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Fiction - Page 2

  • A chacun sa recette

    Elle dévorait ses amants. Ceci n'est pas une métaphore. Elle les mangeait réellement. Mais pas tous de la même façon. Elle avait une vision culinaire pour cuisiner chacun d'eux selon l'histoire vécue. Si le prétendant lui avait donné du fil à retordre et s'était montré particulièrement rustre, elle le grillait à point et l'agrémentait d'une sauce très pimentée parfumée au whisky Jack Daniel's sur son barbecue Alice's garden. Si le bien-aimé s'était révélé doux et dévoué, elle le laissait mijoter amoureusement pendant quatre heures, parfumant le bouillon d'aromates variés (graines de fenouil, curcuma, coriandre, citron séché, cumin noir... ) qu'elle prenait soin de commander en ligne sur le site d'une boutique bio engagée dans l'agriculture durable. La viande était alors fondante et les arômes explosaient successivement en bouche au moment de la dégustation. Elle retrouvait alors la tendreté de l'homme qui l'avait serrée dans ses bras durant  quelques mois.

    Elle n'avait eu de cesse, les vingt dernières années de sa vie, de perfectionner ses recettes les plus savoureuses et avait créé des plats inédits dignes des plus grands chefs. Les clients du restaurant qu'elle avait fini par ouvrir glorifiaient les dons exceptionnels de la cuisinière sur les blogs et les sites de gourmets. Elle s'attira une clientèle riche et gourmande et élit même quelques amants parmi les gastronomes en visite.

    Le petit livret que l'on découvrit sous son matelas après sa mort contenait toutes les recettes consignées depuis le début de son entreprise. Chaque plat était baptisé d'un prénom masculin. On ne sut jamais quelle viande elle utilisait. C'était le secret qu'elle n'avait jamais dévoilé à la presse. 

    Le manuel de l'ogresse se vendit aux enchères à prix d'or.

  • coupe-papier

    Enfant, elle œuvra avec obstination pour devenir la préférée de ses parents

    qui n'eurent de cesse de manifester leur amour inconditionnel à sa sœur cadette.

    Adolescente, elle tenta par tous les moyens d'attirer l'attention du père de sa copine Bénédicte

    qui lui préféra Katia, la petite rousse aux belles hanches de sa classe de 2nde.

    Jeune femme, elle consacra ses deux années de Maîtrise de lettres classiques à créer une tension érotique entre elle et sa professeure de littérature comparée

    qui s'éprit de sa meilleure amie, Louise, moins brillante mais globalement plus spectaculaire.

    Adulte, elle déploya toute son énergie à conquérir, séduire, charmer un mari flegmatique

    qui finit par la quitter, au bout de deux ans, pour sa cousine Gabrielle.

    Encore femme, elle dépensa toute son ardeur vitale à devenir la favorite du gourou de sa communauté

    qui élit, sans surprise, la plus jeune et la plus jolie du phalanstère.

    Vieille dame, elle s'ingénia longtemps à séduire un charmant retraité de la Banque postale

    qui lui avoua son amour pour un vieil ex-chanteur de rock qui se teignait les cheveux en acajou.

    A 22 heures, le 2 février 2024, elle poignarda à 18 reprises son vieux monsieur des Postes avec un coupe-papier subtilisé dans la salle des courriers de la maison médicalisée.

    Elle aurait demandé aux employés, comme dernière faveur,  la permission de passer toute la nuit avec le corps de son amoureux RIEN QUE POUR ELLE. On lui devait bien ça.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     photo : Alex Chatelain, Shirley Goldfarb chez Lipp, 1974.

     

  • Bad boys

    A presque 45 ans, Pamela fantasmait encore sur les bad boys, les mecs rock'n'roll comme elle disait, un peu poètes un peu trash (elle kiffait les mots fuck et éjaculation dans la poésie), mais, en cachette, elle lisait avec une grande assiduité son horoscope guettant tous les signes d'une romance à l'eau surannée de rose. Elle voulait "qu'on l'aimât pour ce qu'elle était" (comme Bridget Jones dans Le Journal). En fait, elle rêvait secrètement l'avénement d'un Mark Darcy tout en passant son temps à tenter de séduire tous les Daniel Cleaver de passage.

    Où cette quête contradictoire allait-elle bien la mener ?

  • Livret de développement durable

    Le jour de notre premier anniversaire de rencontre, elle m'a demandé de couper mes cheveux. A l'époque, il y a deux ans, je les attachais en une espèce de catogan informe qui seyait mal à ma qualité de cheveux fins selon elle. J'avais adopté cette technique de coiffage en 1989, l'année de l'obtention de mon baccalauréat, et je n'en avais jamais changé.

     

    - Tes cheveux sont filasses, Michel, tu devrais les couper

     

    Elle a insisté pour le faire elle-même. Je m'inquiétais de la quantité de cheveux que je voyais tomber sur mes épaules et surtout de l'aspect final de la coupe car la question de la frange, entre autres, est délicate, chacun le sait. Ma mère m'a longtemps coupé les cheveux et j’arbore sur toutes les photos jaunies de moi entre trois et quinze ans une frange droite et trop courte qui s'accorde d'année en année de plus en plus mal avec la forme oblongue d’un visage au menton pointu. J'ai vu tomber ma chevelure terne par mèches jusqu'à me découvrir un crâne quasi lisse. Elle semblait très satisfaite de ma nouvelle tête. Elle jubilait même. Je serai un nouvel homme, cette coupe marquerait le début d'une nouvelle ère dans ma vie professionnelle, les gens manifesteraient plus de respect à mon égard. Je n'étais pas convaincu (je ne me suis d'ailleurs jamais habitué à ces cheveux coupés à ras qui me donne l'air d'un évadé de goulag) mais elle avait l’air si heureux.

    C'est six mois plus tard qu’elle a exigé que je muscle le haut de mon corps car elle me trouvait trop fluet. Mes jambes et mes fesses étaient assez musculeuses, mais mon torse lui donnait l'impression de serrer un corps de petit garçon maigrelet et ça la rendait nerveuse. Elle voulait sentir du muscle sous les mains quand elle m'agrippait pendant l'acte. Elle disait l'acte. Tu es prêt pour l'acte ? et elle me chevauchait sans attendre la réponse. Elle grimpait et enfonçait mon sexe semi-dur dans son vagin, puis elle saisissait mes pectoraux et les tambourinait en alternance. J'aurais voulu parfois changer de position mais chaque tentative avait été vaine. Elle me rabrouait violemment et se finissait toute seule en se frottant sur mon ventre quand je ne parvenais plus à durcir. Toute tentative de rébellion tardive semblerait grotesque aujourd'hui. Je dois avouer, d'ailleurs, que ce scénario m'a parfaitement arrangé lors de nos premiers rendez-vous sentimentaux et sexuels. Je n'étais pas homme à prendre des initiatives. Mon tempérament timoré m'a toujours éloigné des postes à responsabilité et ma vie intime ne venait pas contredire cet état de fait. Lorsque nous avons emménagé ensemble quelques mois après notre rencontre sur le site Adopteunjules, Clémence n'a pas eu de difficulté à imposer son règlement intérieur dans notre logis, à tous les niveaux d'organisation de notre vie amoureuse. 

     

    - Ton buste n'est pas assez puissant, tu dois le renforcer, tu vas finir par ne plus m'exciter.

     

    Elle a programmé des séances de musculation et s'est désignée comme mon coach particulier. Quand je lui ai fait remarquer que je ne lui connaissais pas de dispositions spéciales d'entraineuse sportive, elle m'a semoncé brutalement. Elle se sentait tout à fait capable de créer des exercices spécialement conçus pour moi en s'inspirant de tutos de youtubeurs. Il fallait que j'y mette du mien si je voulais continuer de lui plaire. Il n'était pas question que je me laisse aller. Tu sais bien que j'éprouve un grand mépris pour ces hommes qui, sous prétexte de vivre en couple depuis quelques mois ou années, se permettent de laisser pousser du gras ou de négliger des parties de leur anatomie en considérant comme acquis le regard désirant de leur compagne. Elle n'était pas femme à se contenter d'un ersatz de mâle. Elle voulait du dur et du lisse. D'ailleurs ces poils épars sur mon corps la débecquetaient. Elle a fini par me l'avouer un an plus tard.

     

    Elle m'a alors voulu imberbe de la tête aux pieds.

     

    Elle a entrepris de m'épiler complètement avec une substance fabriquée par elle. Elle a trouvé sur internet une recette de cire orientale au musc de chevrotain mais la matière s'étant avérée trop peu adhésive, cette séance d'épilation intégrale avait duré treize heures durant lesquelles j'avais la sensation que mon corps se détachait en lambeaux à chaque arrachage de bande. L'épilation de la base de mon pénis, de mes bourses et de mon anus avait été un supplice pendant lequel elle chauffait toujours plus la cire afin qu'elle adhérât mieux, sans succès. Mes gémissements ne faisaient qu'exaspérer son impatience à me voir enfin totalement glabre. J'avais fini la journée brûlé au 3e degré sous son regard exaspéré. Mais elle était parvenue au résultat espéré. J'étais lisse comme un galet du Havre.

     

    - Badigeonne-toi de margarine si tu veux apaiser la sensation de brûlure. Moi, je vais me coucher, cette journée m'a épuisée et on ne peut pas dire que tu m'aies beaucoup aidée avec tes réflexes de chochotte. Je suis très déçue de ton attitude.

     

    Elle m'avait fait la tête durant quelques jours, le temps de la cicatrisation, puis avait voulu considérer son œuvre. Elle en a été tellement réjouie qu'elle m'a plaqué au sol et s'est agitée convulsivement au-dessus de moi en manifestant à haute voix son contentement de me voir à présent si musclé et si poli. Elle regardait tour à tour ma poitrine et la base de mon sexe imberbe et a été prise d'un long orgasme un peu effrayant.

    Son regard sur moi est resté concupiscent durant quelques jours encore. Elle se léchait littéralement les babines quand elle me croisait dans l'appartement et me mettait systématiquement la main aux fesses quand j'étais penché sur l'évier pour faire la vaisselle. Elle m'a permis, même, pendant ce court temps d'idylle d'utiliser la télécommande et de choisir le programme du soir pendant lequel elle tripotait rageusement mon sexe à travers le pyjama écossais offert en témoignage de son nouvel élan amoureux.

    La lune de miel n'a pas duré longtemps. Les mois suivants ont été une succession de manifestations  d'indifférence à mon égard et de réprimandes banales représentant le quotidien de toute vie de couple, je suppose. Elle était mon unique expérience en la matière. Je n'ai même jamais vécu en colocation durant mes années étudiantes. Mon unique compagnon de vie a longtemps été un chat acariâtre offert par une voisine qui avait voulu s'en séparer car il mettait sens dessus dessous son appartement, déchirait ses affiches, mutilait ses livres, griffait ses vêtements, pissait dans ses chaussures, ses sacs et son grille-pain, attaquait sauvagement ses invités, sautait sur le sexe de ses amants endormis. Elle n'en pouvait plus et m'avait supplié de le prendre chez moi car elle n'avait pas cœur de l'amener à la SPA où il serait certainement piqué car personne ne voudrait l'adopter. Je me suis laissé attendrir par ses arguments qui laissaient entrevoir une âme charitable dans un joli corps émouvant. Elle ne m'a jamais plus rendu visite et a déménagé. La personnalité psychotique du chat a fini par m'éloigner du peu d'amis que j'avais alors. J'ai vécu 8 ans avec lui, jusqu'à ce que je rencontre Clémence qui a posé comme immédiate condition à la poursuite de notre relation la disparition de la bête : elle est allergique à tout poil animal. Je m'en suis séparé. Il vit à présent dans le jardin de ma mère qui refuse de le laisser entrer dans sa maison. Il m'arrive, bizarrement, de regretter aujourd'hui sa présence hostile et malveillante. Huit années de vie commune ce n'est pas rien.

     

    - Je ne supporte plus ton visage.

     

    Elle avait beau se concentrer, à présent, sur le reste de mon corps pendant l'acte, elle finissait toujours par revenir vers son extrémité et ne voyait plus qu'une forme franchement démoralisante.

     

    - C'est bien simple, Michel, je ne peux plus jouir.

     

    Elle ne me regardait plus en face quand elle me parlait. Si, par hasard, elle m’apercevait dans le reflet d'un miroir (c'est arrivé un jour), elle sursautait et mettait la main devant sa bouche en signe de nausée incontrôlable. J'avais de la peine pour elle. Je ne m'étais jamais trouvé très attirant et, à présent, son joli visage délicat, ses grands yeux violets voyaient enfin l'homme si peu affriandant que j'étais et je ne donnais pas cher de ma condition privilégiée d'homme désiré si je continuais d’exhiber cette figure banale. Je savais que son acteur préféré était Michaël Fassbender. Elle avait plaqué partout dans la chambre des affiches et photos de lui, notamment au-dessus du lit, et je la soupçonnais de s'aider de ces images pour parvenir à l'orgasme depuis que son aversion pour mes traits s'était manifestée de manière irréversible. Je ne pouvais l'en blâmer après tout. Une femme aussi raffinée qu'elle méritait le meilleur d'un homme. Son beau corps de 45 ans n'aurait pas de mal à trouver un nouveau compagnon de vie. J'en avais conscience. J'étais sa cinquième histoire sérieuse. Les hommes qu'elle avait rencontrés avant moi sur Adopteunjules s'étaient tous très mal comportés avec elle. Des salauds, des violents, des manipulateurs, des pervers-narcissiques qui l'avaient fait souffrir et avaient fini par la dégoûter de l'espèce virile.

     

    - Toi, Michel, tu es différent, je le sais, je vais pouvoir gagner ma résilience à tes côtés. Débarrasse-toi de cet infâme chat et cherchons un appartement près de mon lieu de travail. Tu seras un peu loin du tien, c'est vrai, mais je pourrai prendre en charge notre intendance et le confort de notre habitat pour que tu n'aies à t'occuper de rien le soir quand tu rentreras fatigué de ta journée de travail et de ta longue route. 

     

    Je rentrais, en effet, après 1 h 30 de trajet, exténué de ma journée de travail, dans un quartier dans lequel il était impossible de se garer, mais le repas était rarement prêt et Clémence était de moins en moins présente prétextant des cours de salsa ou de pole-dance avec les copines de son service. L'idée qu'elle ait un amant commençait à chatouiller mon imagination. Elle ne parvenait plus à s'habituer à ma tête, il ne fallait pas que je laisse dégénérer la situation.

    J'ai prétexté un stage professionnel d'un mois pour lui réserver la surprise d'un nouveau visage à son goût. Elle a eu du mal à me laisser partir mais a fini par accepter à cause de la promotion alléchante à l'issue de la formation.

     

    J'ai vidé mon Livret de développement durable.

     

    Je suis revenu de mon séjour dans une clinique de Budapest en sosie de son acteur préféré. Elle a été si enthousiasmée de la métamorphose qu'elle a pris un congé de trois semaines pour rester enfermée dans notre appartement afin de profiter du nouvel homme. J'ai perdu mon travail car je n'ai pas osé demander un nouveau repos après mes quatre semaines d'absence dans l'entreprise. Mais ces jours ont été les plus délicieux de ma vie. Elle m'appelait sa créature, n'en finissait pas d'admirer mon corps, de passer ses petits doigts fins et manucurés sur mon visage et ma peau. Elle m'a demandé de changer de prénom. Michaël, c'est cela qu'il me fallait, à présent. J'acceptai volontiers, je n'avais jamais aimé le prénom choisi par ma mère.

     

     

    Depuis, quelques jours, son regard sur moi s'est de nouveau endurci. Elle dit revoir les traits de Michel sous ceux de Michaël. Cela la gêne.

     

    - Quelque chose a raté dans cette opération chirurgicale. Tu as dû choisir un médecin au rabais, tel que je te connais. Ton menton pointu est bien toujours le même qui me nargue sournoisement. Ton indifférence à mon bonheur est parfaitement désolante. J'ai tellement fait pour toi. Tu ne vaux pas mieux que tous les hommes que j'ai connus avant toi, j'en viendrais presque à regretter René qui m'en a pourtant fait tellement baver.

     

    Je n'ai pas osé lui dire pour mon travail. J'attends le moment propice. Je lui cause déjà bien assez de soucis comme cela.

     

     

     

    photographie : Frédéric Fontenoy (http://www.fredericfontenoy.com/)

  • Métamorphose

    La première fois que j'ai vu ce pli, ici, je me suis dit que ça devait être une erreur. Je pensais ça va passer. Je me suis interdit de regarder cet endroit pendant trois jours. Ne regarde pas et tu verras, dans trois jours, ça aura disparu. C'est ce que j'ai fait. Mais, au bout de trois jours, bien sûr,  la chose était encore là. Et, même, le phénomène s'était intensifié. Un vrai sillon profond, bien décidé à exister complètement et à prendre ses aises dans l'espace qu'il avait commencé d'occuper.

    Après l'histoire du pli, tout s'est enchaîné très vite. Mais à une vitesse tellement fulgurante que j'ai pensé à une plaisanterie. D'ailleurs, au moment précis où tout cela s'est déclenché, j'ai cru à une grande farce générale et orchestrée tellement c'était gros. Une caméra cachée de l'existence, voyez-vous ?

    Cette partie là s'est avachie, ensuite. Tout d'un coup. Brutalement. Ah mais si, je vous assure, brutalement. J'ai même ressenti physiquement l'avachissement, très précisément. Attendez, je peux vous retrouver la date... Voilà, j'ai noté "Lundi 17 janvier 2018 à 17h44 : avachissement de la partie droite inférieure sur 20 cm. Sensation brutale et soudaine TRÈS DESAGREABLE confirmée par vision partielle de la surface dans le miroir de la salle de bain". Je ne vous mens pas. D'ailleurs, tout est consigné dans ce journal. Je veux que cette expérience serve de témoignage. Je l'ai voulu dès que j'ai senti que ça n'allait pas s'arrêter, là et qu'au contraire, tout ne pouvait qu'empirer. J'ai acheté ce carnet Moleskine exprès (le petit format, noir, à lignes portées) et j'ai noté, jour après jour, puis heure après heure, et enfin minute après minute (puisqu'il en est ainsi à présent) la détérioration foudroyante de toute la surface du corps.

    Le lendemain du 17 janvier, la partie inférieure gauche s'est écroulée. Puis, ce fut le tour de toute la partie supérieure de l'anatomie. En quelques jours. La peau des bras (voyez : 21 janvier 2017, 04h55), d'abord le gauche, puis le droit. Deux pauvres longs bâtonnets difformes et flasques.  Ensuite, le haut du buste : une ride verticale est partie du bas du cou et a cheminé jusqu'au milieu de la poitrine. Elle s'est d'abord dessinée verticalement, puis s'est creusée en profondeur en quelques minutes. A proximité, des centaines de petits sillons ont soudain foré la peau tandis que celle-là même s'effondrait et rendait bientôt méconnaissables les deux seins qui, autrefois (c'est-à-dire, il y avait quelques jours à peine) étaient encore de petites pommes appétissantes et fermes. (Une amie chère m'a dit depuis, que ses seins qui ressemblaient il y a peu à de "petites mignardises" s'étaient transformés en une nuit "en de minuscules pruneaux secs").

    Hier, mercredi 7 février, j'ai assisté impuissante, à la sortie de ma douche matinale, au blanchissement instantané de tous mes poils pubiens.

    Je pourrais vous lire la liste exhaustive de toutes ces dégradations quotidiennes mais je crois que cela vous ennuierait. Je vous vois d'ailleurs commencer à bailler. C'est bien normal. Cependant, comme la désagrégation de mon visage a lieu à présent, au moment-même où nous parlons, je vous invite à observer par vous-même l'opération sauvage de désintégration finale. Tenez, je sens, en cet instant présent, ma paupière gauche fléchir et ramollir. Vous voyez ? Prenez le temps d'examiner le phénomène. C'est étonnant, non ? Oui, vous avez raison, c'est un processus aussi déconcertant que captivant. Ah, j'étais sûre que je finirais par vous intéresser. La métamorphose a toujours été l'un de mes thèmes préférés en littérature, voyez-vous ?

    Mais l'expression de votre visage m'inquiète un peu. J'y vois de l'effroi, me trompé-je ? Je n'ai pas besoin de me regarder dans une glace pour savoir que le tableau achevé de la décomposition existe enfin . Vous en êtes le premier spectateur. Remarquez bien, je ne sais pas si c'est une aubaine, pour vous. Vous arrivez à 16h35, vous êtes reçu par une femme mûre (on dit cela ?) mais encore présentable (étant donné que le vêtement dissimule une partie du désastre) et vous repartirez avec l'image d'une très vieille femme définitivement abîmée... un vieux squelette en putréfaction, si vous restez trop longtemps ! Excusez-moi, je ne peux m'empêcher de rire à cette idée. Sauvez-vous vite avant que je ne me démembre littéralement sous vos yeux. Allez ouste !

    OUSTE.

  • TCL

    Chaque fois qu'elle voyait une femme se maquiller longuement dans les transports en commun, la trousse posée sur ses genoux, elle avait l'impression d'assister à une scène impudique, très intime, qui n'aurait dû avoir sa place que devant la glace d'une salle de bain particulière.
    C'était comme si ces voisines de voyage remettaient leur culotte en public.

  • Flipper

    Je suis montée au premier étage de cet hôtel et je suis entrée dans une roulotte. Cette roulotte, c'était une chambre. Pour nous. J'ai attendu dans la roulotte. Mais tu ne venais pas. J'ai attendu. Je me suis dit Il ne vient pas. Pourquoi ? J'ai attendu dans la roulotte, ne sachant pas trop bien quoi y faire. Il n'y avait pas grand chose dans cette roulotte. Un lit. Petit. Tu n'arrivais toujours pas. Alors, je suis sortie de la roulotte. Et là, j'ai vu des lits, plein de lits autour de la roulotte, avec des gens, parfois, dedans. Mais dans les gens, il n'y avait toujours pas toi. Alors, je suis descendue. J'ai quitté l'hôtel. Et là, un homme, une soixantaine d'année l'homme, un air gentil mais en plus, par dessus, un air combinard, il m'a dit je vais vous accompagner pour trouver votre chemin mais je ne lui avais pas demandé mon chemin à celui-là. Et donc, en voulant me guider, il voulait me tenir la main. Et, je lui disais à trois reprises, non, pas la main. Je me suis énervée car je ne voulais pas la main et je ne te trouvais pas, alors qu'on avait rendez-vous dans la roulotte. C'est alors que je t'ai vu, derrière la vitre d'un bar. Tu jouais au flipper. Avec trois filles. Tu avais l'air très heureux à jouer au flipper là avec trois filles qui riaient. Tranquilles, les filles. Je me suis dit mais il est gonflé quand même celui-là. Une heure que je l'attends dans la roulotte, et lui, là, il joue au flipper avec trois filles. Dans un bar.

  • Le Havre 80

    Le temps est encore un peu gris, ici. Notre cabane de plage est cependant déjà bien plaisante en cette saison quand un rayon de soleil parvient à ramper jusqu'à elle (Oui, au Havre, le soleil rampe, tu le sais).
    Je relis souvent ta lettre et, le reste du temps, je m'ennuie avec passion. J'ai déplié ta chaise pour me faire croire que tu es parti ramasser des coquillages et que tu vas revenir bientôt.
     
    Je me languis toute et t'embrasse.
     
     
    Ta mouette.
     
     
    PS : J'ai bien retrouvé ton épuisette qui était (je le savais) cachée derrière le petit meuble blanc.
     
     
    Le Havre.
     
     
     
     
     
     
     
    (Photo extraite de la page facebook Le Havre inédit)

  • ARMAGUEDON STRIP : AUJOURD'HUI EN LIBRAIRIE.

    - Il parait que Black Lips a écrit ce titre après avoir lu Armaguédon strip de Frédérick Houdaer.
    - C'est pas possible, il sort aujourd'hui en librairie.
    - Ah ? Ben, c'est une sorte d'Annonciation, alors.


  • Aloe vera

    Il m'est apparu progressivement de plus en plus troublant de constater que le packaging des produits d'entretien ménager finissait par ressembler à celui des produits cosmétiques haut de gamme.

    Je résiste, pour ma part, de plus en plus péniblement à l'envie de m'enduire de gel vaisselle à l'aloe vera sous la douche, de me faire des gommages à la lessive en poudre bio, de me glisser dans un bain moussant de capsules nettoyantes citronnées, de m'envelopper du parfum orange-cannelle du désodorisant d'intérieur.

    Plus récemment, j'ai remarqué avec inquiétude que les croquettes pour chat trois étoiles commencent elles aussi à me faire de l’œil au petit déjeuner au côté de mes céréales préférées...

  • 5 janvier

    Tu crois que ça peut arriver une fille rohmerienne qui s'éprendrait d'une leg press dans une salle de sport ?

     

  • La chatte d'Istanbul

    Je ne suis pas celle qui attend. Je ne me cache pas dans les bois en patientant mon tour.

    Je ne me fais pas discrète.

    Je suis l'intranquille aux aguets, mon impatience est sauvage.

    Je tire droit, je tire de travers, trop vite, trop tôt. C'est fait.

    Est-ce que je m'en mords les doigts ?

    Je ne laisse pas l'inconnu approcher. Je le flaire à distance. Je le prospecte.

    Je passe mon chemin.

    Je suis la chatte d'Istanbul.

    Je sprinte entre les engins des rues pour te retrouver.

    En fin de course, je me jette dans toi tête baissée, mon quartier intime, mon clan. 

     

     

    Image tirée du film Kedi - Des chats et des hommes, Ceyda Torun

     

  • C'est l'heure des sapins sur le trottoir

    Tu avais vraiment cru que tu possèderais à vie les couronnes dorées, les guirlandes argentées, les boules scintillantes, la flèche plantée crânement au sommet ? Qu'à tes pieds on n'en finirait de déposer offrandes et oboles et que le monde jetterait à jamais sur toi des regards extasiés ?

     

    Personne ne t'avait dit que vient toujours le temps des sapins sur le trottoir ? 

     

    Les plus fortunés d'entre vous finissent par se consumer dans l'âtre de ceux qui vous portaient aux nues il y a peu...

     

     

  • Love like blood

    Je lui ai donné mon cœur. Et puis, après, je ne sais pas. Ça a dégénéré.

     

    Aurora consurgens, St. Gallen 15th century (Zürich, Zentralbibliothek, Ms. Rhenoviensis 172, fol. 19v)

  • Judith & Holopherne


    Speculum humanae salvationis, France 1470-1480 (Marseille, Bibliothèque municipale, ms. 89, fol. 30v)

     
  • Il était des femmes et des enfants...

    Top of the lake, saison 2. Jane Campion.

  • Paie ta révolution

    Dans les années 2010, le monde du mannequinat vit poindre des tentatives de rébellion sporadiques qui consistaient à glisser des filles à formes, des filles à poils, des filles handicapées, des filles brûlées, des filles souffrant de vitiligo, des filles naines dans les défilés de haute couture.

    Des gamines trisomiques se mettaient à singer les Miss dans les concours de beauté et le public dégueulasse les acclamait.

    Moi, bêtement, au début, j'attendais le moment où ces jeunes femmes se mettraient à vomir sur le tapis rouge, à cracher sur les créateurs de mode, à agonir d'insultes les spectateurs, à pisser sur le jury, à atomiser le décor.  Je pensais qu'une révolution sourde était en germe. Que tout allait exploser à la gueule des sales pourvoyeurs de beauté. Mais que dalle. Je finis par comprendre que ces gourdes voulaient elles aussi faire partie du système. Elles croyaient vraiment y avoir leur place et pouvoir faire bouger les choses.

    Triples bécasses.

     

     

     

     

     

  • juin

    Je ne crois pas à l'amitié entre les hommes et les femmes.

    Sait-il qu'à l'instant où il prononce cette phrase, il se condamne dans le même temps à ne pouvoir jamais m'annoncer, dans notre futur, une amitié féminine naissante sans que je ne le renvoie à cette idée proférée un jour de juin ?

    Je ne peux m'empêcher d'imaginer sa parade pour échapper à son incohésion.