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Fiction - Page 2

  • la marieuse

    Dans le métro, je marie les gens, je forme des couples que je crée selon mes goûts. Je fiance les membres isolés de la voiture, je constitue des binômes harmonieux. Harmonieux selon mes critères, s’entend. Je n’apprécie pas ce qui va de soi, ce qui parait instantanément assorti.

     

    Les gens n’ont pas beaucoup d’imagination, ne savent pas nécessairement ce qui leur convient et se font de fausses idées sur leurs propres désirs. Ma mission est de les guider, de les aider à y voir plus clair dans leurs envies et à discerner le conditionnement social de la véritable aspiration intime. Je rends visibles les inaperçus, j’alliance les possibles non révélés, je marie les inattendus : l’étudiante aux Beaux-Arts et son carton à dessins avec le V.R.P. à la mallette noire, la secrétaire de direction en tailleur et talons avec la circassienne en parka kaki et dreadlocks, la vieille rentière au foulard Hermès avec le jeune travailleur précaire aux chaussures de sécurité. Je reçois chaque jour des lettres de reconnaissance de la part de couples de ma création qui louent mon audace et mon inventivité.

     

    Bien sûr, je dois continuer de parfaire mon art de l’assemblage. J’ai encore un peu de mal avec ceux qui lèchent leur propre reflet dans les vitres du wagon et s’avèrent réfractaires aux fiançailles avec un.e autre qu’eux-mêmes.

     

     

     

     

     

     

    Image : Fahrenheit 451, Truffaut, 1966.

  • Mon visage en terre glaise

    Mon visage en terre glaise est manipulé par des doigts inconnus qui préparent une grande farce.
    Ils ont dit : ferme les yeux, tu les rouvriras quand on te le dira, ne triche pas.
    A présent, je les sens qui pétrissent l’argile, qui malaxent la matière, la tirent vers le bas, tentent des effets, se ravisent, pressent mes paupières, creusent, creusent des rigoles, des fosses dans le terrain mou, enfoncent leurs phalanges jointes dans mes deux joues, façonnent, créent des accidents, taillent au ciseau des tranchées partant de la base de mes narines à ma bouche, incisent le front, le menton, plissent le cou, modèlent le tout sans trêve avec un enthousiasme sauvage.
    Le travail dure si longtemps que je m’endors. Ils sont partis. Je ne sais pas si j’ai le droit d’ouvrir les yeux. Je ne sais pas si le travail est achevé, si la blague a pris fin ou s’ils font une pause déjeuner. Peut-être faut-il que mon nouveau visage sèche avant d’être regardé. Je préfère ne pas les contrarier. J’attends.

  • Tout à sa place

    Avec tous les galets de la plage du Havre, j’ai construit notre maison, notre jardin, nos ponts, nos puits, nos montagnes et nos plaines, nos barrages et nos grandes allées, nos cabines de plage. Avec toute la Manche, j’ai fabriqué nos pluies, nos sources, nos mares aux canards, nos flaques et nos torrents, nos marées hautes et basses, nos mers, nos océans.
    Puis, je t’ai dit que tu pouvais ouvrir les yeux.

     

    Après, bien sûr, j’ai tout remis à sa place. Je suis une fille ordonnée.

     

     

     

     

    Photographie, polaroid OneStep2, plage du Havre, août 2019.

  • Pickled egg

    Juillet 1989, pour Hervé, a un goût d’œuf au vinaigre. Il couche pour la première fois avec une fille. Elle ressemble à la chanteuse des Bangles. Elle s’appelle Rosemary. C’est l’année de Eternal Flame. Il avait imaginé ça autrement. Le lendemain au pub elle ne lui adresse pas la parole, elle rit avec ses copines - qui ressemblent aux autres Bangles - et elle passe la soirée à jouer aux fléchettes avec un allemand à la tête rouge qui porte un t-shirt Gun’s and Roses.

    La veille, sur une plage de Broadstairs, ils avaient mangé des pickled eggs et du fish & chips à même le papier graisseux avec les doigts. Rosemary lui avait fait lécher ses phalanges qui avaient un goût de poisson pané et de vernis à ongle. Puis, plus tard, l’amour sur une couverture impression cachemire sous des posters de stars du hit-parade. Elle l’avait guidé de manière très directive un peu énervée comme quelqu’un qui apprendrait à conduire à un novice en lui indiquant sans patience les panneaux de direction et les sens interdits. Elle l’engueulait quand il loupait un embranchement, elle riait au moment où il réussissait une manœuvre. A la fin, il ne savait plus s’il faisait bien ou mal. Sa maitrise de l’anglais n’était pas encore très fluide. Il ne savait pas non plus si elle avait joui. Elle s’était rhabillée prestement en disant que ses parents allaient rentrer, du moins, c’est ce qu’il avait compris. De dos, devant la fenêtre tandis qu’elle rattachait à la va-vite son soutien-gorge, elle lui avait paru si petite, si frêle... Une fée Clochette sous speed.

     

     

  • Princess of the street

    Karen a une tête de feu d’artifice de 13 juillet.
    C’est pas si mal mais ça ne vaut pas celui du 14.
    Le pétard du 13 juillet
    a des coups de soleil sous Biafine
    et des marques de bronzage sous la bretelle de soutien-gorge.

    A vingt ans ils disent « Karen a la beauté du diable »
    nœuds dans les cheveux
    œil au eye liner
    robes à volant achetées
    chez l’oncle qui tient un stand
    sur le marché de Givors.
    Elle porte fière
    comme la Bernadette Lafont
    de La Fiancée du pirate
    comme la princesse déglinguée
    des Stranglers.
    Elle fait pleurer les garçons.

    Karen n’a jamais raté un feu d’artifice du 13 juillet.
    Elle danse au bal
    sur la place de la mairie
    en enfonçant ses ongles dans les cheveux
    comme le faisaient les stars du Top 50
    un kir-pêche à la main
    servi dans un verre en plastique
    au stand de l’oncle qui tient la buvette.

    Ils disent « Karen la vieille dingue »

    Seul le diable sait encore

    Karen
    Karen

    “Yeah she's the queen of the street
    What a piece of meat”

  • Ce serait une journée à la Chabrol

    Ce serait une journée à la Chabrol,
    dans laquelle évolueraient des personnages secondaires inquiétants,
    dans laquelle la fille ressemblerait à s’y méprendre à Stéphane Audran.
    Les chiens eux-mêmes paraitraient étranges alors qu’ils ne feraient que japper dans les jardins.
    La voiture du voisin garée dans l’allée aurait quelque chose de trouble,
    les oiseaux siffleraient un chant dissonant
    à peine,
    les cerises à la liqueur auraient un goût inhabituel
    juste assez pour éveiller le soupçon,
    les petites filles du lotissement riraient d’un rire équivoque
    juste assez pour nous faire douter du sens de l’ordre des choses.


    Ça se passerait dans une petite ville bourgeoise du bord de mer,
    et l’évènement n’aurait pas encore eu lieu.

  • Boule à neige

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    Je vis dans une boule à neige. Il n’y fait ni chaud ni froid. J’ai un époux, qui porte une chemise à carreaux, et un enfant qui tient un chien avec une laisse. Ils sont à côté de moi, à ma droite. Mon mari ne tient pas ma main mais une hache dont il ne se sert pas. Nous sommes debout devant un chalet en pin nordique sur lequel est inscrit le mot « CHALET ». Le chien semble à l’arrêt comme s’il guettait une proie. Si vous approchez votre visage, vous verrez un petit lapin blanc au pied d’un sapin situé derrière le chalet. Le chien ne l’a jamais attrapé. Mon enfant ne sourit pas, il tient la laisse. Mon mari tient une hache. Moi, je ne fais rien de spécial. Mes mains sont posées sur un tablier vert posé sur une robe rouge. Nous ne sommes ni heureux ni malheureux. J’attends que la neige tombe. C’est de plus en plus rare.

  • Inspiral carpets

    Il était sourd et muet. Elle était aveugle. Ils tombèrent amoureux un soir d’orage et de tempête. Il la serra dans ses bras au moment où elle trébuchait sur le pavé mouillé. Elle le remercia mais il n’entendit pas. Il souriait mais elle ne le vit pas.
    Il était peintre, elle lisait ses toiles avec la pulpe de ses doigts. Elle était violoncelliste, il se laissait caresser par les ondes aériennes de la sonate en la mineur de Schubert tandis que les tomettes de la chambre frissonnaient sous ses pieds.
    Il tenait sa main dans les jardins, elle mimait pour lui les chants du bouvreuil pivoine et de la grive musicienne.
    Rien ne leur manquait dans le silence et la lumière blanche. Leur vie était aussi harmonieuse qu’une mélodie de Inspiral carpets. La terre tournait sur elle-même dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, le soleil la réchauffait et les éléments étaient à leur place partout dans l’univers.

  • Le trou noir et la cathédrale (petite fable bancale)

    Un trou noir et une cathédrale

    s’aimaient d’amour fou et faisaient,

    en conséquence, bien des jaloux.

    Ne vois-tu pas que l’on se moque ?

     pleurait la cathédrale.

    N’écoute donc ni les aigris ni les froussards,

     répondait le trou noir,

    et viens faire un câlin avant mon grand départ.

    (il avait des affaires à régler dans l’univers)  

    La fière cathédrale, grande sentimentale,

    tournait comme une cinglée, en rond sur son parvis,

    cogitant et cherchant le moyen idéal

    de crier son amour, aux yeux de la patrie.                                                 

    Certes sentimentale, mais bien mégalomane, 

    la belle à force de s’enflammer toute seule

    de s’échauffer, de s’enfiévrer comme une folle

    soudainement s’embrasa

    sous les regards ébaubis

    de l’entière galaxie.

    Le trou noir affolé, ruina les éléments,

    engloutit dans l’espace, les lunes, les océans,

    les planètes, les monts, les terres et les mers

    sans pour autant sauver, sa dingue téméraire.

     

    Aucun humain ne résista.

    De chacun, ce fut le trépas.

     

    Quid de la moralité ?

    On ne sait.

    Car notre pauvre siècle, n’en a rien à cirer.  

     

     

     

     

     

     

    Brilliant convulsive tension’... Anselm Kiefer’s Rorate Caeli Desuper, 2016. Photograph: © White Cube 

     

  • l'homme sur les ponts d'autoroute

    Tu le connais l’homme qui regarde passer les voitures du haut des ponts d’autoroute ? Il est immobile, droit derrière la rambarde. Bien au milieu, comme s’il avait compté les pas entre les deux extrémités. Parfois, un chien l’accompagne, à l’arrêt lui aussi.  Ils sont tous les deux comme ces personnages de The Leftovers qui existent pour rappeler aux vivants que les autres ont disparu. Ils se tiennent là, derrière la barre de fer, constants. A l’aube, à l’heure bleue, au moment du chien-loup.

    Peut-être est-ce nous qui avons disparu.

    Peut-être n’existons-nous plus dans nos voitures.

    Alors que lui, l’homme immortel qui regarde passer le trafic, est bien présent au monde, en suspens, juste au-dessus.

  • Je suis morte pendant dix ans

    Chant 1

    Je suis morte pendant dix ans
    Je ne me souviens plus ce que j’ai fait
    de tout ce temps que j’étais morte
    Sans doute, pas grand-chose
    Je revois les ombres qui s’agitaient autour de moi
    à cette époque de ma mort
    On pourrait penser que les ombres sont toujours lentes
    celles-ci se mouvaient avec vélocité
    et de manière désordonnée
    je me rappelle
    elles tiraient mes membres à elles
    Je crois qu’elles auraient voulu que je participe à leur danse
    sans but
    Je crois qu’elles m’ont fait danser alors que j’étais morte
    un peu comme dans Elephant man
    quand Ils le forcent à boire et à valser
    et qu’Ils rient de son incapacité à
    s’enivrer
    et que sa tête trop lourde l’empêche de tout

    Voilà

    Les ombres voulaient que je danse moi aussi
    que je participe en quelque sorte
    que je sois dans le cercle
    que j’y mette du mien
    J’étais morte
    Mais ce n’était pas une raison pour gésir
    Elles étaient mortes elles aussi
    mais semblaient le savoir moins que moi
    puisqu’elles gesticulaient
    comme pour contrefaire les vivants

    Cependant, tout cela est très confus
    aujourd’hui
    que je ne vis plus parmi les ombres
    Elles m’apparaissent derrière un voile presque mat
    elles continuent de gesticuler en tous sens
    mais je n’entends plus leurs voix
    et la prochaine fois que je mourrai
    ce sera la bonne

    Elles ne seront plus là

     

     

    Illustration : Anselm Kiefer

  • Fugue

    Un matin au réveil, il prit ses jambes à son cou et courut droit devant lui sans s’arrêter. Il traversa la ville si vite que ni les chiens ni les humains ne le virent passer. Il slaloma entre les arbres d’une forêt noire et verte puis continua sa fuite dans les vallons et les plaines sans halte. Parvenu à un grand lac couleur glauque, il poursuivit son échappée en bondissant sur l’eau. En vingt-quatre enjambées il se retrouva devant une montagne colossale qu’il gravit d’un pas alerte et régulier de la base au sommet. Arrivé au point culminant, il interrompit sa course, regarda autour de lui, la main en guise de visière, et tenta de se rappeler pourquoi il était parti si loin de chez lui. Il n’en avait plus aucune idée et se demanda même s’il l’avait jamais su car, du premier pas de la fugue au dernier pas à la cime, aucune pensée agréable ou désagréable n’était venue faire obstacle à son élan.

    Il entreprit alors quiètement le chemin inverse.

    Au retour, il trouva sa femme assoupie devant un dîner froid et des chandelles consumées. Il la porta jusque dans leur lit, la coucha et s’allongea contre elle, paisible et bienheureux.

  • Alarme

    Les sirènes d’alarme du premier mercredi du mois qui retentissent entre 11h45 et 12h15 servent à tester l’efficience du système d’alerte de la population en cas d’attaque terroriste, de catastrophe industrielle ou naturelle.

    Mais.

    Si la catastrophe, la vraie, la fatale décidait justement d’advenir le premier mercredi du mois entre 11h45 et 12h15 ? (Chacun sait que le désastre et le chaos choisissent toujours de surgir au moment le moins opportun dans nos vies et que l’ironie du sort est partie intégrante du mécanisme régissant la comédie humaine.)

    Ce jour-là, insouciants, nous continuerons de nous affairer à nos occupations de mortels tandis que la tragédie fera œuvre silencieusement sans que personne ne s’en inquiète.

     

    Les sirènes retentiront dans l’indifférence générale.

     

    Les déclencheurs de l’alerte s’époumoneront pour rien.

     

     

  • Dans l'air

    On pense à tort qu'on ne pourra jamais retrouver la sensation de la première mouillette dans un jaune d'œuf à la coque.
    C'est bien mal appréhender l'activité des molécules mémorielles qui hantent notre univers depuis le Big Bang (le Grand Boum, en français). Tout fait trace, sachez-le. La naissance de la première goutte d’eau terrestre flotte encore dans l’air et y côtoie la désagrégation lente de nos peaux mortes et l’odeur obstinée de nos soupes à l’oignon.

  • Polyamour

    Comme il ne parvenait pas à entretenir une relation avec un ou une autre, et encore moins avec lui-même, Joris en conclut que le polyamour était sans doute la solution idéale pour enfin vivre un lien durable. Passer du chiffre 2 au chiffre 3 ou 4 devait permettre de multiplier les chances de survie au sein de la liaison. C’est pourquoi, quand Magali, Julien et Léa l'accueillirent dans leur petite communauté amoureuse, son enthousiasme était grand, sa détermination à donner le meilleur de lui-même solide.

    Après trois semaines de joies du corps et de l’esprit, de complicité et de jeux érotiques pansexuels, Magali s’enfuit avec le beau-père de Léa, Léa tenta d’assommer Julien à coup de Gaffiot après son aventure d’un soir avec une Polonaise trilingue, Julien accusa Joris de retour à des réflexes "petit-bourgeois" quand ce dernier tenta de créer une relation privilégiée avec Léa dont il était tombé raide amoureux. Léa quitta tout le monde le même jour.  

    Suite à cette expérience, Joris adopta une chatte siamoise agressive et exclusive avec laquelle il vit encore aujourd’hui un concubinage riche en péripéties sentimentales.

  • La dernière Clodette

    Hier, j'ai rêvé que la dernière Clodette était morte. J'essayais d'organiser des funérailles nationales mais cela n'intéressait personne.
    Je me retrouvais seule à suivre le corbillard sur un boulevard désert. Les haut-parleurs de la ville crachaient Magnolia for ever.

  • 18h45

    Ils firent connaissance le jeudi 5 février 1998 à 18h45. Il avait composé le numéro de téléphone d’un ami perdu de vue depuis quelques années qu’il avait soudainement eu envie de revoir après avoir entendu une chanson de jeunesse à la radio. La personne qui décrocha était une femme. Il demanda à parler à Victor mais aucun être humain ne répondait à ce prénom dans cet appartement. En revanche, ce qui était amusant, et c’est sans doute ce qui ne les fit pas raccrocher immédiatement tous les deux, c’est que le chat de la voix féminine s’appelait Victor. Sans cet effet du hasard, l’histoire se serait arrêtée là, précisément, et chacun serait reparti à sa vie et à ses occupations quotidiennes. Le lecteur aussi. Il n’en fut pas ainsi. L’existence du chat Victor agit comme un déclencheur du destin. Les deux humains plaisantèrent quelques instants à propos de cette insolite coïncidence (mais toutes les coïncidences ne le sont-elles pas ?) puis se présentèrent l’un à l’autre : Florence, 32 ans, bibliothécaire spécialisée en littérature jeunesse, Christian, 29 ans, commercial chez Orange. Tous deux étaient plus ou moins célibataires. Ils parlèrent ainsi la première fois durant près d’une heure et décidèrent, à l’issue de cet échange de se rappeler le jeudi de la semaine suivante.

     Ce qu’ils firent.

     Pendant 20 ans.

     Chaque jeudi de chaque semaine de chaque mois de chaque année, l’un composait le numéro de l’autre à 18h45 précises. Aucun événement ne vint jamais rompre ce rituel sacré. Ni les réunions de travail, ni les activités sportives ou culturelles, ni les amours respectives. L’heure quotidienne de conversation téléphonique était un sas vital pour chacun d’eux. Bien sûr, ils étaient passés par les phases conventionnelles du rapprochement humain de deux êtres sentimentalement et sexuellement compatibles. Ils tombèrent amoureux l’un de l’autre dans les premiers mois de leurs échanges, guettant avec fébrilité la sonnerie du téléphone. Ils badinèrent et créèrent les conditions propices à des entretiens érotiques qui eurent pour effet de booster pendant quelque temps leur libido. La banalisation du commerce des téléphones portables au début du 21e siècle facilita la correspondance vocale hebdomadaire pendant les déplacements et les séjours à l’étranger.

    Puis, ils passèrent naturellement à une sorte d’amitié amoureuse non dénuée d’attirance sensuelle, cependant. Leurs voix étaient l’unique chemin pour accéder au corps et à l’esprit de l’autre. Pourtant, aussi surprenant cela soit-il, jamais, même après le développement des moyens techniques que l’on connait aujourd’hui, ils ne voulurent se voir. Ni en image, ni dans la vie réelle. Ils ne se rencontrèrent pas. Florence vivait à Nantes, Christian à Lyon. Jamais, ils ne firent le trajet pour se rejoindre, quoique la tentation fût parfois grande. C’était leur pacte.

     Ils turent leur histoire, ne se confièrent à personne. Leurs compagnons et compagnes respectifs ne surent jamais rien de cette fidèle liaison téléphonique qui était leur secret jaloux. Prirent-ils ombrage des relations amoureuses de l’un et l’autre ? Oui. Mais ils se gardèrent bien de manifester une quelconque acrimonie. Ils n’auraient pas pris le risque vain et orgueilleux de porter un coup funeste à la solidité de leur lien.

     Le chat Victor mourut au mois de juillet 2013. L’ami Victor ne fut jamais recontacté.

     Quand Florence s’effondra le jeudi 18 janvier 2018, elle était seule chez elle. La rupture d’anévrisme qui lui fut fatale l’empêcha de répondre à l’appel de 18h45.

     

    Christian regretta, plus tard, d’avoir toujours répondu aux appels de Florence pendant ces vingt années. Si cela n’avait pas été le cas, elle aurait, un jour, laissé un message sur sa messagerie et il aurait pu se consoler un peu, un peu seulement, de son absence au son de sa voix.

     

     

     

     

     

     

     

    Image : VLADIMIR DUNJIC

     

     

     

     

  • Les cannibales

    De vrais cannibales. Ils vous dévoreront tout crus les poumons, le foie, les reins, les boyaux, si vous n’y prenez garde.
    Celui-ci se pourlèche les babines. Dieu que ses dents sont affutées. De petites lames incisives, tranchantes. Un morceau de votre cervelle est encore pris entre ses canines. Vous le voyez quand il sourit. Il a commencé son œuvre de dévoration et ne compte pas s’arrêter là. Le goût de la chair appelle la chair. Il grignotera d’abord votre matière grise puis suçotera avec délectation votre substance blanche.
    Vous aurez beau vous calfeutrer pour échapper à leur appétit d’apprentis ogres, ils sauront vous trouver. L’odeur du sang, de la pulpe et du muscle, ils savent. A cet âge, on a de l’appétit. On dévore. Remarquez que ceux-là sont bien nourris. A chaque heure, son bout d’homme, son morceau de femme.
    Ils lacèrent la peau, les anthropophages, ils déchirent le cœur, ils fendent la boîte crânienne avec toute la fureur et la frénésie de la jeunesse. Sans méchanceté, non.
    Sans méchanceté.

  • Bardane et verveine

    Ses fans aimaient qu’il souffre. Il ne pouvait se payer le luxe d’aller bien, de manger sainement, de connaître un amour fidèle et serein. Ils lui en voudraient passionnément. Non. Il devait en baver, avoir mal, endurer et écrire des textes à la hauteur de son tourment. Ses amours devaient être aussi torturées que malheureuses, sa sexualité devait sentir le souffre, son addiction à l’alcool devait se vivre comme un suicide lucide et revendiqué. C’était le contrat tacite passé avec ses groupies. Et, ils ne lui laissaient aucun répit. Les femmes continueraient à liker ses poèmes et à acheter ses livres à condition qu’il persiste à paraitre aussi libre qu’un étalon sauvage, les hommes l’aimeraient jusqu’à la mort à condition que ses textes fassent écho à leur propre détresse existentielle. Pourtant, même Iggy Pop avait fini par confier à Paris Match qu’il ne carburait plus qu’à la tisane bio depuis 15 ans et qu’il menait une tranquille existence de petite vieille à la retraite dans sa maison des Caraïbes ! Mais lui… Il ne pouvait pas avouer qu’il allait manger à Francheville chez ses gentils parents tous les dimanches depuis 30 ans et que son enfance n’avait rien à voir avec le mythe crasseux qu’il s’était fabriqué au début de sa carrière de poète. Il perdrait tout du jour au lendemain.

    Il se mit à son bureau, « Putain, 6h du matin et l’envie de me flinguer. Ça tombe bien, l’ambulance est déjà en bas. Le petit vieux du 2e vient de clamser » puis fit chauffer la bouilloire pour goûter la concoction à base de bardane et de tilleul composée par sa mère. Dépurative et apaisante.

  • La peau du monde.

    Sophie est très gentille, c’est toujours elle qui s'occupe de mon shampoing me dit Christiane. Elle commence par presser mes tempes de ses doigts puis produit des mouvements de rotation amples et continus. Elle enserre, ensuite, ma boîte crânienne de ses deux paumes et fait glisser ses pouces pour atteindre la nuque. Du bout des doigts, elle frictionne mon cuir chevelu avec douceur. Au début, j’avais du mal à fermer les yeux. Il me semblait impudique de me laisser aller à un tel plaisir sensuel en public.

    Il y a dix ans encore, le passage au bac se faisait rapidement. Une formalité. Shampoing, eau, mousse, frottement, eau de rinçage. Soin qui reposait cinq minutes si on le souhaitait. Puis, est venu le temps du shampoing-massage. Cela a coïncidé avec le décès de Lucien. Il est mort à soixante-dix-huit ans. J’en ai quatre-vingt-cinq aujourd’hui. Sophie masse mon cuir chevelu et ses doigts sur mon crâne sont un retour vers le privilège d’être touchée. Elle ne sait pas à quel point ses mains sur ma tête sont un moment exquis de proximité avec un autre humain. Les mains de Lucien me manquent. Lorsque j’étais jeune, je pensais à la vieillesse avec dégoût. Je n’imaginais pas que l’on puisse continuer de caresser, d’avoir du désir pour un corps chiffonné et abîmé. Mais ça ne se passe pas comme cela. Lucien et moi avons continué les caresses, les mains dans les cheveux, la pulpe des doigts sur les peaux, jusqu’au bout. Après sa mort, l’absence de contact physique m’est apparue aussi violente que la privation de lui. Plus personne pour toucher mon corps, pour effleurer mon visage, pour masser mes pieds douloureux.

    Je ne peux pas dire à Sophie l’importance de ses gestes au moment du shampoing, la dimension sacrée de ce rendez-vous avec le corps d’un autre être. Les vieilles dames comme moi, le savent, elles. Quand je les vois fermer les yeux au bac, je sais. Je sais le bercement charnel auquel elle s’abandonne quelques minutes. Parfois, je demande une manucure avant le shampoing, pendant la couleur. Fabienne transforme mes ongles en petits boutons de nacre. J’en oublierais presque la disgrâce de mes doigts arthrosés et difformes.

    Elles sauront, elles aussi, un jour, le doux instant. Celui où revient à nous l’amour perdu, la jeunesse déchue, le corps vivant. La peau du monde.

     

     

     

     

    Image : Anselm Kiefer, Lilith au bord de la mer Rouge

  • Lui ou moi

    Six mois sans elle, déjà... Il avait pourtant fait preuve d'une ténacité et d'une patience hors norme envers son abominable chat, une bête disgracieuse et hostile qui s'évertuait à pisser dans ses chaussures par longs jets acides, avec une application régulière. Quatre paires de Manfield bousillées en un an. Il avait fini par sommer : c'est lui ou moi.
    Elle aimait beaucoup son chat.

  • Bruno

    Bruno, 49 ans, mâchouille sa pizza Hut et grattouille sa guitare. Sandrine a fini par le quitter au bout de trois ans. Un peu trop alcoolo, un peu trop borderline, un peu trop mangeur de restauration rapide à son goût.

     

    Il sympathiserait bien sur Facebook avec l'une de ses copines un peu bonne : Sonia. Elle est sympa Sonia, elle aime bien ses chansons et elle rit à ses blagues. Il se pourrait même qu'elle lui inspire son dernier texte avec sa petite tête de piaf hirsute et sa drôle de bouche de traviole.

     

    A propos :

    ville actuelle : Lyon

    ville d'origine : Francheville 

    Emploi : chargée des relations publiques

    Situation amoureuse : C'est compliqué

     

    Ça pourrait coller. Faut voir. Il va l'inviter à son prochain concert. Si ça arrive aux oreilles de Sandrine, ça lui fera les pieds. Ça fait quoi une chargée des relations publiques ? Il a le temps de se renseigner d'ici là. Le "compliqué" ça doit être le Franck avec qui elle est venue dîner il y a trois mois. Inoffensif. On s'en fout.

     

    En attendant, il va liker deux chansons postées sur son mur (Neil Young et Manset), laisser un commentaire sous un selfie d'elle avec son chien ("Il ressemble au beagle de Bob Dylan") et rédiger un statut signé Daniel Darc ("Je suis un Kerouac immobile").

     

     

     

     

  • Au début du XXIe siècle...

    Au début du XXIe siècle, lors de son mandat, un président de la France commettait l'exploit de faire surgir en pleine lumière une population jusque là transparente, taiseuse et peu dérangeante : celle de la banlieue de toutes les banlieues, "la périphérie" du territoire dixit les médias de l'époque.

    On dit que certains citoyens de ce pays se sont alors offusqués du spectacle qui leur était imposé. Et parmi eux, ceux-là mêmes qui, quelques mois auparavant, parlaient encore d'éducation populaire et de formation à la conscience politique. Bizarrement, ce public étranger et étrange venu de contrées lointaines, n'était pas à leur goût. Des rustres, des égoïstes, des indigents, de grossiers personnages sans réflexion collective, sans capacité à se rassembler autour d'un projet commun, des lourdauds qui savaient à peine s'exprimer en public et qui, comble de l'ineptie, ne cherchaient pas de représentant unique. Ils rejetaient même en bloc les instances démocratiques qui leur étaient proposées.

    Pourtant, grâce au grand prestidigitateur, des français qui ne s'étaient jamais fréquentés se rencontraient enfin et se découvraient un peu inquiets et excités comme lors d'une première cousinade : l'oncle-extrémiste de droite de Tourcoing, le cousin écologiste-Ardéchois, la cousine-gauchiste de Trouville, la nièce-universitaire de Bordeaux, la tante-agricultrice de Saône-et-Loire, le cousin-syndicaliste de Saint-Étienne, la cousine-lycéenne engagée de Vaulx-en-Velin, le cousin-apolitique de Touraine...

    Tout ce monde ne parvint pas dans l'instant à converger vers une cause commune et consensuelle mais ils ne pouvaient plus faire semblant de s'ignorer. Ils se demandaient, cependant, ce qu'ils allaient bien pouvoir faire les uns des autres. L'harmonie semblait impossible tant les revendications individuelles apparaissaient discordantes voire antinomiques.

    Mais, le grand illusionniste parvint, avec une vélocité qui força l'admiration de tous, à cristalliser à lui seul toutes les frustrations et les ressentiments éprouvés depuis des lustres par les populations. Il rendit tangibles et apparents les miasmes, les relents putrides, les abjections et les perversions générés par des institutions républicaines depuis longtemps détraquées. L'un des phénomènes symptomatiques de cette époque tourmentée fut la vision d'enfants humiliés et maltraités par des hommes en uniforme dans une cour de récréation, sur les réseaux sociaux.

    Ainsi, le grand magicien excita consciencieusement jour après jour la multitude des foules contre lui. De sorte que, de loin, on pouvait presque croire à la concorde et l'alliance formidables de cette masse d'individus appelée commodément "le peuple".

    Les témoins des événements disent qu'une clameur populaire retentit d'un bout à l'autre de la Terre. Certains ajoutent qu'elle provoqua un séisme politique jusque là inédit (mais des sources fiables manquent encore à ce jour pour corroborer cette thèse).

     

     

     

     

     

    Illustration : Les Funérailles de Galli l'anarchiste de Carlo Carrà
  • 48 minutes

    Elle s'était retrouvée dans la rue, le téléphone à la main, à 22h15. Elle attendait que son portable se mette à vibrer en anticipant le message qu'elle y lirait :  Tu es où ?  Ce qu'elle ne savait pas, c’est le temps qu'il mettrait à apparaitre sur l'écran. Elle se demanda s’il lui fallait rester dans le coin à attendre ou rentrer chez elle. Ce qu'elle savait, c’est que le temps qu’il lui faudrait patienter serait un signe à prendre en compte. Elle décida d’errer un peu dans le quartier espérant que l'instant la séparant du SMS ne serait pas si long. Au bout de quinze minutes, elle entra dans un bistrot encore ouvert, où s'entassaient des étudiants joviaux et bruyants et s'installa au bar où elle commanda un Baileys. Elle ne se souvenait pas du goût de cet alcool. Elle avait dû en boire une fois dans sa vie. Bouteille piquée dans le bar des parents d'une copine de lycée un soir d'anniversaire. Elle se concentra à chaque gorgée sur le goût de la crème de whisky dans la gorge pour éviter de penser au message. Un alcool pour vieux, finalement, à la saveur aussi obsolète que les vieilles tapisseries orange et marron des années 70. 

    T’es passée où ?

    Elle ne répondit pas et rentra chez elle. La dernière image de la soirée, c'était lui, assis sur un canapé, en face d’une jeune femme brune à frange courte qu'elle ne connaissait pas. Le buste penché vers elle, il faisait de larges gestes pour expliquer quelque chose qui la faisait rire. Elle avait observé leur posture et leur langage corporel un moment puis était allée chercher son manteau et son sac. Dans le hall d'entrée, Isabelle lui avait demandé pourquoi elle partait si tôt. Un lever aux aurores et un travail à rendre, avait-elle prétexté.

    Il lui avait fallu 48 minutes pour se rendre compte de son absence et s’en inquiéter.

    Elle s'endormit avec le goût suranné du Baileys dans la bouche.

     

     

     

     

    illustration : AUTOMAT, de Edward Hopper

     

     

  • LUI

    Non mais tu vois, elles sont pénibles les bonnes femmes quand elles arrivent à la ménopause. Et ça se plaint, tout le temps et ça se trouve plus belle et ça se tire sur la peau en disant "Tu crois que je devrais penser à la chirurgie ? Et mes seins, ils sont pas trop mous ?". Ben si. C'est pas des seins de 20 ans, qu'est-ce qu'elle veut que je réponde ? Pas de ma faute si elle découvre l'huile de pâquerette raffermissante à 50 ans alors qu'elle avait toute la vie pour ça. C'est pas à son âge que ça sert à quelque chose de se badigeonner de crème et de machins. Bon, alors, moi, j'lui dis à longueur de journée : " Mais si ça va, t'es belle. Mais non ça me fait rien tes cheveux blancs qui prennent le dessus. Mais si, ton cul il est encore pas si mal, je te jure". Tu crois que ça la rassure ? Que dalle. Elle me dit :

    "Je vois bien que tu dis ça pour me faire plaisir parce que les femmes sur lesquelles tu te retournes dans la rue, elles ont pas les cheveux blancs, ça non ! Et les photos d'actrices que tu postes sur ton Instagram, ça ressemble pas trop à ma pomme. Ou alors si, à la mienne y a 30 ans. Et tu peux pas virer tes vieux LUI de ma vue ? la couverture de mai 2016 avec Elodie Frégé ? celle avec Virginie Ledoyen et son sale chat ? celle avec Lætitia Casta ? la petite sœur de Lætitia Casta ? elle sont combien les frangines Casta ? elles vont m'emmerder longtemps comme ça ?"

    Tu vois, ça prend des proportions, tout de suite. Elle est grotesque. Elle me fait de ces scènes, faut voir. La dernière fête chez Pierre-Yves, tu te souviens ? Elle me reproche d'avoir passé la soirée à discuter avec la cousine de Marie. Tu sais, la jolie blonde de 30 ans qui travaille chez Orange. Elle s'intéresse à ma musique. Qu'est-ce que j'y peux ? Elle me dit qu'elle aime bien la basse, qu'elle en a fait quand elle était ado et qu'elle reprendrait bien des cours. Elle veut des renseignements. Je renseigne. Bon, j'avoue je l'avais dure toute la soirée, elle m'a un peu cherché la petite. Au bout de deux verres de Spritz, elle arrêtait pas de dire "Je suis pompette" en remontant ses cheveux derrière sa nuque avec des petites perles de sueur qui gouttaient sur son cou. Je te jure que si Christelle n'avait pas été là, je lui faisais visiter tous les recoins de la maison. Mais l'autre, elle me fixait de loin avec son regard de hyène furax. Pourtant, je dois dire qu'elle avait fait des efforts ce soir-là, Chris. Elle avait mis sa robe des grandes occasions, la rouge lacée dans le dos avec le décolleté qui descend loin sur les reins, à la Mireille Darc, tu vois ? Et les talons. Elle sait que j'aime ça, sinon elle est trop petite. Elle a les jambes un peu courtes, Christelle. Mais bon, quand même quand elle fait des efforts, elle est franchement regardable encore. Tu te souviens d'elle à la fac ? Une bombe. On peut pas dire. Aujourd'hui, y a tout qui croule lentement, c'est tout de même pas ma faute. C'est les hormones, c'est je sais pas quoi, mais j'y peux rien. Qu'elle me lâche. Quand on est rentré, c'était reparti, elle m'a répété que je ne la regardais plus, qu'elle était transparente et que d'ailleurs plus personne ne s'intéressait à elle. Elle a pleuré en disant que je l'avais humiliée aux yeux de tout le monde en draguant la cousine de Marie. Son mascara coulait sur ses paupières fripées, son fond de teint traçait de grosses rigoles verticales des joues au menton, j'ai vu la peau de son cou qui faisait comme un pli que je n'avais jamais remarqué...

    Et, oui, je l'ai trouvé vieille.

    Je l'ai quand même prise dans mes bras pour qu'elle arrête de geindre et je ne sais pas comment, ça s'est fini au lit... Elle a joui. Moi aussi. En pensant à la blonde de chez Orange. On s'est endormi. Je lui ai promis que je rangerai mes LUI.

    D'ailleurs, si je pouvais les archiver chez toi ? Tu t'en fous, Patricia est partie de toute façon. Et moi, j'y tiens à mes petites femmes.

     

     

     

     

     

     

    photo : LUI - Magazine LUI - N° 49 - Janvier 1968 - Parfait état - Rare et Psychédélique

  • Agence ELITE-FRONTEX

    Dans les années 2020, la guerre était, elle aussi, tenue de se présenter sous son profil le plus "sexysthétique" sous peine de n'intéresser personne. "Le réseau" postait de plus en plus d'images de résistantes des conflits modernes donnant l'impression que toutes les rebelles sortaient de l'agence de mannequinat Elite. Les jeunes êtres des exodes et conflits se devaient d'être particulièrement photogéniques pour faire la double page des journaux. Les yeux vert d'eau étaient particulièrement recherchés, "clic-clic" devant les décombres et les ruines. Il en était ainsi des photos de manifestantes de tout poil dans les grands rassemblements, voilées ou cheveux au vent.  On faisait des gros plans sur les yeux en amande, les mèches rousses et blondes et sur les poings levés les plus mignons des révolutionnaires en germe.

     

    Fort de ce constat, Jean-Phil Gauthiot organisa, en 2026, un méga défilé parisien constitué de modèles castées dans les favelas du Brésil, le bidonville de Dharavi à Mumbai et les camps de réfugiés africains (notamment, le Dollo-Ado éthiopien et le Kakuma Kényan). L'objectif annoncé par le créateur était de "rompre une fois pour toute avec l'archétype de beauté occidental propagé depuis des décennies de manière despotique dans le monde de la mode et du mannequinat". Le public applaudit à tout rompre l'audace de cette proposition de mixité ethnique sur les podiums. Toute la collection était créée à partir de matériaux recyclés, récupérés dans des campements de réfugiés avec l'aide de Frontex, l'agence de surveillance des frontières européennes. Une grande première.

     

    Jamais la misère mondiale ne parut aussi séduisante et désirable.

     

    Le défilé connut un succès international, fut retransmis sur toutes les chaînes et la collection de pièces uniques se vendit à prix d'or auprès des milliardaires de la planète.

     

    Une fois tout le ramdam passé, on remercia les jeunes modèles d'avoir contribué à "l'élargissement du champ esthétique de l'univers de la beauté" puis on les renvoya d'où elles venaient, non sans les avoir rétribuées généreusement. Libres à elles, après cela, de se comporter en égoïstes frivoles en fuyant leur milieu de vie originel ou de se conduire en citoyennes responsables et altruistes au sein de leur communauté.

     

    On n'allait pas tenir leurs mains jusqu'à la fin des temps, aussi mignonnes soient-elles.

  • Le caddie de Sophie Marceau

    Le 3 août 2018, Sophie Marceau en eut assez de faire ses courses sur internet. Elle avait envie de parcourir comme tout le monde les rayons frais des supermarchés pour acheter ses yaourts grecs en direct live. A 13 h 15, elle mit une perruque rousse à longue frange et partit à l'aventure. Elle s'amusa beaucoup, dans les premiers temps, à pousser le caddie et à y déposer des denrées alimentaires variées des marques Repère et Eco +, elle se réjouit encore un peu devant les produits cosmétiques soldés de la marque Nivea (3 crèmes Q10 achetées, la 3e remboursée grâce au bon d'achat), elle commença à s'ennuyer un brin au rayon fruits et légumes, s'étiola à vue d’œil dans l'allée Petit déjeuner-céréales-biscottes et abandonna son chariot à une caisse, à 14 h 23. La file d'attente était trop longue et elle avait rendez-vous avec son masseur à 15 h.

    La prochaine fois, elle demanderait à Juliette Binoche - qui n'avait pas trop le moral en ce moment - de l'accompagner. Ce serait plus rigolo avec une copine.

  • Boris Bradiev

    Boris Bradiev ne voulait plus écrire. Il s'était rendu compte avec effroi que tout ce qu'il jetait sur l'écran de l'ordinateur finissait par advenir dans sa vie. Il s'était spécialisé dans le récit fantastique et la prose courte noire durant ces dix dernières années. Il faisait vivre à ses personnages des situations cauchemardesques, des angoisses primitives qui devenaient la réalité de son quotidien quelques mois après l'écriture.

    Il avait ainsi en l'espace de  cinq ans contracté deux maladies orphelines incurables comme Titus Clément dans Le Sacre de Titus, perdu un bras au cours d'un accident de la circulation comme Bérengère Didon dans Passages protégés, perdu dans le même temps sa femme Jackie partie avec un vieux poète concupiscent comme la femme d'Apollon Gratius dans La vie n'est pas un poème. Comme son malheureux personnage hypocondriaque, Versus Milan, dans La machine déraille, il voyait des bleus et des cicatrices apparaitre et disparaitre sans explication rationnelle sur tout son corps et avait fini par accepter de vivre avec un œil suintant de pus.

    Le moindre mot tapé sur son clavier lui donnait à présent des suées froides. Ses lecteurs friands d'horreur et d'épouvante s'étonnaient de la frilosité progressive de ses écrits. Ils finirent par ne plus le lire.

    Il se sentait aujourd'hui comme Job sur son tas de purin et son athéisme ne lui permettait même pas d'invoquer la clémence divine ou de trouver en la foi une quelconque consolation aux événements.

    Il eut l'idée, pour conjurer le sort, de n'écrire que des récits héroïques dans lesquels le personnage principal se sortait avec gloire des circonstances les plus périlleuses mais cela n'eut aucune retombée positive sur sa vie et cette prose n'intéressait personne.

    Il orchestra alors sa mort dans une nouvelle horrifique extraordinaire, le meilleur de tous ses écrits selon ses anciens lecteurs qui revinrent vers lui à cette occasion, mais un peu tard.

     

     

     

     

    image  : détail de La chute des anges rebelles de Pieter Brueghel l'Ancien, 1562.

  • A chacun sa recette

    Elle dévorait ses amants. Ceci n'est pas une métaphore. Elle les mangeait réellement. Mais pas tous de la même façon. Elle avait une vision culinaire pour cuisiner chacun d'eux selon l'histoire vécue. Si le prétendant lui avait donné du fil à retordre et s'était montré particulièrement rustre, elle le grillait à point et l'agrémentait d'une sauce très pimentée parfumée au whisky Jack Daniel's sur son barbecue Alice's garden. Si le bien-aimé s'était révélé doux et dévoué, elle le laissait mijoter amoureusement pendant quatre heures, parfumant le bouillon d'aromates variés (graines de fenouil, curcuma, coriandre, citron séché, cumin noir... ) qu'elle prenait soin de commander en ligne sur le site d'une boutique bio engagée dans l'agriculture durable. La viande était alors fondante et les arômes explosaient successivement en bouche au moment de la dégustation. Elle retrouvait alors la tendreté de l'homme qui l'avait serrée dans ses bras durant  quelques mois.

    Elle n'avait eu de cesse, les vingt dernières années de sa vie, de perfectionner ses recettes les plus savoureuses et avait créé des plats inédits dignes des plus grands chefs. Les clients du restaurant qu'elle avait fini par ouvrir glorifiaient les dons exceptionnels de la cuisinière sur les blogs et les sites de gourmets. Elle s'attira une clientèle riche et gourmande et élit même quelques amants parmi les gastronomes en visite.

    Le petit livret que l'on découvrit sous son matelas après sa mort contenait toutes les recettes consignées depuis le début de son entreprise. Chaque plat était baptisé d'un prénom masculin. On ne sut jamais quelle viande elle utilisait. C'était le secret qu'elle n'avait jamais dévoilé à la presse. 

    Le manuel de l'ogresse se vendit aux enchères à prix d'or.

  • coupe-papier

    Enfant, elle œuvra avec obstination pour devenir la préférée de ses parents qui n'eurent de cesse de manifester leur amour inconditionnel à sa sœur cadette. Adolescente, elle tenta par tous les moyens d'attirer l'attention du père de sa copine Bénédicte qui lui préféra Katia, la petite rousse aux belles hanches de sa classe de 2nde. Jeune fille, elle consacra ses deux années de maîtrise de lettres classiques à créer une tension érotique entre elle et sa professeure de littérature comparée qui s'éprit de sa meilleure amie, Louise, moins brillante mais globalement plus spectaculaire. Adulte, elle déploya toute son énergie à conquérir, séduire, charmer un mari flegmatique qui finit par la quitter, au bout de deux ans, pour sa cousine Gabrielle. Encore femme, elle dépensa toute son ardeur vitale à devenir la favorite du gourou de sa communauté qui élit, sans surprise, la plus jeune et la plus jolie du phalanstère. Vieille dame, elle s'ingénia longtemps à séduire un charmant retraité de la Banque Postale qui lui avoua son amour pour un vieil ex-chanteur de rock qui se teignait les cheveux en acajou.

     

    A 22 heures, le 2 février 2024, elle poignarda à 18 reprises son vieux monsieur des Postes avec un coupe-papier subtilisé dans la salle des courriers de la maison médicalisée.

    Pour dernière faveur, elle aurait demandé aux employés la permission de passer toute la nuit avec le corps de son amoureux RIEN QUE POUR ELLE. On lui devait bien ça.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     photo : Alex Chatelain, Shirley Goldfarb chez Lipp, 1974.