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Deux

  • coït

    Cette nuit la lune m’a réveillée. Sa lumière était brutale et pénétrante, sa rotondité, parfaite. Ses cratères, distincts, se détachaient comme des énigmes au pochoir. Pour lui plaire, le jardin s’était enveloppé de son parfum de cocotte au chèvrefeuille et seringat tandis que les oiseaux nocturnes lançaient des cris lascifs et implorants.   

    Il allait se passer quelque chose. J’ai senti que j’étais de trop. J’ai rabattu mon drap sur la tête pour ne pas être en position de voyeuse. Ce qui est bien naïf de ma part car chacun sait qu’aucun de nous n'a le pouvoir d'échapper au grand coït énergétique quand il a lieu.

  • Moussa et Valentine

    Moussa avait croisé Valentine sur les réseaux sociaux quelques jours avant le début du confinement. Le premier rendez-vous qu'ils s'étaient fixé avait été contrarié par les règles de distanciation sociale et les gestes barrières. Alors, tous les soirs à 21 h, Moussa quittait le pavillon d'un cossu quartier résidentiel avec son luth pour jouer la sérénade sous les fenêtres de Valentine qui envoyait des baisers à son galant du haut du 3e étage de son H.L.M. de banlieue.

    Au fil des jours, c'était devenu un feuilleton attendu par tous les habitants de la barre C. Un soir que quatre agents de la police municipale vinrent interrompre l'aubade pour demander son attestation de déplacement dérogatoire à Moussa - certainement convoqués par quelque locataire jaloux de la barre B - ils repartirent sous les huées et les ordures ménagères des résidents farouchement défenseurs de ce spectacle quotidien de l'amour courtois sous leurs persiennes.

    A la fin du confinement, les habitants du quartier organisèrent un grand bal dans la salle polyvalente de la M.J.C pour célébrer le premier rendez-vous physique des amoureux. Moussa et Valentine, intimidés, attendirent d'être à l'abri des regards pour échanger leur premier baiser, sans masque, sans gel hydroalcoolique, sans attestation, sans contrôle policier. Puis, ils dansèrent jusqu'au petit matin avec leurs joyeux complices avant de se retirer pour aller enfin à la véritable rencontre l'un de l'autre, sans spectateurs ni témoins.

  • Replay

    Ma fille me lâche la main

     

    Regarde maman les oiseaux de mai

     

    comme ils sont joyeux et replets !

     

    Une petite fille de trois ans ne dit pas « replet »

     

    mais c’est ma fille

     

    pourquoi s’interdirait-elle des mots 

     

    en ce jour de printemps 

     

    à quelques pas de mes cinquante ans ?

     

    Ce chiffre n’existe pas, 

     

    pas plus que n’existe celle

     

    à qui je tiens pourtant la main

     

    pour aller rejoindre son papa

     

    qui lui existe bien

     

    puisqu’il m’a fait un enfant

     

    une petite fille de trois ans

     

    qui dit « replet »

     

    et qui bat des mains

     

    en regardant s’envoler

     

    les oiseaux du printemps.

     

     

     

     

     

    Illustration : la petite fille et l'ours en peluche, Doisneau.

  • Tentative de rapprochement

    La première fois qu’elle m’a demandé en classe de seconde à la piscine si je faisais de l’anorexie, j’ai pensé qu’elle était malveillante : j’étais complexée par ma maigreur, être en maillot de bain devant la classe était un cauchemar, je n’avais pas envie qu’on me questionne sur mon apparence physique et qu’on insiste sur ce que je percevais comme une difformité. Je lui ai répondu que je pouvais manger quatre poulets rôtis sans prendre un gramme, que c’était ma morphologie et que, par conséquent, je considérais sa question comme conne et non avenue. Elle est partie l’air franchement dubitatif et je l’ai sentie me scruter durant toute la séance, sur le bord du bassin et dans les vestiaires.

     

    Puis, elle a insisté. A la récréation, en cours, elle me prenait à part et me demandait d’avouer : j’étais bien anorexique, je pouvais le lui confier, elle ne le dirait à personne, ce serait notre secret, allez.

     

    J’ai fini par comprendre qu’elle cherchait une « copine d’anorexie » ou de manière plus générale, « une copine d’affliction » mais qu'elle n’avait pas encore décidé de la forme à travers laquelle s’exprimerait son tourment : anorexie, boulimie, anorexie doublée de boulimie, cisaillement de veines… Après tout, les moyens ne manquaient pas de manifester son inadaptation au monde. Je me suis presque sentie désolée de ne pas être à la hauteur de son fantasme morbide. Un peu plus et j’étais prête à m’excuser de ne pouvoir être la complice anorexique dont elle rêvait. J’étais mal dans ma peau, certes, mais sans envie suicidaire, sans désir d’automutilation, sans imaginaire auto-destructif… une bien piètre copine de désespoir existentiel.

     

    Elle a fini par jeter son dévolu sur une « scarification à la pointe de compas », efficace et discrète. A la fin d’un cours de maths, dans les toilettes, elle a exhibé ses premières cicatrices encore toutes fraiches et sanguinolentes devant deux ou trois filles de la classe aussi révulsées que fascinées. Elle allait enfin pouvoir vivre pleinement son mal être, de façon romantique et exaltée.

     

    Je trouvais qu’elle allait beaucoup mieux depuis qu’elle avait enfin arrêté son choix :  elle revivait.

  • l'amour cheap

    L’amour cheap

    c’est un amour qui vaut peanuts

    que dalle

    nada

    macache

    oualou

    qui se donne des grands airs

    mais qui sent le poireau à la cuisson

    un truc bon marché

    un truc moyen

    même pas kitsch

    qui ne laisse aucun goût

    aucun souvenir

    aucune envie de tuer ou de vivre

     

    on le croise dans la rue

    on ne le reconnait pas

  • Etc.

    A force de fréquenter sa maitresse, il était redevenu amoureux de sa femme.

    Sa femme, alors, était devenue l’amante qu’il devait cacher à sa maitresse qui n’allait plus tarder à devenir son ex-maitresse jusqu’à ce qu’il se lasse de nouveau de sa femme et qu’il ne jette son dévolu sur une nouvelle maitresse qui lui ferait momentanément oublier sa femme.

    Etc.

  • la carte

    Cette nuit, j’ai relié tous les grains de beauté de ton dos du bout de mon index et j’ai vu apparaitre la carte d’une île que je ne connaissais pas avec, au milieu, une malle au trésor que je n’ai pas osé ouvrir de peur de voir s’échapper des souvenirs qui ne me regardent pas.

  • Quentin

    Quentin, 16 ans, sait bien que les règles sont rouges et non bleues comme dans la pub, mais il est quand même un peu troublé de les découvrir sur la serviette périodique de son amoureuse lors du premier rapport sexuel. Il sait aussi que le clitoris est un organe essentiel du plaisir féminin (il a observé des schémas en coupe très détaillés), il se concentre donc pour l’atteindre et l’exciter avec application car il a conscience des ramifications nerveuses internes qui sont censées amener son amie à l’orgasme. Il s’applique à une caresse buccale car il sait que la variété des stimuli contribue à la montée du plaisir mais prend également soin de laisser sa partenaire prendre des initiatives car il veut que l’acte d’amour se déroule sur un plan d’égalité : les femmes ne sont pas des objets sexuels à manipuler comme des pantins dociles.


    Malgré toute sa bonne volonté et les heures passées à écouter des émissions de radio féministes consacrées au plaisir féminin, Quentin se fait engueuler par Coralie car « il n’est pas à ce qu’il fait » et que « c’était mieux avec Joris qui, sait, lui, ce que c’est, une femme ».
    Quentin passe sa langue sur le coin de sa bouche qui a le goût métallique du sang menstruel.

     

     

     

     

    Tableau : Marie Vinouse

  • On dirait tu fais le mort

    On dirait tu fais le mort
    On dirait tu bouges plus
    Tu respires plus
    On dirait tu louches légèrement
    Et tu ouvres la bouche
    Avec la langue qui pend
    On dirait tu as le bras tout mou
    Quand je le lève
    Et je le laisse tomber
    Non
    plutôt
    On dirait
    Ton bras est tout raide
    Tout dur
    Tout froid
    On dirait tu es immobile
    On dirait ton cœur bat plus
    On dirait
    Tu fais très bien le mort
    On dirait
    On s’embrasse plus
    On se caresse plus
    On dirait
    On se regarde plus
    On dirait tu peux plus m’énerver
    Quand tu trouves une autre fille
    intéressante
    On dirait tu fais le mort
    On dirait tu es immobile
    et ton odeur n’est plus là
    On dirait
    on va plus au cinéma
    tu râles plus contre les pigeons
    On dirait
    tu m’enlaces plus avant le café
    On dirait tu rigoles plus
    On dirait on se tient plus la main
    On dirait tant pis pour la mer
    tant pis pour les bateaux
    On dirait tu existes plus
    On dirait
    tu fais plus de rêves
    plus de cauchemars
    On dirait ton ventre gargouille plus
    contre mon oreille
    On dirait
    On dirait tu fais trop bien le mort

    Arrête.

  • Plan de travail

    Le bonheur n’est pas une idée flottante.
    Le bonheur n’est pas une oasis à attendre les bras croisés en guettant à droite à gauche s’il n’arriverait pas, à tout hasard…
    Le bonheur requiert une rigueur, une méthode au couteau, un sens pragmatique, une discipline de l’effort. J'en suis le marin aussi bien que l'artisan.
    Ainsi donc, je prends soin de mes outils, je nettoie mon plan de travail, j’affute le ciseau, je règle la boussole, je ne perds pas de vue la finalité. Et si, à certains moments de la création, le bonheur semble m’échapper, comme l’œuvre se dérobe parfois à l’artiste en plein labeur, je garde le cap. Je n’ai pas le choix. Je suis à la barre et je transporte de précieux passagers.

  • méthode

    Il m'a appris à écouter des choses gaies quand je suis triste.
    A abandonner les airs mélancoliques aux seuls moments joyeux. A ne pas ajouter du malheur au malheur.
    Je savais déjà, avant lui, que la complaisance envers son propre malheur est une faute de goût, un manquement à l'élégance.
    Mais j'étais brouillonne. Il m'a apporté la méthode.

  • Villa Gillet

    Au parc de la Cerisaie, le couple de mariés debout sur le perron de la villa Gillet prend des poses devant la photographe d'événements qui s'impatiente :

     


    - Penchez la tête. Non, pas comme ça... la tête plus penchée, monsieur... non, ça ne va pas. AYEZ L'AIR amoureux !

     
     
     
     
  • Vergetures et cicatrices

    Nos corps en maillot de bain sur les serviettes de plage sont tranquilles et modestes. Ils ne demandent rien à personne. Ils contemplent leurs vergetures et leurs cicatrices avec révérence. Ils ne sont plus jeunes, pas tout à fait vieux encore. Quand d’ailleurs ? Ils attendent. Et pendant l’attente, ils prennent le soleil, le vent, l’embrun. Le retour au sable, ils y pensent, parfois, mais l’idée se mêle bientôt au roulis de l’eau sur les galets et finit par se confondre avec la mer océane.

    Alors, nos corps finissent le paquet de chouchous et se donnent un baiser.

  • Lectures

    C’est à la façon qu’il avait eu de se saisir d’un livre, d’en toucher la couverture, de l’ouvrir, de le feuilleter, d’en parcourir quelques pages et de s’arrêter précisément sur une ligne pour la lui lire, qu’elle avait soudainement vu en lui non plus l’ami mais l’amant.

  • Tout à sa place

    Avec tous les galets de la plage du Havre, j’ai construit notre maison, notre jardin, nos ponts, nos puits, nos montagnes et nos plaines, nos barrages et nos grandes allées, nos cabines de plage. Avec toute la Manche, j’ai fabriqué nos pluies, nos sources, nos mares aux canards, nos flaques et nos torrents, nos marées hautes et basses, nos mers, nos océans.
    Puis, je t’ai dit que tu pouvais ouvrir les yeux.

     

    Après, bien sûr, j’ai tout remis à sa place. Je suis une fille ordonnée.

     

     

     

     

    Photographie, polaroid OneStep2, plage du Havre, août 2019.

  • 10 août

    Je prends le soleil, allongée sur le ventre, j’entends les vagues, je perçois les cris joyeux des jeux de plage, une mouette à dix pas vient chiper les miettes des baigneurs, il me demande si je veux encore un peu de chouchous où s’il peut finir le paquet, et là, comme chaque 10 août de chaque été, je la sens qui rampe dans mon dos comme un asticot blanc. Ce n’est pas une goutte d’annonce d’orage, ce n’est pas une goutte d’eau de mer, ce n’est pas une goutte de sueur due à la chaleur, non, c’est « la goutte de rentrée ». Celle qui creuse un petit sillon d’anxiété quasi imperceptible, furtif mais manifeste, le long de ton échine. Celle qui dit que tu es encore en vacances mais qui en prédit déjà la fin. Celle qui jette un grain de sable sur ta boule de glace coco.


    Tu peux finir le paquet, mon amour, tu peux…

  • Part-Dieu-Perrache

    A chacun sa gare, mon Amour.
    La tienne, c’était Perrache.
    La mienne, c’était Part-Dieu.

    Même pas des gares qui riment.

    Toi aussi, tu les as eus
    tes joueurs de djembé,
    tes plans Vigipirate,
    tes caméras de sécurité,
    tes fumeurs de tout,
    tes lignes de fuite,
    tes valises piégées.

    De gare à gare,
    on n’avait qu’un arrêt.

    Si on avait su…

    Le Lyon Part-Dieu-Lyon Perrache.
    Pris sur le tard.

    Mais à l’heure.
    Terminus.

    31 536 000 minutes d’arrêt.

  • Fève tonka

    On guette, on est sur le qui-vive, on protège ses arrières mais ça se passe ailleurs. Le champ qu’on croyait miné est vierge. Le champ qu’on pensait sauf est piégé. On s’attend au pire : on a raison. Et on a tort. Car rien n’arrivera comme on l’a imaginé. Parce qu’on n’est pas dieu. Parce que la vie est un grand fracas de tout et qu’on est le centre de rien. Parce que le sens nous dépasse. Parce que la vie n’a pas vocation à être juste. Les bourreaux s’en sortent. Les plus méritants ne sont pas ceux qui arrivent. Les pauvres restent pauvres. Et puis, les agios, les subprimes... Et puis, les guerres et les chaos... Le grand cri universel inouï.

     

    Il n’y a qu’une chose à faire, qui tient en un mot que je ne dirai pas mais qui ressemble au parfum de la fève tonka mêlé à une vision de mer.

    Entende qui pourra.

  • Os de seiche à vendre

    A neuf ans ans, je fais du porte-à-porte dans un lotissement de la Seine-Maritime pour vendre des os de seiche ramassés sur la plage. J’explique que l’os de seiche apporte aux canaris et aux perruches, le calcium et les oligo-éléments dont ils ont besoin, que c’est un matériau facile à graver avec lequel on peut fabriquer de petites sculptures. Je tape à toutes les portes des maisons et je présente mon panier d'os de seiche tout l’après-midi à des gens qui n'en veulent pas.

    Au même moment, à 350 km de là au Far-East, mon amoureux se donne comme défi de caresser l’un après l’autre tous les chiens de toutes les maisons de son quartier, du plus avenant au plus impressionnant.

     

     

  • Une charogne 2017

    Sur la plage, les doigts de l'un dans la bouche de l'autre, nous dévorons des tourteaux sans mayonnaise et faisons l'amour à même les galets.
    Au matin, nos peaux sont couvertes de bleus.
    Derrière les rochers, une mouette inquiète nous guette d'un œil fâché, épiant le moment de reprendre à la carcasse décapode, le morceau qu'elle avait lâché

  • Genèse

    Elle était tombée amoureuse de lui pour des raisons qu’il n’imaginait même pas. On pense toujours que nos qualités physiques et conversationnelles l’emportent sur tout dans la genèse de l’histoire. Lors de leur premier rendez-vous dans un café de quartier, c’était la trace à peine visible du fil de l’étendoir à linge qui dessinait de petits zigzags sur son t-shirt au niveau de la poitrine qui l’avait émue. Elle y avait lu sa hâte de la retrouver, leur aversion commune pour le repassage et s’était figurée qu’une vie longuement solitaire lui avait fait perdre l’habitude de s’apprêter pour quelqu’un.

  • Lettres modernes

    La jeune fille en fleurs est un produit inoxydable.
    Le vieil onaniste est un produit inaltérable.

     

    La bonne à grand-papa
    devenue étudiante en lettres modernes
    règle la webcam et se laisse trousser de loin
    un livre de Modiano entre les mains.

  • En l'attendant

    Françoise Hardy roule la pâte à tarte sous ses doigts. Elle aime le contact de la texture molle et farineuse. Elle ne se saisit du rouleau qu'après avoir longtemps malaxé la préparation. Au préalable, elle ajoute toujours un peu de jus de citron dans l'eau afin de ralentir le développement du gluten et pour que la pâte soit bien moelleuse et plus digeste. C'est le petit secret que lui a confié sa copine Jane B. En échange, Françoise lui a montré comment éviter que le fond de tarte ne soit gorgé de l'eau des fruits ou des légumes : il suffit de le badigeonner d'un blanc d’œuf non battu et d'enfourner la tarte cinq minutes avant de poser la garniture.

    Jacques devrait déjà être là, il doit encore traîner avec Serge... Il faudra qu'elle en parle à Jane car ses retards répétés commencent à l'inquiéter. Et puis, il tourne en ce moment avec Romy S... Il a beau répéter qu'il ne sera jamais attiré par une femme qui fume trois paquets de cigarettes par jour, elle sait l'ambiance érotique qui règne sur les tournages. Jane et Serge ont assez évoqué cet aspect du métier devant elle.

    Elle ne doit pas penser à cela, elle doit se concentrer sur la pâte et ne pas oublier de graisser le plat. Jacques sera heureux de sentir l'odeur de la tarte au potimarron en rentrant.
    Elle lui servira un verre de Côte-Rôtie, il allumera un cigare et elle ne posera aucune question sur sa journée.

  • Besoin de rien, envie de toi

    En 1985, l'année du tube Besoin de rien, envie de toi classé n°1 au top 50 et classé neuf semaines en tête des ventes, je croisai Peter et Sloane à la gare de la Part-Dieu. Ils se disputaient comme du poisson pourri devant des badauds accablés.

     

     

     

  • Fugue

    Un matin au réveil, il prit ses jambes à son cou et courut droit devant lui sans s’arrêter. Il traversa la ville si vite que ni les chiens ni les humains ne le virent passer. Il slaloma entre les arbres d’une forêt noire et verte puis continua sa fuite dans les vallons et les plaines sans halte. Parvenu à un grand lac couleur glauque, il poursuivit son échappée en bondissant sur l’eau. En vingt-quatre enjambées il se retrouva devant une montagne colossale qu’il gravit d’un pas alerte et régulier de la base au sommet. Arrivé au point culminant, il interrompit sa course, regarda autour de lui, la main en guise de visière, et tenta de se rappeler pourquoi il était parti si loin de chez lui. Il n’en avait plus aucune idée et se demanda même s’il l’avait jamais su car, du premier pas de la fugue au dernier pas à la cime, aucune pensée agréable ou désagréable n’était venue faire obstacle à son élan.

    Il entreprit alors quiètement le chemin inverse.

    Au retour, il trouva sa femme assoupie devant un dîner froid et des chandelles consumées. Il la porta jusque dans leur lit, la coucha et s’allongea contre elle, paisible et bienheureux.

  • tarte tatin

    Il y a trente-huit ans, quand je dansais le Sampa et que j’étais amoureuse de Charles Ingalls, j’écrivais dans mon journal intime :

    "Un jour, dans très longtemp, un homme deviendra mon mari. Où est-il ? Que fait-il ? C’est drôle de pensé que ce garçon vit une vie paralèle à la mienne en ce moment sur Terre et qu’un jour, ce sera le moment de le rencontrer. Mais pas avant."

    Je ne suis plus amoureuse de Charles Ingalls et je ne sais plus danser le Sampa.

    Il est dans la cuisine et je n’ai pas le droit de rentrer car il prépare une tarte tatin endives-fromage de chèvre dont lui seul à le secret.

  • Lui ou moi

    Six mois sans elle, déjà... Il avait pourtant fait preuve d'une ténacité et d'une patience hors norme envers son abominable chat, une bête disgracieuse et hostile qui s'évertuait à pisser dans ses chaussures par longs jets acides, avec une application régulière. Quatre paires de Manfield bousillées en un an. Il avait fini par sommer : c'est lui ou moi.
    Elle aimait beaucoup son chat.

  • toast

    J'ai couché, dès le premier soir, avec nos vanités et nos insuffisances.
    J'ai chéri tous les âges de ta vie. Ceux qui ne m'ont pas connue, ceux que tu ne connais pas encore.
    J'ai enlacé nos ères de félicité, de ravissement et de désillusion.
    J'ai porté un toast à notre sauvage tendresse et à nos déceptions, à nos futures étreintes, nos futures désertions.

  • Apéricube

    Lors d'une soirée chez des amis, je l'ai surpris buvant une bière au goulot (chose qu'il ne faisait jamais, il jugeait cela vulgaire) et déclarant à une jeune femme aux faux airs de Béatrice Dalle au temps de 37°2 le matin :

    "Moi, je suis un rebelle."

    Je l'ai quitté sur le champ. Enfin, mon cerveau l'a fait, puis moi, tout entière, plus tard. Pas à cause de Béatrice Dalle. A cause du sentiment de honte qu'a engendré instantanément en moi cette phrase prononcée par un homme de son âge.
    Plus jamais je n'aurais pu le regarder sans penser à cette assertion grotesque.

    J'ai dansé sur Gone daddy Gone des Violent femmes, j'ai avalé un dernier Apéricube saveur oignon fondant et je suis partie.

  • 48 minutes

    Elle s'était retrouvée dans la rue, le téléphone à la main, à 22h15. Elle attendait que son portable se mette à vibrer en anticipant le message qu'elle y lirait :  Tu es où ?  Ce qu'elle ne savait pas, c’est le temps qu'il mettrait à apparaitre sur l'écran. Elle se demanda s’il lui fallait rester dans le coin à attendre ou rentrer chez elle. Ce qu'elle savait, c’est que le temps qu’il lui faudrait patienter serait un signe à prendre en compte. Elle décida d’errer un peu dans le quartier espérant que l'instant la séparant du SMS ne serait pas si long. Au bout de quinze minutes, elle entra dans un bistrot encore ouvert, où s'entassaient des étudiants joviaux et bruyants et s'installa au bar où elle commanda un Baileys. Elle ne se souvenait pas du goût de cet alcool. Elle avait dû en boire une fois dans sa vie. Bouteille piquée dans le bar des parents d'une copine de lycée un soir d'anniversaire. Elle se concentra à chaque gorgée sur le goût de la crème de whisky dans la gorge pour éviter de penser au message. Un alcool pour vieux, finalement, à la saveur aussi obsolète que les vieilles tapisseries orange et marron des années 70. 

    T’es passée où ?

    Elle ne répondit pas et rentra chez elle. La dernière image de la soirée, c'était lui, assis sur un canapé, en face d’une jeune femme brune à frange courte qu'elle ne connaissait pas. Le buste penché vers elle, il faisait de larges gestes pour expliquer quelque chose qui la faisait rire. Elle avait observé leur posture et leur langage corporel un moment puis était allée chercher son manteau et son sac. Dans le hall d'entrée, Isabelle lui avait demandé pourquoi elle partait si tôt. Un lever aux aurores et un travail à rendre, avait-elle prétexté.

    Il lui avait fallu 48 minutes pour se rendre compte de son absence et s’en inquiéter.

    Elle s'endormit avec le goût suranné du Baileys dans la bouche.

     

     

     

     

    illustration : AUTOMAT, de Edward Hopper