Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

La Mare Rouge - Page 2

  • sacerdoce

    La collègue du groupe de ressources pédagogiques et didactiques lève systématiquement la main avec impatience et enthousiasme lorsque des stages de formation divers sont proposés sur la période des vacances scolaires. Je me dis chaque fois que son professionnalisme force l’admiration, que son dévouement à l’Institution témoigne d’un sens du devoir admirable et d’une abnégation qui confine à la sainteté...
    Ou alors, elle déteste son mari et s’emmerde vraiment en famille.

  • miroir du dedans

    Chaque jour, devant la glace de la salle de bain, nous déplorons à grands cris intérieurs la dégradation fatale et cruelle des traits du visage et du corps visible.
    Pourtant, elle n’est pas grand-chose comparée à ce que nous découvririons si l’on nous tendait un miroir intérieur qui nous permettait de contempler, dans le même temps, la dégénérescence impétueuse et méthodique de nos cellules et de nos organes au quotidien.
    Nous aurions ainsi un tableau complet de la situation. Beaucoup plus tragique que nous l’imaginions au départ et cette fois vraiment digne de lamentations.

  • vieux rocker

    Le vieux rockeur des bistrots dit à la jeune fille dans le bus :

    "On se connaît, non ? J'ai l'impression... Je me produis sur scène, je suis musicien, je chante, vous m'avez peut-être déjà vu ?"

    La jeune fille secoue la tête. Non.

    "Ah bon. On ne se connait pas alors. D'accord. Non, parce que ça aurait pu...".

    Le vieux rocker des bistrots rajuste son col de chemise à fleurs achetée à Kiloshop, "à l'époque". Il a soudain l'air abattu comme un enfant que l'on aurait mystifié pour qu'il se tienne tranquille et qui vient de découvrir la supercherie.

    Il va passer au Voxx avant de rentrer chez lui. La serveuse sera peut-être de bonne humeur aujourd'hui. Il pourra lui siffler quelques notes de sa dernière chanson. Elle lui dira : "Tu es toujours aussi bon, Joe" en lui versant sa bière et ça ira mieux. Ça ira.

  • route sans nom

    Tu es sur une route sans nom.

     

    Il t’appartient de la nommer.

     

    Personne ne le fera à ta place.

     

    Pas par manque d’altruisme
    mais parce que l’avancée sur la route
    ne concerne que toi,
    quelles que soient les rencontres que tu y feras.

     

    Avance.

     

    Tiens une main
    quand cela est possible,
    tu la reconnaîtras :
    celle-là ne griffera pas,
    ne broiera pas,
    ne mollira pas.

     

    Avance,
    traverse les paysages
    de soleil et de brise,
    de pluie et de tempête.

     

    Commence doucement à aimer.

     

    Crée ton ordre.

     

    Sois à ce que tu fais.

     

    Il n’y a rien d’autre à comprendre.

  • métropole régionale

    L'angle droit de l'arrêt de bus de la place Tobie Robatel est un lieu maléfique. Hier soir, trois couples s’y sont succédé et tous les trois se sont disputés violemment comme si cet endroit était réservé à cet effet. Mais peut-être est-ce vraiment devenu un espace de la ville consacré à la dispute conjugale et que je suis la seule à ne pas le savoir ? Les métamorphoses de l’aménagement urbain s’avèrent si rapides ces derniers temps que je me laisse de plus en plus surprendre par le jaillissement inopiné de nouveaux équipements dans des lieux familiers. Hier encore, j’entamai la conversation avec le personnage mouvant d’un panneau publicitaire plus vrai que nature sous le regard amusé d’un gros pigeon de métropole régionale. Ils semblent, quant à eux, indifférents aux mutations citadines et vaquent sans sourciller à leurs occupations quotidiennes se contentant de déposer ici et là quelques fientes grasses et blanches sur les structures naissantes.

  • le vieux berger

    Le vieux berger de mon enfance
    n’a lu aucun livre
    ne connait ni Giono ni Gracq
    n’a jamais écrit que
    des chiffres griffonnés
    sur un carnet de compte
    Le vieux berger
    a passé sa vie à accompagner ses bêtes
    en la seule compagnie d’un chien
    puis d’un autre
    il a regardé droit devant
    toujours le même arbre
    les mêmes monts
    le même ciel
    à la transhumance.
    Il n’a vu aucun film
    aucune peinture de musée
    n’a jamais entendu la voix de Nina Simone
    n’a touché aucun corps de femme
    ou d’homme
    n’a jamais dit je t’aime
    ou peut-être
    est-ce un secret qui ne me regarde pas.
    Il ne parle que quand cela est nécessaire
    il ne parle que pour dire l’essentiel.

     

    Je ne croise jamais ses yeux.

     

    Assis devant un café
    on dirige tous les deux
    nos pensées
    au-delà de la fenêtre
    et j’essaie juste
    d’être à la hauteur de son silence.

  • Catherine Deneuve

    Depuis deux mois, il m’arrive une chose étrange. Je me transforme en Catherine Deneuve. Ça ne s’annonce pas, ça arrive. Rien de spectaculaire au moment de la métamorphose. Il ne faut pas imaginer une mutation répondant aux codes des films d’épouvante. Rien d’aussi impressionnant. Je ne ressens aucun trouble physique, je ne me sens transfigurée ni de l’intérieur ni de l’extérieur. C’est d’ailleurs ce qui m’a le plus dérangé au début car je ne pouvais pas anticiper la transformation et me protéger de ses effets. La première fois que cela m’est arrivé, je ne m’en suis pas rendue compte tout de suite. Je faisais mes courses au supermarché, je poussais mon caddie dans le rayon céréales et petit-déjeuner, j’hésitais à choisir une nouvelle marque de tisane bio dont les vertus drainantes étaient vantées à la télévision quand j’ai senti qu’il se passait quelque chose. Pas en moi mais autour de moi. Les gens jusque-là affairés ou lymphatiques derrière leurs chariots de courses s’étaient immobilisés et me regardaient avec une grande intensité. Je percevais des émotions et des sentiments mêlés dans leurs regards : de l’incrédulité, de la stupéfaction, du respect, de l’admiration et, dans certains yeux même, de l’amour. Sur le moment, j’ai eu peur. Les clients du supermarché chuchotaient, je les entendais dire des phrases comme « Elle est moins belle qu’au cinéma » ou au contraire « Elle est plus belle qu’à l’écran », « Elle est élégante », « Elle est raide du cou, non ? ». D’autres ne disaient rien mais filmaient avec leurs téléphones portables. Une femme a tendu une main vers mes cheveux mais s’est retenue au dernier moment de les toucher, puis a sorti un stylo de son sac et m’a tendu un paquet de biscottes : « Je peux avoir un autographe ? ». J’ai griffonné une signature sur un angle du paquet et je suis partie en courant. Ce n’est qu’à la sortie du magasin, devant une glace plain-pied que j’ai découvert mon reflet : celui de Catherine Deneuve. Une Catherine Deneuve de soixante-seize ans, d’aujourd’hui donc, en chemisier impression léopard et en jupe noire droite mi-genoux, les cheveux remontés en chignon avec de grands anneaux dorés aux oreilles. Mon mari devait me récupérer sur le parking à la fin des courses à une heure précise. J’étais affolée, je triturais les boucles d’oreilles de Catherine Deneuve, je touchais ses cheveux, je regardais ses chaussures de luxe et je fouillais son grand sac en cuir jusqu’à trouver une paire de lunettes de soleil qui me protégerait des curieux jusqu’à son arrivée. Assise sur un plot bétonné, j’ai à peine eu le temps d’explorer Le Vuitton que je tenais à la main : un carnet d’adresse sur lequel j’ai aperçu les noms de Desplechin et Lars van Trier, une photo sur laquelle Jack Lemmon posait, la tête sur la poitrine de l’actrice, comme un enfant endormi, un spray d’huile essentielle de thym à thujanol pour la gorge, un mot signé Yves S.L. « A Catherine, ma douceur », une brosse à dent de voyage et un miroir de poche dans lequel je me suis cherchée, paniquée, à plusieurs reprises. J’ai vu se garer la 107 Peugeot vers notre range-caddies habituel. Je me suis demandée s’il fallait que je fasse de grands signes dans sa direction et c’est en me dirigeant vers la voiture sans savoir à l’avance ce que j’allais bien pouvoir expliquer que j’ai redécouvert des Converses rouges à mes pieds. Quand je me suis approchée de la vitre, mon mari m’a demandé où était le chariot et, prise au dépourvu, j’ai raconté que je me l’étais fait voler dans la galerie marchande, alors que je regardais la vitrine d’un opticien à l’entrée de la grande surface.  Il était contrarié, bien sûr, mais il m’a trouvée tellement bizarre, si secouée intérieurement par ma mésaventure, a-t-il dû penser, qu’il ne servait à rien de m’accabler. Nous avons refait les courses à deux et j’ai retrouvé mon ancien caddie vidé de ses provisions à l’endroit où je l’avais abandonné : les fans de Catherine l’avaient sans doute dévalisé pour s’approprier les objets touchés par la star.

    Depuis cet épisode, je me suis transformée en Catherine Deneuve à six reprises. J’ai parcouru sa carrière de manière anarchique. D’abord, la Catherine du Dernier métro et de L’Africain puis celle des Demoiselles de Rochefort, la Deneuve de Ma saison préférée et celle de l’Hôtel des Amériques et enfin celle de Manon 70. Chaque métamorphose a provoqué des troubles ou des émeutes selon que les gens pensaient que j’étais un parfait sosie ou que j’étais la vraie Catherine Deneuve. Peu importe la question de l’âge ou de l’apparence dans ces moments-là puisque les étoiles du cinéma ont un caractère si intemporel que le public les identifie aux personnages de leurs films préférés et qu’ils peuvent s’attendre à les voir sortir de l’écran, tels quels, figés dans un temps sans borne.

    Cela m’arrive toujours dans des lieux publics, en dehors de mon milieu professionnel ou du cercle intime. Je n’en ai pour cela jamais parlé à personne dans mon entourage. Cela ne me semble pas nécessaire. D’ailleurs, comment pourrais-je leur expliquer que je prends de plus en plus goût à être Catherine Deneuve, à vivre la transfiguration ? Ce qui m’a effrayé lors de la première mutation est devenu à chaque nouvelle expérience un secret plaisir jubilatoire de plus en plus intense.  Je guette à présent le moment de l’apparition dans les yeux des gens, dans la rue, les cafés, les boutiques. Je connais alors durant quelques minutes le pouvoir hypnotique de la célébrité, la toute-puissance du magnétisme de la notoriété, le don de l’ensorcellement. Ils tendent des bouts de papier, des notes de bar, leurs t-shirts, tout ce qui leur tombe sous la main pour recevoir l’autographe sacré. Ils se cramponnent à mon cou pour faire des selfies avec leurs smartphones, me disent qu’ils m’aiment depuis toujours, que je suis la plus belle, la plus grande de toutes. Que Charlotte Rampling ne m’a jamais égalée, que Fanny Ardant est certainement jalouse de moi, que les jeunes actrices n’auront jamais mon charisme ni mon talent, qu’elles sont fades. Je vis dix à quinze minutes d’un bouillon de passion et d’admiration enthousiaste et sincère.  Bien sûr, quelques dérangés m’ont déjà craché au visage ou insultée. C’est le revers inévitable de la célébrité. Mais qu’est-ce à vivre comparé à ces démonstrations d’amour et de reconnaissance ?

    Cela dit, j’ai de plus en plus de mal à revenir à l’état de femme normale. Après la dernière transformation, j’ai senti que je gardais en moi, l’essence de Catherine Deneuve. Elle perdurait. J’ai senti un fluide parcourir mon corps et mon esprit toute la soirée quand je suis rentrée chez moi. J’ai préparé une gâteau Peau d’âne, j’ai embrassé mes enfants comme dans Paroles et musique et mon mari a fait l’amour à Belle de jour. Cette soirée a été parfaite. Le lendemain, il m’a enlacée amoureusement en me disant que j’étais de plus en plus séduisante, mes enfants m’ont dit que je cuisinais de mieux en mieux, le chat même semblait moins indifférent à mon égard.

    A présent, une question me préoccupe : quand je deviens Catherine Deneuve, que devient-elle, elle ? Et où est mon vrai moi dans ces instants-là ? Une idée folle m’est venue récemment : peut-être qu’au moment précis où je deviens Catherine Deneuve, Catherine Deneuve devient moi : une anonyme brune en jean et baskets, transparente dans la ville.

    J’aime à imaginer que ça lui fait du bien.

     

     

     

     

    (texte inédit écrit pour la revue N.A.W.A. : http://revuenawa.fr/)

  • du divertissement

    Elle fabrique depuis vingt ans "des poupées faites à la main avec des coquillages du Cap d'Agde" et je ne vois pas en quoi sa passion serait moins digne que la fascination d'un trader new-yorkais pour les stratégies financières et les fluctuations des marchés internationaux ou que l'enthousiasme d'un doctorant en lettres pour l'usage de la prosopopée et de l'allégorie dans la poétique baroque.

  • ...

    Dans le meilleur des cas, le vieillissement physique rendu visible par le cheveu qui chute, la peau qui lâche, la paupière tombante et la fesse amollie, est largement compensé par une maturité affective et émotionnelle grandissante et par un état de quiétude tendant à refléter une harmonie exponentielle avec les êtres et le monde.


    Dans le meilleur des cas.

  • Bien sûr que non

    Bien sûr que non, la poésie ne changera pas le monde.
    Bien sûr que non, l’artiste ne se lève pas le matin en se disant qu’il va changer quoi que ce soit de ce bordel ambiant.
    La plupart du temps, il va aux toilettes, boit son café très chaud, se brûle un peu les lèvres, sent l’amertume dans sa gorge, se dit qu’il n’a jamais tant aimé le café que cela mais qu’il en a besoin pour commencer.
    La journée sera sûrement moyenne, comme d’habitude. S’il parvient à écrire quelques lignes, à laisser quelques traces sur la toile, à saisir un truc du temps ou de l’espace, ce ne sera déjà pas si mal. C’est tout.
    Les slogans ne l’intéressent pas.
    Le monde, lui, fait sa vie de son côté. Il tourne sur lui-même dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Quelque part, l’antilope est chassée par la lionne et la lionne nourrit ses lionceaux.
    L’artiste, pendant ce temps, fait ce qu’il peut pour décrire une goutte d'eau.

  • Amour, paix

    Aux Puces du Canal, la jeune femme à côté de moi porte un bébé charmant et éveillé dans une écharpe de portage savamment nouée et tient dans la main droite une assiette faisant partie du lot de vaisselle que je viens de découvrir : des assiettes à petit liseré fleuri en faïence blanche et bleue. C’est dommage ce lot séparé d’une de ces parties. J’attends qu’elle repose l’assiette mais elle ne le fait pas et continue sa déambulation dans la boutique. Je me dis qu’elle n’a pas fait attention au fait que je tenais à la main le reste du lot, ce n’est pas grave, je vais lui demander si elle ne veut pas me céder l’assiette, ça la fera sourire, elle me la tendra et trouvera parmi les milliers de faïences exposées un nouvel article à son goût.
    Elle répond. Non.
    Je pense qu’elle n’a pas bien compris. J’insiste un peu : c’est idiot ce lot non complet, sur la table je serai heureuse de poser six assiettes pour mes invités. Non. Elle veut garder l’assiette. Cette assiette-là : elle l’a choisie avant moi, nous étions au même en droit au même moment, c’est son droit de garder cette assiette. Le ton est péremptoire. Je reste un peu interloquée, je regarde la mère et l’enfant. Je ne parviens pas entrer dans la mécanique cérébrale de cette humaine. Ce n’est pas tant que je tienne à tout prix à cette assiette, peu importe après tout la boutique en est pleine, mais il me parait tellement évident que dans la même situation j’aurais cédé l’article avec plaisir, ou un peu à regret mais sans hésitation, que je ne comprends pas ce qui est en train de se jouer là. Je ne vois plus qu’un bébé souriant dans les bras d’une femme rigide et froide qui porte pourtant tous les attributs de l’humaine ouverte sur le monde : bijoux, vêtements, sac, écharpe-bébé chamarrée semblent dire « je suis paix, je suis amour ».
    Je finis par choisir une sixième assiette dépareillée. Chaque fois que je la pose sur la table, je me demande ce que devient l’enfant.

  • Plan de travail

    Le bonheur n’est pas une idée flottante.
    Le bonheur n’est pas une oasis à attendre les bras croisés en guettant à droite à gauche s’il n’arriverait pas, à tout hasard…
    Le bonheur requiert une rigueur, une méthode au couteau, un sens pragmatique, une discipline de l’effort. J'en suis le marin aussi bien que l'artisan.
    Ainsi donc, je prends soin de mes outils, je nettoie mon plan de travail, j’affute le ciseau, je règle la boussole, je ne perds pas de vue la finalité. Et si, à certains moments de la création, le bonheur semble m’échapper, comme l’œuvre se dérobe parfois à l’artiste en plein labeur, je garde le cap. Je n’ai pas le choix. Je suis à la barre et je transporte de précieux passagers.

  • méthode

    Il m'a appris à écouter des choses gaies quand je suis triste.
    A abandonner les airs mélancoliques aux seuls moments joyeux. A ne pas ajouter du malheur au malheur.
    Je savais déjà, avant lui, que la complaisance envers son propre malheur est une faute de goût, un manquement à l'élégance.
    Mais j'étais brouillonne. Il m'a apporté la méthode.

  • happy family

    La mère porte un casque relié à un smartphone qu'elle regarde sans lever la tête. L'enfant fouette le téléphone de sa mère avec sa lanière de sac à dos. La mère ne lève pas la tête. Elle fait défiler des images. Sur une vidéo, une femme échevelée hurle dans un manège à sensations. La mère rit et repasse plusieurs fois le film. Le garçon continue de fouetter le téléphone avec sa lanière de sac à dos. Elle ne lève pas le visage vers lui, elle fait défiler les images, elle rit avec les images, elle envoie un texto avec des émoticônes et les lettres MDR. Elle ne quitte pas l'écran des yeux. Il flagelle encore et encore le téléphone dans un rythme régulier sans jamais croiser son regard jusqu'à ce qu'elle lève enfin la tête vers lui :

     

    - T'es vraiment chiant.

  • no litote

    Un samedi matin, je dois apprendre à mon fils de dix-sept ans que son père vient de mourir. Il est 8h30. Je retarde le moment de le réveiller. Je ne sais pas comment faire, je ne sais pas quels mots utilisés, dans quel ordre les disposer. Je me rappelle une phrase de Brigitte Giraud dans son livre A Présent qui dit combien on n’est pas préparé à juxtaposer les mots « papa » et « mort » dans une même phrase. Énoncé inouï.

    Quelques heures après, dans une chambre d’hôpital, lui et moi découvrons le visage de la mort maintenu par un serre-mâchoire empêchant que la bouche ne reste bée. L’image est assez violente pour pulvériser toutes mes tentatives de protection verbales de la matinée. La mort ne s’encombre pas de litotes.

  • Villa Gillet

    Au parc de la Cerisaie, le couple de mariés debout sur le perron de la villa Gillet prend des poses devant la photographe d'événements qui s'impatiente :

     


    - Penchez la tête. Non, pas comme ça... la tête plus penchée, monsieur... non, ça ne va pas. AYEZ L'AIR amoureux !

     
     
     
     
  • Excuse-moi

    Je noie une araignée en répétant quatre fois « excuse-moi » alors qu’elle essaie courageusement d’échapper au filet d’eau du robinet en remontant vers le bord du lavabo. Je dis « excuse-moi » et je dirige plusieurs fois le liquide vers elle jusqu’à ce que ses forces l’abandonnent.

    Bien sûr, ça n’a pas de sens. On ne s’excuse pas de tuer. On le fait ou on ne le fait pas. Le bourreau doit rester entièrement bourreau durant l’acte criminel. Il ne peut se défausser de son geste sans faire injure à sa victime.

    Le petit corps chiffonné sans plus de pattes finit dans le siphon. Pourtant, dans la maison, les gens rient et boivent du champagne comme si aucun drame existentiel n’avait lieu à l’instant même.

  • Lecture publique : La Mare Rouge

    Pour la sixième rencontre de Récits en chantier nous recevons Judith Wiart.

    Nous sommes tombées sous le charme de ses textes rencontrés tout d’abord sur les réseaux sociaux.
    Ce sont des textes brefs, des instantanés où elle observe le monde avec acuité et tendresse. Son regard aiguisé et amusé saisit toujours les travers cocasses de notre quotidien. Ses terrains d’observation sont variés : les bars, les rues, les transports en commun, la Croix-Rousse, le lycée professionnel…Nous sommes, chacun de nous, personnage des polaroïds de Judith Wiart car elle s’attache à tous, aux jeunes, aux vieux, aux couples, aux nouveaux pères, aux mères bobos, aux chats….

     

    Nous l’entendrons le jeudi 10 octobre à 19 heures à la galerie
    Jean Louis Mandon, 3 rue Vaubecour, 69002, LYON.

     

    ENTRÉE LIBRE.

     

    Elmone Saillard-Trepoz et Maryse Vuillermet

  • A un doigt de

    J’ai failli écrire un texte avec
    de très gros mots
    non mais vraiment
    vous n’imaginez pas
    très gros
    mais je me suis arrêtée à temps
    heureusement

    vous étiez à deux doigts de lire
    un truc avec
    je n’ose pas dire
    avec
    non
    vous allez dire
    la fille
    elle ose tout
    elle n’a peur de rien
    je me lance
    avec les mots
    j’ose
    avec les mots
    j’inspire profondément
    avec les mots

    âme
    éternité
    paix universelle
    monde meilleur
    justice

    je vous avais prévenu
    j’étais même à deux virgules
    de prendre
    en otage
    des victimes inconnues
    pour servir mon propos
    mais
    vous voyez
    je me suis ravisée
    à temps
    juste à temps

    encore un peu
    et j’étais vraiment
    à un doigt
    de me vautrer
    dans la crapulerie
    lyrique

  • La vraie

    Un matin dans la glace on découvre sa vraie gueule. Il faut alors se rendre à l’évidence, les gueules d’avant ce jour n’étaient que des ersatz, des essais. Celle-ci, qu’elle nous plaise ou non, est l’authentique. Et ce n’est généralement pas la tête de vingt ans : trop jolie, trop homogène, trop nette, en tout cas pas assez expressive pour figurer le visage officiel. Non, notre juste tête nous apparait généralement après quarante ans, parfois un peu plus tôt mais c’est rare. Voyez : Brad Pitt, par exemple, a trouvé son véritable visage après cinquante ans. Il était temps. Avant cela, la contemplation de ses traits symétriques, lisses, réguliers et monotones provoquait chez le spectateur bâillements et ennui profond. C’est parce que les angles accidentés, le poil blanc, les rides, les poches sous les yeux, le regard qui a vu, révèlent l’essence originale de l’être, sa complétude enfin atteinte. Ensuite, bien sûr, tout se délite très vite. La vraie gueule, et avec elle, les convictions, les certitudes, les résistances inutiles.
    Et le crâne hilare est bientôt recouvert de mousse végétale.

  • la marieuse

    Dans le métro, je marie les gens, je forme des couples que je crée selon mes goûts. Je fiance les membres isolés de la voiture, je constitue des binômes harmonieux. Harmonieux selon mes critères, s’entend. Je n’apprécie pas ce qui va de soi, ce qui parait instantanément assorti.

    Les gens n’ont pas beaucoup d’imagination, ne savent pas nécessairement ce qui leur convient et se font de fausses idées sur leurs propres désirs. Ma mission est de les guider, de les aider à y voir plus clair dans leurs envies et à discerner le conditionnement social de la véritable aspiration intime. Je rends visibles les inaperçus, j’alliance les possibles non révélés, je marie les inattendus : l’étudiante aux Beaux-Arts et son carton à dessins avec le V.R.P. à la mallette noire, la secrétaire de direction en tailleur et talons avec la circassienne en parka kaki et dreadocks, la vieille rentière au foulard Hermès avec le jeune travailleur précaire aux chaussures de sécurité. Je reçois chaque jour des lettres de reconnaissance de la part de couples de ma création. Ils louent mon audace et mon inventivité car, sans moi, ils n’auraient même pas jeté un regard l’un sur l’autre.

    Bien sûr, je dois continuer de parfaire mon art de l’assemblage. J’ai encore un peu de mal avec ceux qui lèchent leur propre reflet dans les vitres du wagon et s’avèrent réfractaires aux fiançailles avec un.e autre qu’eux-mêmes.

  • système

    Le système anti-reflet de mes nouvelles lunettes de vue modifiera-t-il ma perception du réel ? Le dispositif anti-lumière bleue de mes nouvelles lunettes de vue aura-t-il un impact sur mon appréhension des événements terrestres ? Mes connexions neuronales s’en trouveront-elles affectées ? Connaîtrai-je alors des expériences sensorielles inédites ? Le vendeur-conseil en magasin m’a assuré que non. Peut-être subirai-je une légère modification de ma sensation des couleurs a-t-il avancé sans sourciller, comme si cette subtile transmutation de mon discernement des teintes du monde et des écrans était un détail sans conséquences sur mon schéma interne opérationnel, sur mon évolution psychique et, par ricochet, sur ma disposition à être au monde. Vraiment, il n’est pas étonnant que tout parte à vau-l’eau. Les gens ne se rendent pas compte.

  • Quai Claude-Bernard

    De retour dans les jardins de Lyon 2, sur les quais, département de lettres modernes et classiques. Rien n’a changé. Les hauts murs n’ont pas bougé, le grand arbre est toujours là, le parterre de fleurs est semblable à lui-même. Les jeunes filles de ma jeunesse n’ont pas quitté la pelouse, elles sont assises en cercle, discutent, fument, échangent des fiches de cours, plaisantent, mangent des sandwichs, se racontent des histoires de garçons, de profs. Sur les marches, un couple flirte. Deux jeunes hommes participent aux discussions sur l’herbe. Homosexuels, romantiques-écorchés-vifs-à-tendance-suicidaire comme l’étaient les quelques garçons inscrits en lettres dans les années quatre-vingt-dix ? Ou des malins qui se foutent bien de la littérature mais savent que l’amphi est presque exclusivement composé de filles. Ou de vrais passionnés qui, par conséquent, ne moisiront pas en fac de lettres, ils auront mieux à faire.
    Tout est à sa place en cette journée. Les mêmes visages, les mêmes mains passées dans les cheveux, les mêmes cigarettes aux lèvres, les mêmes rires de vingt ans. La scène a les couleurs d’un polaroid du passé sur lequel je serais la seule à avoir vieilli.

  • Chab le renard

    Chab le renard !
    s'exclame l'élève
    en cours d'E.P.S.
    au parc de Parilly
    en voyant
    grimper
    le long d'un tronc
    d'arbre
    (est-ce un chêne ?
    est-ce un platane ?)
    un joli
    écureuil.

  • Doudou

    Les élèves disent « Vous nous avez manqué, madame ». Oui, à n’en pas douter. Comme le doudou manque au petit chien qui jappe tout à sa joie de le retrouver, commence par lui faire un gros câlin, puis s’excite par palier, faisant alterner coups de langue et petites morsures, finit par le secouer avec une frénésie brute, neutralisé fermement par les maxillaires, et l’abandonne couvert de bave et loqueteux dans un coin de la pièce jusqu’aux prochaines retrouvailles.

  • Mon visage en terre glaise

    Mon visage en terre glaise est manipulé par des doigts inconnus qui préparent une grande farce.
    Ils ont dit : ferme les yeux, tu les rouvriras quand on te le dira, ne triche pas.
    A présent, je les sens qui pétrissent l’argile, qui malaxent la matière, la tirent vers le bas, tentent des effets, se ravisent, pressent mes paupières, creusent, creusent des rigoles, des fosses dans le terrain mou, enfoncent leurs phalanges jointes dans mes deux joues, façonnent, créent des accidents, taillent au ciseau des tranchées partant de la base de mes narines à ma bouche, incisent le front, le menton, plissent le cou, modèlent le tout sans trêve avec un enthousiasme sauvage.
    Le travail dure si longtemps que je m’endors. Ils sont partis. Je ne sais pas si j’ai le droit d’ouvrir les yeux. Je ne sais pas si le travail est achevé, si la blague a pris fin ou s’ils font une pause déjeuner. Peut-être faut-il que mon nouveau visage sèche avant d’être regardé. Je préfère ne pas les contrarier. J’attends.

  • Zébulon

    L’homme se dévisse la tête pour regarder la fille derrière sa femme, son cou s’allonge comme le corps de Zébulon dans le manège enchanté, penche en alternance à droite à gauche, pour voir la fille dans le dos de sa femme. L’homme se fout de ce que la femme raconte et elle se fout de ne pas être écoutée, elle continue de produire une logorrhée sans fin, les mots accrochés les uns aux autres, sans pause, sans attente de réponse ou d’assentiment. Le cou de l’homme s’étire tant et si bien qu’il va finir par s’enrouler autour du corps des clients du café qui passent à côté de la table, la femme continue de parler, l’homme continue de ne pas écouter, une absence mutuelle à l’autre vécue sans drame, une habitude de vie commune solitaire, deux corps juxtaposés comme deux phrases sans lien logique.

    Quand la fille quitte le bar, le cou de l’homme reprend une forme normale, il est surpris de se retrouver devant sa femme qu’il avait oubliée :

     

    - Tu m’as posé une question ?

     

    - Non.

  • Joie de chien

    Tu auras gagné ta journée si tu parviens à vivre au moins une fois cet instant de la joie du chien qui court après un bâton. Un instant plein, vivant, sans arrière-pensées, entièrement tendu vers son objet et sans autre but que la saisie du bout de bois dans la mâchoire.
    C'est l'instant que j'appelle "joie de chien" (et qui est renouvelable à loisir, si tu t'y exerces avec sérieux).

  • Rencontre

    La méduse Irukandji est la plus petite méduse du monde. La plus ravissante aussi : ses longs filaments lumineux ressemblent à de graciles cils de biche frissonnant dans l’onde océane. Et la plus dangereuse, car si ses cheveux d’ange effleurent le baigneur, il subira, au mieux, d’insupportables douleurs de brûlures dans tout le corps qui le laisseront éveillé et presque fou pendant des jours, au pire, il mourra.
    La petite méduse n’est pas agressive, elle n’attaque pas, elle se contente de se mouvoir avec élégance dans l’eau salée, elle n’est ni méchante ni gentille, si tu meurs, ce ne sera pas sa faute, ce ne sera pas la tienne, ce sera comme ça. Une rencontre, un temps, un espace, la vie.

  • Verum, Nil securius est malo poeta

    - Et pourquoi ne poétises-tu pas, Judith ?


    - Parce que j'ai lu Montaigne.


    - Oui ?


    - Oui. Tu as un instant ? Je cite :

     

    "Je ne puis supporter mes vers. Il est permis de faire le sot ailleurs, mais non dans la poésie, mediocribus esse poetis/non dii, non homines, non concessere columnae. [Ni les dieux ni les hommes ni les colonnes où s'affichent leurs livres ne permettent la médiocrité aux poètes.] Plût à dieu que cette phrase se trouvât au fronton des boutiques de tous nos imprimeurs pour en défendre l'entrée aux versificateurs, Verum/Nil securius est malo poeta. [mais rien n'a plus d'assurance qu'un mauvais poète].

     

    Dans Les Essais, Livre II, chapitre XVII, Sur la présomption.

     

    - Ah, d'accord.


    - Voilà. Une autre question ?