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Portrait - Page 5

  • Salon du livre

    Un jour, j'écrirai sur la petite mélancolie dans l’œil de la compagne de l'auteur quand elle attend la fin de la signature dans l'arrière salle d'un quelconque salon du livre de Paris ou de Province.

  • de dos

    Un jour, j'ai arrêté de poser de dos sur mes photos de profil
    Un jour, j'ai arrêté d'utiliser un pseudo mystérieux sur les réseaux sociaux
    Un jour, j'ai arrêté de dire "c'est une image/un texte plein.e d'humanité"
    Un jour, j'ai arrêté de vouloir aller à la rencontre de l'Autre quand l'Autre me mine
    Un jour, j'ai arrêté de faire des anaphores faciles pour raconter des choses pas très passionnantes (mais ça m'a pris du temps)
     

  • Pieux mensonges

    Il finit par se demander si son extrême timidité qu'il avait toujours associée à un sentiment d'humilité et de modestie ne révélait finalement pas un orgueil démesuré. Le fait de ne pouvoir ni s'exposer ni s'exprimer en public n'était-il pas le signe d'un caractère présomptueux ? N'était-ce pas accorder une importance disproportionnée à sa parole ? Lui octroyer un statut déraisonnable ?

    Plus tôt dans la journée, il s'était fait la réflexion qu'on se leurre beaucoup sur soi, avec une grande conviction aveugle. Son ami Bruno, par exemple, n'avait toujours pas compris que le grand altruisme et le dévouement aux autres qu'il portait en étendard avaient pour fonction principale de sauver sa propre peau. Il pensait aider les malheureux, ce sont eux qui le tenaient à bout de bras pour qu'il ne chute pas.

  • Louis de Funès

    Il me demande d'abord si j'aime Michael Jackson. Lui, il l'aime beaucoup car il danse très bien. Puis, il me demande si j'aime Louis de Funès car, lui, il adore : il le fait beaucoup rire.

    Je n'ose pas lui dire que pour un enfant en petite section de maternelle, il quand même de sacrés goûts de vieux...

  • Tragédie

    Elle n'aime pas les enfants parce que c'est bruyant. Elle n'aime pas les ados, parce que c'est bête. Elle n'aime pas les vieux parce que c'est triste.
    Je l'écoute et je n'entends que sa propre détestation d'elle-même. De ce qu'elle a été, de ce qu'elle sera.
    Une tragédie que sa vie, somme toute...

  • Lui ou moi

    Six mois sans elle, déjà... Il avait pourtant fait preuve d'une ténacité et d'une patience hors norme envers son abominable chat, une bête disgracieuse et hostile qui s'évertuait à pisser dans ses chaussures par longs jets acides, avec une application régulière. Quatre paires de Manfield bousillées en un an. Il avait fini par sommer : c'est lui ou moi.
    Elle aimait beaucoup son chat.

  • Bruno

    Bruno, 49 ans, machouille sa pizza Hut et gratouille sa guitare. Sandrine a fini par le quitter au bout de trois ans. Un peu trop alcoolo, un peu trop borderline, un peu trop mangeur de restauration rapide, à son goût.

    Il sympathiserait bien sur Facebook avec l'une de ses copines un peu bonne : Sonia. Elle est sympa Sonia, elle aime bien ses chansons et elle rit à ses blagues. Il se pourrait même qu'elle lui inspire son dernier texte avec sa petite tête de piaf hirsute et sa drôle de bouche de traviole.

    A propos :

    ville actuelle : Lyon

    ville d'origine : Francheville 

    Emploi : chargée des relations publiques

    Situation amoureuse : C'est compliqué

    Ça pourrait coller. Faut voir. Il va l'inviter à son prochain concert. Si ça arrive aux oreilles de Sandrine, ça lui fera les pieds. Ça fait quoi une chargée des relation publiques ? Il a le temps de se renseigner d'ici là. Le "compliqué" ça doit être le Franck avec qui elle est venue dîner il y a trois mois. Inoffensif. On s'en fout.

    En attendant, il va liker deux chansons postées sur son mur (Neil Young et Manset), laisser un commentaire sous un selfie d'elle avec son chien ("Il ressemble au beagle de Bob Dylan") et rédiger un statut signé Daniel Darc ("Je suis un Kerouac immobile").

     

     

     

     

  • Au début du XXIe siècle...

    Au début du XXIe siècle, lors de son mandat, un président de la France commettait l'exploit de faire surgir en pleine lumière une population jusque là transparente, taiseuse et peu dérangeante : celle de la banlieue de toutes les banlieues, "la périphérie" du territoire dixit les médias de l'époque.

    On dit que certains citoyens de ce pays se sont alors offusqués du spectacle qui leur était imposé. Et parmi eux, ceux-là mêmes qui, quelques mois auparavant, parlaient encore d'éducation populaire et de formation à la conscience politique. Bizarrement, ce public étranger et étrange venu de contrées lointaines, n'était pas à leur goût. Des rustres, des égoïstes, des indigents, de grossiers personnages sans réflexion collective, sans capacité à se rassembler autour d'un projet commun, des lourdauds qui savaient à peine s'exprimer en public et qui, comble de l'ineptie, ne cherchaient pas de représentant unique. Ils rejetaient même en bloc les instances démocratiques qui leur étaient proposées.

    Pourtant, grâce au grand prestidigitateur, des français qui ne s'étaient jamais fréquentés se rencontraient enfin et se découvraient un peu inquiets et excités comme lors d'une première cousinade : l'oncle-extrémiste de droite de Tourcoing, le cousin écologiste-Ardéchois, la cousine-gauchiste de Trouville, la nièce-universitaire de Bordeaux, la tante-agricultrice de Saône-et-Loire, le cousin-syndicaliste de Saint-Étienne, la cousine-lycéenne engagée de Vaulx-en-Velin, le cousin-apolitique de Touraine...

    Tout ce monde ne parvint pas dans l'instant à converger vers une cause commune et consensuelle mais ils ne pouvaient plus faire semblant de s'ignorer. Ils se demandaient, cependant, ce qu'ils allaient bien pouvoir faire les uns des autres. L'harmonie semblait impossible tant les revendications individuelles apparaissaient discordantes voire antinomiques.

    Mais, le grand illusionniste parvint, avec une vélocité qui força l'admiration de tous, à cristalliser à lui seul toutes les frustrations et les ressentiments éprouvés depuis des lustres par les populations. Il rendit tangibles et apparents les miasmes, les relents putrides, les abjections et les perversions générés par des institutions républicaines depuis longtemps détraquées. L'un des phénomènes symptomatiques de cette époque tourmentée fut la vision d'enfants humiliés et maltraités par des hommes en uniforme dans une cour de récréation, sur les réseaux sociaux.

    Ainsi, le grand magicien excita consciencieusement jour après jour la multitude des foules contre lui. De sorte que, de loin, on pouvait presque croire à la concorde et l'alliance formidables de cette masse d'individus appelée commodément "le peuple".

    Les témoins des événements disent qu'une clameur populaire retentit d'un bout à l'autre de la Terre. Certains ajoutent qu'elle provoqua un séisme politique jusque là inédit (mais des sources fiables manquent encore à ce jour pour corroborer cette thèse).

     

     

     

     

     

    Illustration : Les Funérailles de Galli l'anarchiste de Carlo Carrà
  • Emma

    Pamela, 45 ans, documentaliste, ni moche ni bonne, s'ennuie avec son gentil mari. Elle décide régulièrement de fantasmer sur les Titulaires en Zone de Remplacement de passage au collège. Ça occupe son esprit et son corps en dehors des projets pédagogiques.
    Elle les aime un peu lecteurs, un peu tatoués, un peu tourmentés, un peu ombrageux. Mais pas maniaco-dépressifs, comme ce dernier qui a failli se suicider en fin d'année scolaire parce qu'elle ne voulait pas quitter son mari. Une vraie poisse.
    Après tout, c'est elle la Bovary. Qu'ils aient l'élégance de lui abandonner cette prérogative.

  • Monica Bellucci

    A la question "If not yourself, who would you be ?" (extraite de la version anglaise originelle du questionnaire de Proust) elle dut faire une pause avant de répondre : Simone de Beauvoir. Car, pour être tout à fait honnête, les premières réponses qui lui étaient instantanément venues à l'esprit étaient : Beyoncé et Monica Bellucci.
    Elle espérait juste que le psychologue du travail ne la percerait pas à jour au moment de l'entretien.

  • Fête des lumières

    Vivement le 8 décembre. Comme chaque année, je vais travailler à une petite fête d'intérieur pleine de charme. J'allumerai ma bougie préférée parfum patchouli-sweet grass, je créerai un parcours de lumignons colorés jusqu'à ma chambre, j'éclairerai mon lit d'une lumière caressante et feutrée et, de là, je contemplerai les lueurs des fenêtres voisines et la nouvelle lune.
    J'entendrai peut-être au loin les joyeuses rumeurs de la ville ou le chaos révolutionnaire. Alors, je brûlerai de l'encens en révérence à mes frères discordants.

  • Ortie

    Oh, je t'ai mordu ? Pardon, c'est parce que tu as bousculé un membre de mon clan. Oui, c'est vrai, je suis un peu clanique. Clanique et impulsive. Impulsive et impatiente. Ce sont là mes moindres défauts. A part ça, je suis une chic fille, tu peux me croire. Je ne ferais pas de mal à un brachycère.

    Tu préfèrerais que j'utilise le mot "tribu" ? Non, vraiment, j'aime bien le mot "clan". Ça fait un peu mafieux, tu trouves ? Oui, c'est vrai.

    Ou gaélique, non ? Tu sais que l'appartenance à un clan écossais spécifique était démontrée "par le port d'un brin de végétal qui était la plante fétiche du clan et était accroché au couvre-chef" ?

    Je choisis l'ortie.

    Pour ses propriétés vitalisantes et énergétiques, bien entendu.

  • Sugar baby love

    Depuis qu'il fréquentait des sites pour SugarDaddy ce quinquagénaire avait toujours l'appréhension de découvrir parmi les photos des SugarBaby le visage de sa fille qui était en fac de Droit et avait le même âge que les étudiantes à qui il donnait régulièrement rendez-vous.
    Il lui donnait mensuellement suffisamment d'argent pour qu'elle ne se trouve pas confrontée à des difficultés financières mais une jeune fille avait aggravé son inquiétude dernièrement en lui confiant qu'elle faisait ça "pour le fun" parce qu'elle trouvait les hommes mûrs comme lui trop "choux". D'ailleurs, elle faisait de la discrimination anti-jeunes car elle estimait que ces derniers "n'avaient qu'à se bouger les fesses et aller draguer". La veille, elle s'était pris la tête avec sa mère qui ne voulait pas qu'elle sorte enrhumée : "Mais, maman, je ne vais quand même pas cracher sur les 1500 euros d'un fétichiste des pieds !". Son nouveau beau-père avait ri et elle était partie à son rendez-vous. "Ma mère, elle peut pas comprendre, tu vois ?". Oui, il voyait...

  • Jenny

    Elle parcourait le monde, faisait des enfants et en adoptait, réalisait des films, jouait dans d'autres, avait participé à une cinquantaine de missions humanitaires ces dix dernières années, faisait la Une des magazines les plus glamours, était régulièrement élue "plus belle femme du monde", avait courageusement décidé de sa mastectomie, était ambassadrice de bonne volonté américano-cambodgienne, écrivaine et bisexuelle.
    Brad avait dû finir par se rendre à l'évidence : Angelina n'avait, en fait, pas besoin de lui dans sa vie.
    Il se demanda ce qu'était devenue Jennifer avec qui il avait tout de même passé de bons moments. Le souvenir des petits joints du soir sur le divan de leur villa à Beverly Hills le rendit soudain nostalgique. Une bien chic fille que Jenny, finalement. Elle lui cuisinerait sûrement ses fameux bagels au pastrami de boeuf sauce barbecue, sa spécialité, s'il osait la recontacter.
    Il réfléchit un moment, prit son courage à deux mains, et saisit le téléphone.

  • toast

    J'ai couché, dès le premier soir, avec nos vanités et nos insuffisances.
    J'ai chéri tous les âges de ta vie. Ceux qui ne m'ont pas connue, ceux que tu ne connais pas encore.
    J'ai enlacé nos ères de félicité, de ravissement et de désillusion.
    J'ai porté un toast à notre sauvage tendresse et à nos déceptions, à nos futures étreintes, nos futures désertions.

  • Apéricube

    Lors d'une soirée chez des amis, je l'ai surpris buvant une bière au goulot (chose qu'il ne faisait jamais, il jugeait cela vulgaire) et déclarant à une jeune femme aux faux airs de Béatrice Dalle au temps de 37°2 le matin :

    "Moi, je suis un rebelle."

    Je l'ai quitté sur le champ. Enfin, mon cerveau l'a fait, puis moi, tout entière, plus tard. Pas à cause de Béatrice Dalle. A cause du sentiment de honte qu'a engendré instantanément en moi cette phrase prononcée par un homme de son âge.
    Plus jamais je n'aurais pu le regarder sans penser à cette assertion grotesque.

    J'ai dansé sur Gone daddy Gone des Violent femmes, j'ai avalé un dernier Apéricube saveur oignon fondant et je suis partie.

  • Education populaire

    Le directeur de ce grand théâtre qui n'avait, depuis longtemps, de populaire que le nom se trouva pris dans un guet-apens autoroutier provoqué par ces nouveaux énergumènes en veste orange. Ils commençaient à prendre un peu trop de liberté et d'assurance ces individus du peuple. Qu'est-ce qu'ils croyaient ? Jamais là dans les manifs pour l’Éducation nationale ou la Santé publique mais pour le carburant, là, ça se rebellait ! Dans le même temps, il s'avoua à lui-même, à voix très basse, qu'il ne manifestait plus depuis bien longtemps pour quoi que ce soit mais ajouta, à son monologue intérieur, un argumentaire venant au secours de sa bonne conscience car, tout de même, il programmait des pièces à caractère social dans son théâtre et organisait régulièrement des rencontres édifiantes entre gens avertis et défenseurs de la cause publique. Sa contre-argumentation intérieure, en revanche, fit fi de sa personnalité despotique et mégalomane et de son mépris envers son personnel administratif en état de burn out généralisé.

    Il demanda à sa collaboratrice et maîtresse officielle de s'occuper gentiment de lui pour faire passer le temps pendant l'embouteillage et rajusta son col Mao en fermant les yeux. Ça lui éviterait d'avoir à lire les slogans vulgaires rédigés à la va-vite sur les pancartes brandies au loin par la populace informe. Et, si par malheur, ça devait durer encore un petit moment, il se mettrait au travail sur sa nouvelle mise en scène de Mère courage.

    Ce n'était certainement pas les admirateurs de Johnny et d'Hanouna qui allaient l'empêcher d'accomplir sa mission d'éducateur populaire.

  • pot de yaourt

    Cela faisait maintenant plus d'un an et demi que sa petite amie professeure des écoles l'avait quitté mais il avait encore le réflexe de mettre de côté les boîtes d’œufs et les pots de yaourt vides pour elle, comme à l'époque de leur idylle.

  • Sourde oreille

    75_1.jpgIl ne faut pas s'écouter.
     
    Il avait répété cette phrase tellement de fois dans sa vie que son entourage avait fini par ne plus prêter l'oreille à ce qu'il disait, décidant qu'un homme qui ne prend pas la peine de s'écouter lui-même ne pouvait exiger des autres qu'ils le fassent à sa place.
     
    La mort fit, elle aussi, la sourde oreille à sa demande de délai.
    Devant la pierre tombale, personne ne prêta attention à l'homélie du prêtre et chacun retourna prestement à ses occupations quotidiennes en jurant contre le crachin automnal.
     
    On n'entendit plus jamais parler de lui.
     
     
     
     
     
     
    Bernard BUFFET (1928-1999) NATURE MORTE A LA RASCASSE, 1951
     
     

  • tapis roulant

    Pour la mère croix-roussienne, chaque situation de la vie quotidienne est prétexte à une démarche pédagogique formatrice du développement de l'enfant.

    L'usage du tapis roulant de la caisse du super U, par exemple.

    Elle tend à son fils de 2 ans assis dans le caddy TOUS les produits qu'il contient afin qu'il les dépose LUI-MÊME, UN par UN sur le revêtement noir, tandis qu'elle les nomme en articulant lentement :

    TO-MATES
    EN-DIVES
    YA-OURTS
    CE-RE-A-LES
    BIS-CUITS
    CON-FI-TU-RE
    CRE-PES
    BUTTER-NUT
    A-VO-CAT
    SHAM-POING SEC...

    Au bout de 10 minutes, je me demande si je ne devrais pas moi aussi contribuer à l'éducation du petit en lui glissant dans les mains mes deux seuls achats du jour :

    SER-VI-ETTES-HY-GIE-NI-QUES
    DE-BOU-CHEUR-DE-CA-NA-LI-SA-TION-A-LA-SOU-DE-CAUS-TI-QUE

    Mais le bambin en a marre avant moi et balance un Babibel à la tête de sa mère qui le gronde (sur le mode "éducation non violente") et le prive momentanément de tapis et, par là même, de sciences cognitives.

    Fist bump, Bro. Total respect, Barnabé.

  • parc à chiens

    Ces deux-là baladent leurs chiens dans mon quartier, en fin d'après-midi, tous les jours vers 18h30.
    A chaque rencontre, les cabots systématiquement se reniflent le derrière avec enthousiasme tandis que les maîtres tirent sur la laisse, un peu gênés, mais quand même conscients que grâce ces triviaux instincts canins ils ont osé s'adresser la parole un soir d'été.
    Depuis, ils guettent avec fébrilité l'apparition de l'un et l'autre à l'angle de la rue Jacquard et les toutous jappent de joie et remuent la queue de loin.
    Les quatre se dirigent alors vers le parc à chiens Popy où ils vivent quotidiennement un chaleureux moment de vie d'humains et de bêtes.
    Et, ce n'est pas rien.

  • salle des casiers

    La seule bonne nouvelle de la rentrée scolaire était de découvrir que la réorganisation des casiers l'avantageait car elle n'avait plus à se contorsionner derrière les fauteuils en faux cuir de la salle des profs pour atteindre le nouveau compartiment situé, à présent, à sa hauteur. Il avait même l'air plus profond que le précédent.
    Elle prit un cappuccino à la machine à café pour fêter cela. Dans son enthousiasme, elle tourna la tête pour proposer aux présents un espresso ou un thé, mais tout le monde avait quitté la pièce. Elle célébra donc le moment toute seule puis jeta son gobelet en plastique dans la nouvelle poubelle de tri jaune, votée au dernier CA, avant de rejoindre ses collègues en salle polyvalente pour la matinée pédagogique.

  • Point de vue et images du monde

    Gabrielle de la Maisonneuve nous garde, ma sœur et moi, le temps d'un été à Saint-Jouin-Bruneval.

    Elle a 18 ans, elle est parisienne, blonde-Dessange et très jolie. Elle porte des robes de tennis en éponge, des bandeaux pour retenir ses cheveux coupés au carré et des bijoux en or.

    Ses parents l'ont enjoint de travailler cet été-là chez nous pour voir de près à quoi ressemble la vie des gens du peuple.

    Elle me dit qu'elle a un nom à particule parce qu'elle vient d'une famille noble et que, quand elle se mariera, la cérémonie sera annoncée dans Point de vue, Images du monde (je ne sais pas de quoi elle parle, j'acquiesce).

    Elle parle de son prochain rallye pour étudiants de la haute société (je pense qu'elle parle de courses de voitures, j'acquiesce.)

    Nous garder l'ennuie profondément, ça se voit. Elle ne fait même pas semblant de s'amuser.

    Quand elle nous emmène à la mer, elle nous laisse sur la plage et part faire du zodiac avec le maître-nageur. Elle revient au bout d'une heure échevelée et souriante. Ça nous change.

    Elle ne comprend pas que mon père se fâche et la fasse raccrocher un jour qu'elle est au téléphone (elle appelle son petit ami à New-York en PCV depuis plus de 30 minutes).

    Un jour de grande tablée joyeuse de communistes, mes parents ont fait des moules-frites. Elle cherche les couverts. Je lui montre comment on mange les moules au Havre : on se sert d'une coquille vide pour pincer la moule d'une autre coquille et on la porte à la bouche. On mange les frites avec les doigts après y avoir jeté du vinaigre. Je la vois pâlir puis quitter la table. Comme on s'inquiète de son absence ma mère va la chercher. Elle la retrouve en pleurs dans le jardin.  Elle ne peut pas manger sans couverts entourée de gens qui rient et parlent fort de choses contraires à ses valeurs. Elle s'excuse mais ces mœurs du peuple sont trop grossières pour elle.

    Mon père, visiblement insensible aux charmes juvéniles de la noblesse française la surnomme rapidement "La vieille baraque" quand elle a le dos tourné.

    - Elle est où la vieille baraque ?

    Trois semaines après son arrivée, nous nous quittons tous sans regret.

    Enfin presque...

    - Elle est où ta baby-sitter ? s'inquiète le maître-nageur.

     

     

     

     

     

  • Sacré drôle

    Un sacré drôle que celui-ci.
    Souviens-toi, il passait son temps à pester contre la superficialité, la versatilité, la méchanceté, la vénalité des femmes, ne recherchant dans le même temps que la compagnie du genre de créatures qui le menait systématiquement à sa perte. Ce qui m'a toujours paru étrange, c'est qu'il n'ait jamais fait le lien entre son goût passionné pour les femmes fatales, les bimbos, les femmes-enfants et son dégoût pour toute l'engeance XX. Il est pourtant évident que la fréquentation assidue de ces sortes d'êtres ne pouvait que le conforter dans sa misogynie.

    Nous avons bien essayé de l'aider, un moment, rappelle-toi. Nous lui avions présenté une jeune femme curieuse, intelligente, jolie, altruiste et vive. Quel était son prénom, déjà ? Barbara ? Une chouette fille, bibliothécaire spécialisée dans la littérature de jeunesse. Ça a duré combien de temps ? Un mois, deux ? Il l'a quittée pour une Valériane aussi cruelle que sexy qui lui a fait cracher ses dents. Barbara avait "toutes les qualités qu'un homme pouvait attendre d'une femme" mais elle était "trop gentille" et "elle portait des pantalons". Ce furent ses mots. Il fallait que les jambes soient immédiatement visibles, que la silhouette soit, dans l'instant du premier regard, remarquable et attirante. La sophistication, voilà ce qu'il appréciait chez LA femme. Qu'elle prenne soin d'elle et même beaucoup plus. Bref.

    Il est sorti, ensuite, avec Pamela, une carriériste peroxydée, Florence, une femme-ado capricieuse et tyrannique et Bérengère, une magnifique quadragénaire chef d'entreprise perverse narcissique dressée sur des Louboutins.

    Toutes ces aventures n'ont fait que mener à son paroxysme sa détestation des femmes.

    Il vit seul à présent. Je le sais par une collègue de travail qui est devenue sa voisine de palier. Une femme célibataire, sensible, naturelle et pleine de charme qui n'a donc aucune chance de lui plaire.

  • Psaume 22.

    Tu as une odeur de gitane et de whisky

     

    tu cuisines des plats du dimanche le dimanche et des spaghetti le samedi midi

     

    tu joues de la clarinette, du saxophone et du banjo

     

    tu écoutes France Inter

     

    tu fais de la sérigraphie et de la photographie

     

    tu écoutes Les Nocturnes de Chopin, la sonate en A major de Schubert, la 7e de Beethoven

     

    tu prépares du Quaker avec un jaune d’œuf dedans pour les petits déjeuners de jour d'examen

     

    tu dis C'est toi qui paies EDF ?

     

    tu dis C'est des chanteurs ça ? en entendant Indochine et Cure

     

    tu m'offres le coffret de Brel pour noël, le coffret de Piaf pour mon anniversaire, le coffret de Brassens pour rien

     

    tu écrases le chat sans le faire exprès (il s'est caché sous le moteur) et tu n'oses pas nous le dire

     

    tu m'aides à faire mes devoirs de maths et tu utilises des briques de Légo pour que j'y comprenne quelque chose

     

    tu ne veux pas qu'on entre dans la cuisine quand tu cuisines

     

    tu dis C'est un plat fait avec amour mais tu ne dis pas Je t'aime

     

    tu pleures quand mon cousin Laurent meurt à l'âge de 10 ans

     

    tu pleures quand tu apprends que tu es licencié

     

    tu as un rupture d'anévrisme, une première crise cardiaque, un pontage, une deuxième crise cardiaque.

     

    Un jour, tu meurs. Je cours chercher ton voisin pasteur qui lit le psaume 22 à ton chevet tandis que je te tiens la main. Je me demande si j'ai bien fait mais c'est la première chose qui m'est venue à l'esprit ce jour-là.

     

    Tu me pardonneras.

     

     

     

  • Cx-Rousse by night

    Le 19 octobre 2018 à minuit, sur de cossues terrasses croix-roussiennes, les fillettes de 13 ans boivent de la vodka au goulot et se roulent des pelles sur des airs de RnB français

    Esthétique sophiacoppolienne

    B.O signée Aya Nakamura

    J'm'en bats les reins, j'ai besoin d'un vrai Jo

    Mais tu veux la plus bonne-bonne-bonne de mes copines

    Tu veux tout bombarder, bom-bom, bombarder, hey
    Tu veux tout bombarder, bom-bom, bombarder ouais

    Tu veux la plus bonne
    Tu veux la plus fraîche
    Tu veux la plus bonne
    Tu veux la plus fraîche

  • Elle dit

    Elle dit : J'ai un amant riche et un amant pauvre, avec l'un je dors dans des palaces avec l'autre, je fais l'amour dans des Formules 1.

    Elle dit : Je m'assois à la terrasse du café du palais de la Justice parce que c'est là que viennent déjeuner les magistrats. Je croise et décroise les jambes.

    Elle dit : Tu devrais faire comme moi, prendre un coach sportif à domicile, c'est plus pratique.

    Elle dit : Je t'ai prise comme alibi même si l'on n'est pas amies. Quand je vais voir mon amant, je dis à mon mari que je suis avec toi. Tu es une collègue de travail avec qui je prépare un projet pédagogique. Tu pourras confirmer si je te croise avec lui ?

    Elle dit : T'as une sale gueule ce matin.

    Elle dit : Je ne viendrai pas à la réunion de 14h, mon riche amant m'attend à Lisbonne. Il me paie l'aller-retour en avion pour que l'on déjeune ensemble.

    Elle dit : Regarde, c'est lui sur son yacht. Il est beau, non ?

    Elle dit : Je crois que mon mari se doute de quelque chose.

    Elle dit : Sa femme a découvert notre histoire. Elle a voulu me rencontrer. Elle est superbe, on dirait une mannequin. Je me demande ce qu'il fait avec moi.

    Elle dit : Dis donc, ton cul, il a pas triplé de volume ?

    Elle dit : Je suis enceinte mais je ne sais pas si c'est de mon mari ou mon amant. Je ne vais pas le garder.

    Elle dit : Je crois que je vais passer un concours de direction. 

     

  • Le jour où Jane B. m'a sauvée.

    Quand je rencontre Jane Birkin pour la première fois, j'ai dans les 14-15 ans. Je suis une longue créature chétive,  osseuse et farouche. Rien ne pousse ni devant ni derrière. Les seules choses qui fassent forme sur mon corps sont des côtes et des omoplates saillantes, des genoux cagneux. Je lorgne avec envie les nénés des copines déjà formées, les bosses qui poussent le chandail, les marques de soutien-gorge apparentes. Je vois bien ce que ça fait dans les yeux des garçons ces histoires de trucs qui émergent sous les débardeurs. Y a ceux qui regardent franco, un peu hypnotisés, y a ceux qui font semblant que non, mais si.

    Soudain, les filles de la récré les plus transparentes quelques mois auparavant se trouvent dotées d'un super-pouvoir dont elles sont elles-mêmes surprises. C'est la roulette génétique de la vie qui se joue là. Je comprends assez tôt qu'il va falloir me trouver un autre don de la nature si je veux attirer le regard des garçons, mais franchement, pendant très longtemps je ne vois pas quoi. 

    Pour me faciliter l'existence, je décide que les garçons de mon âge sont TOUS des crétins finis et je brigue du côté des "vieux" de Terminale qui se contentent de me bousculer dans les escaliers du lycée.

    Quand je rencontre Jane B. j'ai abandonné tout espoir de séduire à l'aide d'arguments physiques, et mon acné, mon appareil dentaire et ma coupe-garçonne viennent parfaire le tableau de l'adolescente pathétique aux allures androgynes-anorexiques. Je porte alors deux pantalons superposés pour cacher mon absence de formes et m'épaissir un peu.

    Ma tante Domitilde me reçoit à Lille. Elle a laissé traîner sur la petite table de son salon de vieux magazines "people" avec des photos en noir et blanc que je feuillette en attendant qu'elle apporte le café et les petits gâteaux.  Sur la double page du milieu, je découvre une jeune femme aux jambes arquées et maigrelettes dans un mini-short en jean, tenant au bout de son bras un grand panier en osier rigide. En haut un débardeur blanc à même la peau, sans rien dessous, dont le décolleté descend bas sur l'absence de poitrine. Deux tétons, juste, pointent sous le tissu. C'est Jane B. Elle défie l'objectif de son regard effronté et gamin. Elle a un sourire d'enfant. C'est une adulte, une "vieille" d'au moins 25 ans, mais son corps est celui d'une adolescente.

    Ce n'est pas le corps d'une adolescente, c'est MON corps.

    Et ce corps est dingue. Plat mais pas que, courbes discrètes,  hanches de garçon, cuisses imparfaites totalement désirables. Cette fille est SEXY sans les attributs de la féminité. Ça se peut. Ça existe. Choc profond. Renversement des valeurs. Claque morphologique. J'ai trouvé une sœur anatomique.

    Domitilde me confirme que cette fille existe bien. Si j'avais eu la télévision à la maison durant les dix années précédentes, j'aurais peut-être pu l'apercevoir dans les émissions de Maritie et Carpentier en duo avec Gainsbourg, Sardou ou Carlos... Je l'ai découverte juste à temps, avant la mode des Samantha et Sabrina qui aurait finie de m'achever. Ce jour-là, une partie de moi était secourue.

    Ce jour-là, Jane Birkin m'a sauvée.

  • Litanie

    Vas-y elle prend pas mon carnet
    à croire j'ai tué quelqu'un
    j'ai tué quelqu'un ?
    j'ai mis le feu ?
    vas-y je sors pas je sors pas
    à croire j'ai violé quelqu'un
    à croire j'ai vandalisé des choses
    J'ai rien fait
    J'ai fait quoi ?
    y a que moi ?
    y a tout le monde
    tout le monde y fait des trucs
    tout le monde y parle
    vas-y je donne pas mon carnet
    je vais me faire latter par mon père
    j'men bats les couilles
    mon père il est plus fou que moi
    Pourquoi y ferme pas sa chatte lui ?
    qu'est-ce t'ouvres ta chatte pélo ?
    c'est de ta faute si je suis viré
    vas-y ça tombe toujours sur moi
    Je vais tous vous défoncer
    Je vais tous vous défoncer
    Je vais tous vous défoncer.

     

     

     

     

     

    Photographie : École Charles Victoire, Le Havre, 1977.

  • L'histoire de Pierre

    Quand, Pierre, disquaire de 25 ans, avait rencontré Judith, lycéenne de 17 ans, il lui avait dit assez rapidement qu'il préférait sortir avec des filles de moins de 20 ans, car, à partir de cet âge, elles devenaient mois drôles, plus exigeantes, plus sérieuses, en un mot "plus CHIANTES".

    Ils avaient passé trois insouciantes années à s'amuser, danser, aller au concert et à faire ce que font à peu près tous les amoureux de la terre.

    Quand, Judith, étudiante, atteint l'âge de 20 ans, il la quitta, en toute cohérence, pour une jeune Bénédicte de 18 ans.
    Judith n'avait pourtant pas l'impression d'être devenue beaucoup plus enquiquinante que trois auparavant. Tout au plus, plus affûtée et sensée.

    Bref, le contrat amoureux était rompu.

    Elle apprit, 5 ans après, que Bénédicte avait elle-même été remplacée par Sandrine, puis Sandrine par Valérie.

    Elle n'avait plus suivi l'affaire.

    Quand Judith avait revu Pierre, par hasard, 25 années plus tard, elle lui avait trouvé l'air vieux et fatigué.
    Il était marié à une Audrey et avait une fille de 17 ans.
    Pour laquelle il se faisait beaucoup de souci.