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Ecole - Page 2

  • Mardi matin

    Elle se rongeait les ongles tous les mardis matin devant la photocopieuse de la fac. Quand j’entrais dans le local, elle répondait à peine à mon bonjour tout occupée à des pensées qui semblaient lui faire vivre de vifs tourments. Étaient-ce ses gestes saccadés ou son aura négative ? La photocopieuse se mettait systématiquement à dérailler à son contact ce qui avait pour effet d’accentuer sa panique. Car, bien que je ne lui aie jamais fait aucune remarque désobligeante à ce sujet, ma seule présence dans la pièce suffisait à créer en elle un surcroit de tension et d’émotivité.

    J’avais du mal à imaginer que le ronron des cours et la fréquentation des étudiants puissent être la cause de sa nervosité. Il ne se passait jamais rien de bien inquiétant au cours de nos journées universitaires. Peut-être sa vie entière n’était-elle depuis le début qu’une succession de peurs, de sursauts et d’affolement.

  • Les cannibales

    De vrais cannibales. Ils vous dévoreront tout crus les poumons, le foie, les reins, les boyaux, si vous n’y prenez garde.
    Celui-ci se pourlèche les babines. Dieu que ses dents sont affutées. De petites lames incisives, tranchantes. Un morceau de votre cervelle est encore pris entre ses canines. Vous le voyez quand il sourit. Il a commencé son œuvre de dévoration et ne compte pas s’arrêter là. Le goût de la chair appelle la chair. Il grignotera d’abord votre matière grise puis suçotera avec délectation votre substance blanche.
    Vous aurez beau vous calfeutrer pour échapper à leur appétit d’apprentis ogres, ils sauront vous trouver. L’odeur du sang, de la pulpe et du muscle, ils savent. A cet âge, on a de l’appétit. On dévore. Remarquez que ceux-là sont bien nourris. A chaque heure, son bout d’homme, son morceau de femme.
    Ils lacèrent la peau, les anthropophages, ils déchirent le cœur, ils fendent la boîte crânienne avec toute la fureur et la frénésie de la jeunesse. Sans méchanceté, non.
    Sans méchanceté.

  • Sortie de cours

    Cet élève très conflictuel en cours se transformait en protecteur de trottoir dès la sortie de la classe.
    Si un autre élève du lycée me saluait dans le couloir, il se tournait vers lui furieux et menaçant :


    - Tu ne dis pas bonjour à ma prof. C'est MA prof.

  • Gnossiennes

     Aujourd’hui, j’ai serré tous mes CAP maçons dans les bras. Enfin, façon de parler.

    Après la chanson offerte du mercredi, on a fait de la géographie sur Satie. Tout de suite, un croquis du couloir de la chimie dessiné sur Gnossiennes, ça te prend une autre gueule, ça respire différemment.

    Satie, c’est le partenaire numéro un de nos travaux écrits. En deuze, y a Les Nocturnes de Chopin, puis Schubert.

    Ensuite, on a écrit une lettre à Magyd Cherfi pour lui demander si sa mère n’est pas trop triste quand elle lit le texte « La Honte » dans Livret de famille parce que, franchement, « ça s’fait pas d’écrire des phrases comme :

    On n’aimait pas nos mères, elles étaient laides, incultes et méchantes. Chacun voyait sa mère dans la mère de l’autre, comme si elles n’étaient qu’une. Une pour tous, difforme, multicolore, vague. Dans ma tête, une plainte… »

    Puis, j’ai dû rappeler à D et H que chaque fois qu’ils s’insultent et se moquent méchamment l’un de l’autre, ils perdent un peu de de grandeur et de majesté. J’ai répété que la dérision, le cynisme et le sarcasme sont une lâcheté si l’on en abuse. Que la tendresse est un courage d’homme.

    En revanche, je n’ai pas osé leur dire que les adultes d’un gouvernement ont décidé qu’à la rentrée prochaine les heures allouées au français et à l’histoire-géographie, en France, pour les classes de CAP allaient passer de 4hs hebdomadaires à 1h30.

    J’aurais eu l’air de quoi avec mes grands principes et mes grandes valeurs humanistes ?  D’une grosse nouille.

    C’est à ce moment-là de la matinée que je les ai tous serré très fort dans mes bras avant qu’ils ne repartent dans le fracas et la cohue du monde.

  • Louis de Funès

    Il me demande d'abord si j'aime Michael Jackson. Lui, il l'aime beaucoup car il danse très bien. Puis, il me demande si j'aime Louis de Funès car, lui, il adore : il le fait beaucoup rire.

    Je n'ose pas lui dire que pour un enfant en petite section de maternelle, il quand même de sacrés goûts de vieux...

  • la poésie qui endort

    - Dites, madame, est-ce qu'on a le droit de balancer par dessus bord la poésie qui laisse le monde endormi dans les rames à sept heures du matin ?
     
    Peut-être que comme ça elle fera au moins un bruit intéressant au moment du broyage ?
     
    Peut-être même qu'on sursautera tous au même moment, ça nous fera un point de contact commun dans les transports en... non ?
     
    - Oui, mon petit, tu en as le droit. Tu en as le devoir, même. Mais arrête de faire des bulles avec ce chewing-gum, tu sais bien que ça m'énerve.

  • pot de yaourt

    Cela faisait maintenant plus d'un an et demi que sa petite amie professeure des écoles l'avait quitté mais il avait encore le réflexe de mettre de côté les boîtes d’œufs et les pots de yaourt vides pour elle, comme à l'époque de leur idylle.

  • salle des casiers

    La seule bonne nouvelle de la rentrée scolaire était de découvrir que la réorganisation des casiers l'avantageait car elle n'avait plus à se contorsionner derrière les fauteuils en faux cuir de la salle des profs pour atteindre le nouveau compartiment situé, à présent, à sa hauteur. Il avait même l'air plus profond que le précédent.


    Elle prit un cappuccino à la machine à café pour fêter cela. Portée par son enthousiasme, elle tourna la tête pour proposer aux présents un expresso ou un thé, mais tout le monde avait quitté la pièce. Elle célébra donc le moment toute seule puis jeta son gobelet en plastique dans la nouvelle poubelle de tri jaune votée au dernier CA avant de rejoindre ses collègues en salle polyvalente pour "la matinée pédagogique".

  • LE MESSAGE

    Chaque fois qu'elle arrive devant une œuvre avec son groupe de centre aéré, la jeune guide du Musée des Arts Modestes de Sète pose la même question :

     

    Alors, les enfants, QUEL EST LE MESSAGE de l'artiste ?

     

    Je me mords la langue pour ne pas dire aux enfants, à l'instar de Brel, que non, l'artiste n'est pas un FACTEUR et que donc non, il n'a pas forcément un MESSAGE à transmettre. Qu'en conséquence, ils peuvent cesser de froncer des sourcils dubitatifs et inquiets et se laisser aller sans vergogne à une contemplation immotivée et jubilatoire de ces formidables créations venues de Kinshasa.

     

    Mais je n'ose pas car, pour la troisième fois, elle demande qu'on réfléchisse EN SILENCE.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Mega Mingiedi © Pierre Schwartz
  • Litanie

    Vas-y elle prend pas mon carnet
    à croire j'ai tué quelqu'un
    j'ai tué quelqu'un ?
    j'ai mis le feu ?
    vas-y je sors pas je sors pas
    à croire j'ai violé quelqu'un
    à croire j'ai vandalisé des choses
    J'ai rien fait
    J'ai fait quoi ?
    y a que moi ?
    y a tout le monde
    tout le monde y fait des trucs
    tout le monde y parle
    vas-y je donne pas mon carnet
    je vais me faire latter par mon père
    j'men bats les couilles
    mon père il est plus fou que moi
    Pourquoi y ferme pas sa chatte lui ?
    qu'est-ce t'ouvres ta chatte pélo ?
    c'est de ta faute si je suis viré
    vas-y ça tombe toujours sur moi
    Je vais tous vous défoncer
    Je vais tous vous défoncer
    Je vais tous vous défoncer.

     

     

     

     

     

    Photographie : École Charles Victoire, Le Havre, 1977.

  • transports en commun

    - Dites, madame, est-ce qu'on a le droit de balancer par dessus bord la poésie quand elle laisse le monde endormi dans les rames à 7h du matin ? Peut-être que comme ça elle fera au moins un bruit intéressant au moment du broyage ? Peut-être même qu'on sursautera tous au même moment, ça nous fera un point de contact commun dans les transports en. Non ?
    - Oui, mon petit, tu en as le droit. Tu en as le devoir, même. Mais arrête tout de suite de faire des bulles avec ton chewing-gum, tu sais bien que ça m'énerve.

  • L'immanquable

    Où es-tu ? que fais-tu ? toi, le jeune garçon que je ne connais pas encore mais dont le prénom va être tatoué à coups de gourdin dans mon cerveau dès le jour de la rentrée parce que tu vas te révéler instantanément rebelle, pénible, agressif, agité, provocateur.
     
    C'est ton prénom que je répéterai le plus souvent durant les prochains mois d'année scolaire, le prénom qu'entendront le plus souvent mes proches. Ils prendront, d'ailleurs, régulièrement de tes nouvelles quand je rentrerai de cours :
     
    Alors, Y, il était comment, aujourd'hui ?
     
    Eux non plus ne te connaissent pas mais tu feras bientôt presque partie de la famille. On t'évoquera aux veillées et même pendant les vacances.
     
    Tu seras la star de la salle des profs, aussi. Le champion toutes catégories des procédures disciplinaires, des conseils de régulation, des conseils de discipline. Ton nom sera sur toutes les bouches de l'équipe pédagogique.
     
    Peut-être seras-tu exclu définitivement pour un "Ta chatte !" au professeure d'art appliqué, un tabassage de camarade de classe en sortie scolaire au musée de l'imprimerie, une menace de mort sur un surveillant "ce bâtard".
     
    Au bout de combien de jours, de semaines, de mois ?
     
    Dans quelques années, je te croiserai dans un supermarché et tu me diras en souriant :
     
    Je vous aimais bien, Mme Wiart. C'était bien le lycée, vous vous souvenez ?
     
     
     
     
     
    Photo : Les Quatre Cents Coups de François Truffaut
     
     

  • Vivre ensemble

    C'est quand même drôle cette obsession de vouloir inculquer le "vivre ensemble" dans les quartiers dit "sensibles" à des gamins qui ne font que ça,
    VIVRE ENSEMBLE depuis leur naissance.
     
    Ben oui, ils n'ont pas trop le choix de toute façon. On ne peut pas vraiment se payer le luxe de faire son bégueule et de choisir son voisin et sa belle masure dans certains espaces de vie. Tu te poses là où on te dit et tu vis avec le décor et les gens. C'est tout.
    Et, je te jure que ça vit ensemble sans se poser trop de questions (parce que, parfois, y a de quoi devenir fou, si on s'arrête un peu).
     
    Mais ce qui est encore plus drôle (c'est une matinée à se gondoler) c'est de penser que ces gens qui prêchent à tout vent le VIVRE ENSEMBLE dans les textes officiels, eux, ne savent pas. Non seulement ils ne savent pas, mais ils ne font pas même semblant de le faire.
     
    Ils ont fait des études PAS ensemble, ils ont des maisons PAS ensemble, ils ont des vacances PAS ensemble, ils se déplacent PAS ensemble. Ou alors, si, mais un tout petit "ensemble" de rien du tout. Un tout petit ensemble tout rabougri. Un petit entre-soi racorni qui les éloigne de jour en jour un peu plus du GRAND ENSEMBLE.
     
    Alors on peut toujours jouer à qui vit le plus ENSEMBLE aujourd'hui et compter les grands inadaptés d'un côté et de l'autre mais je crois que le résultat ne plaira pas à tout le monde.

  • Corps d'inspection

    L'Inspecteur de l'Education nationale qui cache sa main depuis le début du repas sous la robe courte et rouge de sa subalterne académique soudain se lève pour quitter la petite assemblée ripailleuse précisant qu'il est tard et que sa femme l'attend.

     

     

     

     

     

     

    Illustration : Anselm Kiefer

     

  • GERBILLE

    Errance matinale dans "le bloc scientifique" de l'ESPE à la recherche d'une salle d'examen. Terra incognita. Dédale de couloirs, galeries, corridors, sas, halls, escaliers, tous hostiles.
     
    A la neuvième porte poussée, j'ai la vision hallucinée d'une femme en blouse blanche courant après un rongeur à longue queue brune entre des tables de laboratoire.
     
    - Oh. Un rat !
    - Pas un rat, une GERBILLE.
     
    Alice au pays des éprouvettes manifeste un ostensible mépris envers mon inculture et poursuit sa course sans prendre le temps de m'indiquer la voie à suivre.

    Sensation d'être aussi encombrante que ce jour où j'entre dans un restaurant à Venise pour réserver avec enthousiasme une table (me concentrant sur la qualité de mon italien) sans me rendre compte qu'à mes pieds un client gisant et mort occupe toute l'attention du personnel.
     
    La salle entière avait froncé les sourcils dans ma direction.
     
    Là non plus, ce n'était pas le moment.
     
     
    Le Jour où la dernière Clodette est morte, éditions Le Clos Jouve, 2020.
     
     

  • Je n'ai pas lu tout Montaigne

    La vie d'un professeur est faite de ruptures forcées. Plus ou moins violentes.

    Est-ce lui qui abandonne ou les élèves qui rompent ?

    Ce sont des désunions annoncées, bien sûr. Le contrat est clair, pas d'entourloupe, les deux parties ont signé pour cela.

    Et, pourtant... on ressent toujours la même petite amertume à la fin de l'histoire. La même frustration d'une relation qui s'achève et dans laquelle on aurait pu faire mieux.

    Beaucoup mieux.

    Ne riez pas.

    C'est parfois un désarroi que de voir s'éloigner une tribu amie.

    Dans quel éden, dans quel enfer, dans quelle cité vont-ils débarquer après nous ?

    Dans quels bras vont-ils se lover ? 

    Dans quelle gueule vont-ils se jeter ?

    J'avais encore deux ou trois choses à leur dire sur la gravité et la légèreté de la vie.

    Je n'ai pas lu tout Montaigne.

    Je n'ai pas lu tout Homère.

    Qu'est-ce que cette sauvagerie de séparer des êtres qui commencent à peine à se connaître ?

     

    Existe-t-il des tribus ennemies ? Oui. Bien sûr.

    Peu importe.

    Ceux-là mêmes qui lançaient des flèches mal affutées, on les retrouve parfois plus tard, beaucoup plus tard,

    au coin d'une rue.

    Ils s'élancent vers nous, on ne les reconnaît pas tout de suite. Eux, disent qu'ils se souviennent.

    Et, ça suffit.

     

     Que sont nos élèves devenus... 

     

     

     

    image : copyrigh@PlonketReplonk.

     

     

  • Humeurs de maçons

    Je vous prie de bien vouloir libérer S.B de sa journée de formation en maçonnerie dans votre entreprise, le mardi 3 avril 2018, car il sera membre éminent du jury d'un prix littéraire et représentera sa classe.

    Je tends la lettre à S. qui me demande si le patron ne va pas penser qu'il se fout de sa tête.

    On lui enverra les 7 recueils du prix Kowalski s'il a des doutes que je réponds.

    Mais trêve de blabla (comme dirait Céline), l'heure a son importance, il faut préparer un argumentaire pour le jour de la délibération finale afin de défendre l'auteur choisi par la classe.

    Un certain gars qui écrit sur les monstres, les chiens et les ombres (on ne sait pas trop si l'on a le droit de dévoiler son nom, alors on use de périphrases, ni vu ni connu j't'embrouille).

    S. suggère:

    PARCE QUE SON LIVRE DÉCHIRE SA RACE

    mais se ravise aussitôt parce que vous voulez une phrase CHÂTIÉE, madame.

    Oui, je veux du châtié, crénomdenom.

    On peut dire qu'on aime parce que ça parle de trucs qui sortent du corps : le sang, les crachats, les glaviots, le vomi, le sperme, la salive.

    Vous, vous dites, comment déjà, madame ?... Ah oui, LES HUMEURS DU CORPS.

    C'est vrai. Ils retiennent tout, les bougres.

    Et puis, ça parle de bêtes aussi.

    De la vie et de la mort.

    On y est.

    Les humeurs du corps, la vie, la mort, les bêtes.

    GO.

     

     

     

     

     

  • J'viens d'fumer ma tout première Week-End Sur les fortif' où t'aimes pas qu'j'traîne

    Elle réceptionne les sentences de la CPE comme un boxeur à bout de force, son buste avale ses épaules. Elle ne réplique pas, ne rend pas les coups, ne regarde pas son fils.

    Elle baisse la tête obstinément, fixe la table, ses mains, triture un kleenex.

    La CPE lui parle comme à une petite fille qui comprend mal les choses. Cette femme dit des paroles creuses, des phrases vides, des mots extraits du guide "Agir sur le climat scolaire au collège et au lycée": stratégie d'équipe, justice scolaire, conseil de discipline, bienveillance et exigence, valeurs partagées, action restaurative, sanction éducative, Citoyenneté et puis, au fils Sais-tu au moins ce que tu veux faire de toi ?  Il va falloir reprendre les choses en mains. Tu comprends ce que tu fais là ?

    Issa sait l'humiliation qu'est en train de subir sa mère. Il enrage. Il continue d'enrager. De toute façon, depuis quelques mois, il n'est que rage. Ça lui est venu, il ne sait plus comment, ni quand précisément. Mais ça le tient, ça ne le lâche plus. 

    Je sens, à côté de moi, toute sa hargne momentanément contrainte dans l'espace tendu de son corps et de sa tête. Il se retient, pour sa mère, de ne pas tout saccager comme il l'a fait, en classe, l'autre jour. La table, les chaises, la photo de famille encadrée sur le bureau de la CPE, le règlement intérieur au mur, les profs, le lycée, sa putain de tête qui ne lui laisse aucun répit.

    Elle, je voudrais la prendre dans mes bras, lui dire que je la comprends, qu'elle va y arriver avec son enfant, qu'il n'est qu'un adolescent comme beaucoup d'autres, un peu plus impulsif, un peu plus perdu, un peu plus apeuré, sans doute. Mais, en vérité, qu'est-ce que je comprends vraiment des ménages à 5h du matin, de sa vie de femme seule qui parle à peine le français, qui a élevé, longtemps, un petit garçon un peu turbulent mais gentil, et s'est retrouvée, un jour, soudainement, devant un grand corps d'homme taiseux et farouche.

    Pendant l'entretien avec "l'équipe pédagogique", les regards de la mère et du fils ne se rencontrent jamais.

    Je ne sais pas, moi-même, qui je suis en train de rencontrer, là. Quelle est ma place dans ce foutoir.

    C'est la sonnerie de 13h30.  5e heure de cours. Je serre la main d'Issa et de sa mère. 

    Va savoir pourquoi c'est la chanson M'man d'Eddy Mitchell, et ses paroles un peu candides, qui crame ma tête tout le reste de la journée.

     

     

     illustration : Anselm Kiefer, Homme dans la forêt. 1971

     

  • 7h37

    Station Mermoz-Pinel

    7h37

    les minots boivent du coca à la canette

    et tirent une dernière fois sur le mégot shiteux

    avant le cours de français

    les témoins de Jéhovah promettent

    assidus

    que

    la délivrance est proche

    dans mon casque

    Gurdjieff- de Hartmann

    200 mètres

    avant

    la salle des profs.

     

     

     

  • Idrisse

    Idrisse dit :"Madame, Si ça ne vous dérange pas, je préfère lire en marchant car, assis, je lis trop lentement."

    Et, c'est vrai, il lit mieux en marchant.

    Je lui dis que je connais (très bien) un écrivain qui écrit mieux debout aussi. Il comprend.

    Intitulons ce texte : En lisant, en marchant, en écrivant.

     

     

    Le Jour où la dernière Clodette est morte, éditions le Clos Jouve, 2020.

  • Kebab

    - Et, il est où ton argument pédagogique quand tu convaincs tes élèves de venir à une sortie théâtre à 20h en leur disant qu'il y a le meilleur kebab de Lyon à 20 mètres de la salle de spectacle ?

    - Nulle part.

    - C'est bien ce qu'il me semblait.

  • Complainte

    Que sont mes 1800 élèves devenus...

  • La petite mélancolie

    La petite mélancolie qui étreint le prof au moment du réglage de l'alarme du réveil

    chaque veille de rentrée...

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    image : No Place Like Hulme | Images of Hulme, Manchester in the 1970s, 80s & 90s. – British Culture Archive

  • 4 janvier

    C'est l'heure où le prof plonge à contrecœur la main dans le cartable pour y pêcher l’implacable paquet de copies qui l'attendait depuis le dernier jour de cours avant les vacances.
    Dans le même temps, il a une pensée pour ses élèves qui se rendent compte qu'il ne leur reste que 3 jours pour commencer les 300 pages du roman donné à lire en septembre.
    A chacun sa calamité.

  • passé-simple

    Que tout le monde se rassure, nous n'assisterons pas de si tôt au trépas du passé simple car les élèves ADORENT l'utiliser,
    même quand on ne leur demande pas,
    même quand on leur demande d'utiliser le passé-composé,
    même quand on leur INTERDIT de l'utiliser !

    C'est vrai, souvent, ils le malmènent, le souillent, le retournent dans tous les sens, lui font connaître les pires outrages (j'en rougis devant mes copies) mais ils insistent, persistent, s'acharnent, s'évertuent consciencieusement à lui faire honneur... à leur façon.

    Il pouva, il parta, ils prenèrent, je dansa, tu finissas, il mangirent, je m'en alla, je fuya.

    Passé-simple FOREVER.

  • sel

    La CPE : Pourquoi tu te balades avec du sel en sachet et pourquoi en as-tu lancé dans les yeux de ton camarade ?
    L’élève 1 : Ben, le sel je le prends à la cantine, hein, parce que je paie la cantine moi et que j’ai le droit de prendre le sel et le poivre et la mayonnaise, parce que je paie !
    La CPE : Soit. Mais maintenant explique-moi pourquoi tu en as jeté dans les yeux de l’autre élève ?
    L’élève 1 : Parce qu’il m’a dit : « Ta sœur elle suce des bites toute la journée » ! C’est dégueulasse, parce que j’ai une sœur, elle est handicapée !
    La CPE se tournant vers l’élève 2 : Mais pourquoi tu lui as dit ça !? On ne dit pas des choses pareilles !
    L’élève 2 : Mais, je savais pas qu’elle était handicapée sa soeur !!
    La CPE : Mais CA NE SE DIT PAS !
    L’élève 2 : Oui ben SI j’AURAIS SU qu’il avait une sœur handicapée j’aurais dit : « Ta sœur, PAS L’HANDICAPEE MAIS L’AUTRE, elle suce des bites toute la journée ! »