Je me dis alors,

    Je tiens la main du père de mon enfant

    que je n'ai pas tenue durant les treize années de séparation.

    Il est mort, alors je la lui tiens.

    Mais ce que je tiens, c'est la main morte du père de mon enfant.

    Mais ce que je tiens, c'est la main morte de mon père,

    je ne tiens pas la main de mon père.

    Il n'est plus là.

    il n'est plus présent.

    Il est mort.

    Je le sais car je vois son corps mort.

    C'est à dire un corps inanimé, sans souffle quand on penche le visage vers le visage.

    Sans mouvement aucun.

    Sans bruit aucun.

    Un corps silencieux et immobile.

     

    Quand le corps est enfin raide et froid, quand toute vie semble en être sortie,

    est-ce cela que l'on appelle la mort ?

     

    La mort n'existe pas.

    Je ne la saurai pas quand viendra mon tour.

     

    Ce sera la vie, puis,

    plus de vie.

     

    Est-ce cela qu'on appelle la mort ?

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Photo : Jean-Loup Wiart par lui même.

     

     

     

  • Grande.

    Petite, j'étais déjà grande. Mes copines de classe menaçaient de m'étêter quand elle ne pouvait pas voir le tableau à cause de ma tête qui dépassait. Je ne savais pas trop quoi faire de mes bras, de mes jambes. J'étais souvent recroquevillée quand j'étais assise, les jambes sous le menton, pour ne pas prendre trop de place. L'espace que j'occupais n'était pas celui que j'appréhendais dans mon corps. J'avais une nature de petite dans un corps de longue tige. "Grande girafe". Je ne dressais pas fièrement la tête. Non. Comme la plupart des grandes, au contraire, j'essayais de paraître moins verticale, moins encombrante, moins visible. A l'adolescence, ça s'est compliqué. Je regardais le monde d'un peu plus haut que les autres filles, ça me donnait l'air hautain. "T'as l'air prétentieuse". Contre le mur des salons, dans les boums, je regardais les couples improvisés se galocher pendant les slows. Si un garçon me regardait avec insistance, c'est parce que j'étais bizarre, ça ne pouvait pas être autre chose. J'enviais les filles dans la norme et les plus petites que les autres. Peut-être avaient-elles une essence de grande, elles ? Ça aurait été bien de pouvoir échanger nos carcasses, de temps en temps.

  • Baobabs

    Quand tu étais enfant, tu faisais le cochon pendu à 5 mètres au-dessus du sol de gravier dans des cages à écureuil, de vraies structures de la mort. Tu glissais sur des toboggans géants qui manquaient de t'éjecter à chaque bosse. Tu grimpais dans des arbres grands comme des baobabs et tu te balançais de branche en branche, tout en haut. Tu partais dans la mer, accroupie dans de petits bateaux gonflables incertains, et tu ramais avec les mains, super loin de la plage.

    Entre 5 et 12 ans, tu t'en souviens, tu as été courageuse.

     

  • 1984

    Grande sauterelle,

    grande girafe,

    t'as vu, t'as un genou qui rentre en dedans,

    on voit tes veines sous ta peau ça fait comme un plan d'Atlas Michelin,

    tu fais de l'anorexie ?

    ferme la bouche tu vas rayer le plancher,

    tu vas le garder combien de temps cet appareil ?

    c'est pas normal, avec des jambes comme ça tu devrais être bonne au saut en hauteur,

    tes cheveux tu devrais les permanenter,

    tu te rases pas les jambes ?

    t'as les seins de Birkin,

    si tu veux des seins, mange du Boursin.

     

     

     

     

     

     

     

  • Métro D

    Tous nos cernes bleus se sont donné rendez-vous dans le métro du matin.

    L'homme joue sur son portable, il a une tache de dentifrice sur la joue,

    la femme lit Temps glaciaires de Fred Vargas,

    l'adolescente se maquille sans jamais faire dépasser son mascara ou son rouge à lèvres,

    le bébé fixe le panneau indicateur des stations en serrant très fort son doudou,

    la maman se mouche et tousse, le menton enfoncé dans une écharpe qui peluche.

     

  • premier baiser

    Le paquet de cigarettes, lancé en l'air, est retombé sur une tranche. C'est pas de pot. Jusqu'à présent, il avait chaque fois atterri sur l'une de ses faces. Le gage-baiser change selon la réception du paquet sur le sol plastifié de la tente.

    Pile : une bise sur la joue.

    Face : un simple baiser sur la bouche (le smack).

    Sur une tranche : un french kiss.

    Suivant la règle du jeu, à contrecœur, je ferme les yeux pour désigner à l'aveugle un garçon dans le groupe faisant face à celui des filles. J'entends un long murmure côté filles, des rires côté garçons. Olivier, le plus beau garçon de la colo (selon le classement des 12-14 ans de sexe féminin) s'avance. Je n'ai aucune envie d'embrasser le plus beau garçon de la colo devant une dizaine d'ados rigolards, avec mon acné, mes cheveux courts, mes pas de seins, mes pas de fesses, mes cuisses de sauterelles et mon appareil dentaire. Je suis prise d'une grande compassion pour Olivier qui attend l'air interrogatif. Je me soumets au gage, rouge, transpirante, consciente du grotesque de la scène.

    Le lendemain, le bruit court dans toute la colo que je suis sortie avec Olivier, ce qui me confère une aura momentanée, rapidement piétinée par le verdict irréductible d'Olivier :

    Elle sait pas embrasser, elle met pas la langue

     

  • ne te retourne pas tout de suite

    Il se penche à mon oreille : "La fille derrière toi, avec les boucles d'oreilles rouges (non, ne te retourne pas tout de suite), elle vient d'étaler sur son toast de la pâtée pour chat. Elle a cru que ça faisait partie des pâtes à tartiner de l'apéritif. Je n'ai pas osé le lui dire... et, je suis un peu inquiet car les chats ne la digèrent pas très bien. Tu peux la surveiller ?"

  • Les Communistes

    Un jour, à Saint-Jouin-de-Bruneval, village normand proche du Havre dans lequel nous étions surnommés « LES COMMUNISTES», la maman d’une fillette de mon âge vint annoncer à ma mère que sa fille Katia avait lu avec moi et chez nous des « livres pornographiques », qu’elle en avait parlé à table et en paraissait très choquée. Ma mère, interloquée s’interrogea (se demandant, un instant, si mon père ne dissimulait pas des revues érotiques sous le matelas) et je dus me résigner à aller chercher les objets obscènes et licencieux : des bd de Lauzier, M. Veyron, Bretecher et quelques Hara-Kiri devant lesquels nous avions gloussé, durant quelques minutes, cachées derrière le canapé, deux jours auparavant. La maman de katia demanda expressément que ces livres soient hors d’atteinte et de vue quand la petite viendrait chez nous, menaçant ma mère de ne plus autoriser sa fille à se rendre dans notre famille si cette condition n’était pas respectée.

    Ma mère répondit alors : « Votre fille ne viendra donc plus chez nous, car je me refuse à toute censure littéraire et artistique dans ma maison »

    On ne revit plus Katia.

     Le lendemain, dans le village, notre surnom clanique s’enrichit d’une épithète : dépravés.

  • Le goût des larmes dans les raviolis.

    8 ans. Ma mère me demande ce que je faisais enfermée dans ma chambre tout à l'heure avec Patricia Mésanger la petite voisine d'à côté, pourquoi je ne voulais pas ouvrir. Depuis dix minutes, je baisse la tête sur mes raviolis que je ne parviens pas à avaler. Ils sont froids à présent. Je ne veux pas dire à ma mère qu'on s'amusait à faire l'amour dans mon lit superposé, sur la couchette du haut. On mimait ce que l'on pense être l'acte sexuel, on jouait à l'homme et à la femme. Ça nous amusait et nous excitait en même temps. Je ne veux pas le dire car j'ai honte sans savoir exactement de quoi je dois avoir honte. Je fixe à présent la citrouille éventrée sur l'affiche punaisée au-dessus de la table de la cuisine, une reproduction de nature morte. Je fixe les pépins et la chair orange. Mon regard va de la citrouille aux raviolis. Je ne veux pas croiser le regard de ma mère.

    Elle insiste.

    Je finis par dire que c'est Patricia qui voulait jouer à faire l'amour.

    Ma mère me dit que c'est mal, qu'il ne faut plus recommencer.

    Le lendemain, sur le chemin de l'école je dis à Patricia qu'elle ne doit plus me demander de faire cela que c'est mal et que je ne le referai plus jamais. Elle me répond très justement que c'était mon idée.

     

  • coule une rivière

    Moi, ma fille, je lui mettrai de gros tampons si elle bouge. T'as qu'à voir déjà avec mes neveux et nièces à la gare, hier, de GROS tampons ! Personne se penchera sur sa poussette, hein. J'suis un gitan. Ce sera la fille d'un gitan. Et voilà pour les gens qu'aiment pas les gitans! VLAN ! Une petite gitane sur terre. Et j'espère un petit gitan, après. Et même six. Je fais pas des enfants pour moi, hein. C'est pour mon père qui est mort. Mon fils, je lui expliquerai comment on fait des bébés s'il me demande (geste corporel imitant un coït rudimentaire). Mais si c'est une fille, hein, non. Je lui expliquerai pas. J'lui dirai autrement... (pensif)

    Elle aura toutes les marques. Je lui achèterai TOUTES les marques. Oh, j'te jure, tu m'connais. Ses premières lunettes de soleil ce sera 300 boules. Pas moins de 300 boules.

    - C'est trop cher pour une petite fille.

    Oh ! C'est MA fille, hein ! Tu m'connais ! QUE des marques, elle aura. Et un maillot parisien. Dès la naissance. Je suis Parisien, moi. Ma fille, elle sera Parisienne aussi. Même si elle vit en Ardèche.

    - Mais, tu vas pas lui acheter un maillot de foot, c'est une fille.

    C'est pas une fille, c'est MA fille.

  • Mer agitée

    "La météo marine sur France Inter, c’est un petit bulletin d’information écrit dans la langue énigmatique des marins, qui mine de rien, est entré dans l’imaginaire d’un grand nombre de personnes" (France Culture, A l'écoute de la météo marine).

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  • I don't need money, I don't need a car...


     

    Et, à 11 ans, je fredonne :

    - Mon dieu, j'peux même pas jouir.

    - Tant pis pour toi, il faut dormir.

  • Alliance

    L'été 1986, en Auvergne, vers Brioude, au camping de la Villette,  je me suis baignée dans l'Allier avec ma soeur, mon père et ma mère comme de nombreux étés. 

    J'ai nagé dans l'eau fraîche un moment, puis je suis revenue sur la rive. Je me suis alors rendu compte que j'avais perdu l'alliance de ma mère, qui était à mon annulaire droit. Un gros anneau d'argent qu'elle m'avait prêtée (comme elle me prêta, plus tard, une bague de fiançailles à pierre mauve que je perdis de nouveau).

    Je n'osais pas avouer tout de suite cette perte à mes parents.  Je tentais, dans un premier temps de retourner à l'eau seule pour fouiller le fond vaseux et pierreux , mais la quête me parut rapidement absurde et vaine.

    Mon père était furieux, d'abord contre ma mère qui m'avait confié l'anneau de mariage, puis contre moi et ma négligence fautive.

    Nous l'avons cherché, un temps, à quatre, nous avons soulevé les pierres, parcouru plusieurs fois le court chemin qui liait notre emplacement à la rivière, ce fut inutile.

    La rivière m'avait volé ma bague.

    Dans la famille, les alliances des femmes sont avalées par les herbes et les eaux.

     

     

  • Les papillons de ma jeunesse

     


     

    Yeux bleus qui pleurent quand on te photographie. Petite fille tu te serres contre moi et je te dis Tu es grande maintenant tu dois apprendre à te débrouiller toute seule En colonie de vacances tu pleures pendant la boum parce que ta jupe en papier crépon s’est déchirée et que tu ne veux pas danser la chorégraphie apprise sur l'air d'Alexandrie Alexandra Ta petite voix tu as 6 ans sur la bande magnétique audio quand on enregistre des histoires avec les musiques d’Ennio Morricone et qu’on invente de fausses interviews On se moque de Miss France en la parodiant On fait la musique du générique avec des sons de bouche on éclate de rire avant la fin On reçoit des talkies-walkies à noël et on se parle d’un bout à l’autre de la maison mais ça ne marche pas bien Je te dis un jour dans la voiture que le verre de vin et la carotte qu’on laisse sous le sapin le jour de noël et que l’on retrouve bu et grignotée au retour sont une supercherie des parents pour nous faire croire au père noël ça te fait pleurer Je regrette aussitôt mes mots Un jour tu as 4 ans tu pars toute seule alors que je suis censé veiller sur toi dans le quartier du Mont-Gaillard Je  tremble de peur à l’idée qu’il te soit arrivé quelque chose qu’on ne te retrouve pas On te cherche partout et une dame te tenant par la main finit par te ramener à nous Tu expliques que tu voulais aller à Auchan Un autre jour M. Navarro le directeur de l’école te dit d’arrêter de le dévisager tu ne comprends pas ce que ça signifie dévisager tu continues de le regarder dans les yeux et il te traite d’insolente.

  • Le fil dans le chas d'une aiguille

     

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    Quand j’étais enfant,
     
    je m’allongeais sur mon lit et je chantais Non rien de rien non je ne regrette rien,
    je lisais La Potion magique de Georges Bouillon,
    je cuisinais des Cracraboguettes,
    j’avais une bonne note en français, j’avais une mauvaise note en maths,
    je pleurais parce que mon ami François avait voulu m’embrasser de force sur la bouche en me tenant les deux bras au sol,
    puis j’étais surprise quand il jetait dans mon jardin un savon en forme de cœur pour se faire pardonner,
    j’écrivais l’histoire d’un petit garçon qui faisait une fugue avec son chien,
    mon poisson rouge s’appelait Alphonse et il aimait le son du saxophone,
    mon chat s’appelait Charlie, puis Isidore puis Bacchus,
    je trouvais que mon père ressemblait au cow-boy des village People,
    je jouais dans les Hautes herbes avec Marilyn Fouache,
    j’aimais quand ma mère organisait une chasse aux trésors et que l’on devait trouver, avec ma sœur, un objet insolite dans la nature.

    J’essayais, patiemment, de glisser un fil dans le chas d’une aiguille.
     
     
  • Quand j'étais petit, je n'étais pas grand

    Chanson :

    Quand j'étais petit, je n'étais pas grand

    Je montrais mon cul à tous les passants

    Maman me disait Veux-tu le cacher !

    Moi, je lui disais Veux-tu l'embrasser !

    Nous la chantions souvent, mon cousin Laurent et moi,

    et ça nous faisait sacrément rire.

    Puis, un jour, il ne pouvait plus la chanter

    car il n'existait plus.

    Alors, je la chantais toute seule.

    Mais, c'était moins drôle.