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  • la question

    Vous avez remarqué comme on pose mal les questions ?

    Par exemple, les gros titres des journaux demandent régulièrement :

    Quelles solutions pour un développement durable ?

    Comment sauver l’humanité de la catastrophe climatique ?

    Alors que la question centrale devrait être :

    Pourquoi vouloir à tout prix sauver l’humanité ?

    Et, les questions subsidiaires, non moins importantes, pourraient être :

    La Terre a-t-elle vraiment besoin de l’humanité ?

    Les animaux, les insectes, les arbres et les plantes, les mers, les boues, les montagnes, les minéraux, ne se porteraient-ils pas beaucoup mieux sans nous ?

    Imaginez l’immense soulagement après l’extinction du dernier humain.
    Le silence incrédule d’abord. Le grand bavardage de fond assourdissant enfin annihilé.
    Puis, le retour du chahut originel, des borborygmes de la nature, du grouillement de la terre, du frottement des feuillages, du déferlement végétal, des glouglous, des clapotis, des hululements, des gazouillis, des meuglements, des barrissements, des rugissements, du rire des hyènes… La grande boum animale et végétale.
    Enfin, chacun retournera à ses occupations. La vie continuera. Deux ou trois générations d’animaux auront encore le souvenir de nous. Nous survivrons encore un peu dans la mémoire des chiens.
    Jusqu’à l’oubli complet quand la mousse aura recouvert les dernières flasques de vodka jetées dans les forêts.

  • hibernation

    Quand il m’a fait remarquer que je n’allais plus beaucoup à la piscine, je n’ai pas osé lui dire que j’entrais en état d’hibernation.
    Comme le ver de terre, je creuse une galerie profonde, je me roule en pelote et j’entre en léthargie dans mon nid de terre, bien loin de la ligne du sol où je risquerais de geler.
    Je n’ai pas osé lui suggérer de m'appeler, quelques mois au moins, "son cher petit lombric" juste le temps pour moi de revenir tranquillement à la surface des choses et du monde.

  • Grosse fatigue

    - Peut-être pourriez-vous sortir un stylo ?

    - J'en ai pas

    - Vous venez en cours sans stylo ?

    - Ben, j'en avais un, mais je l'ai fait tomber par terre en perm et j'ai eu la flemme de le ramasser.

  • la nostalgie

    Tu sais comme la nostalgie n’est pas ma tasse de thé, comme elle me fait l’effet d’une molle débâcle face au réel, comme elle peut devenir pathétique quand elle se complait dans le regret d’images trafiquées de soi-même, comme elle confine au morbide quand les visages sur les posters punaisés ne sont plus que ceux des cadavres de notre jeunesse,
    tu sais tout ça,
    je te l’ai répété mille fois,
    mais, quand même,
    quand même,
    le rire de Denise Fabre…

  • l'ignominie de la bonté

    Oh qu’il est beau, hein
    il est beau, oui
    madame, il est beau votre bébé
    C’est fou comme il est beau ce bébé
    non, Jacqueline ?
    ah oui, il est beau ce bébé
    très beau
    regarde, il nous sourit
    oh, il nous sourit
    il te sourit, Jacqueline
    il te sourit
    regarde comme il est mignon
    dans son petit manteau blanc
    avec son petit bonnet blanc
    ah, il est beau
    je peux le toucher, madame ?
    oh Jacqueline,
    regarde ça,
    as-tu vu déjà vu si beau bébé ?
    oui, au revoir, madame,
    au revoir beau bébé
    au revoir.

     

    Tu as vu ça ?
    il est noir
    très noir
    mais il est beau
    ce bébé.

     

    Hein, Jacqueline ?

  • in love

    Ce matin, le jeune homme trisomique du bus C18 est plus jovial qu'à l'accoutumée et son look est particulièrement étudié. Il porte une chemise bigarrée bien repassée et un pantalon assorti aux couleurs dominantes du haut du corps. Dans la main droite, il tient un beau bouquet de fleurs entouré de cellophane et papier de soie. Mais surtout, il pète beaucoup moins que d'habitude, ce qui témoigne d'un profond bouleversement métabolique de son être.
    Bref, il m'a tout l'air amoureux.

  • Le baobab merveilleux

    A sept ans, je rencontre pour la première fois ma grand-tante Lydia, sœur de ma grand-mère Iole que je n’ai pas connue puisqu’elle morte de la tuberculose quand ma mère avait douze ans. Comme je lui dis que je suis en CE1, elle m’explique qu’elle ne sait pas lire, qu’elle n’a jamais pu apprendre parce qu’elle n’est pas allée à l’école et qu’elle a dû travailler tôt. Les adultes présents acquiescent. Je me sens prise d’une grande compassion pour le sort de cette femme qui, voyant mon désarroi, me demande si je serais d’accord pour lui apprendre à lire. Le cercle familial s’exclame que c’est une bonne idée. Me voilà investie d’une mission qui m’enthousiasme autant qu’elle m’inquiète. Comment vais-je m’y prendre pour apprendre à lire à une adulte ? Je suis moi-même en cours d’apprentissage et même si je me saisis avec empressement de tous les livres qui me tombent sous la main à la maison, je n’ai jamais songé à ce que pouvait être la transmission de ce savoir-faire. Je dois imaginer une stratégie didactique pour être à la hauteur du défi qui m’est offert. J’élabore rapidement un plan de leçon et choisis un support textuel que je connais bien puisqu’il s’agit de l’album que je suis en train de lire et dont je ne me sépare pas, un conte africain intitulé Le baobab merveilleux.
     
     « Tout le monde est surpris. Tout le monde est ébahi : les femmes et les enfants, les parents et les petits-enfants, les frères et les sœurs, les oncles et les tantes, les beaux-frères et les belles-sœurs, les nièces et les neveux, les cousins et les cousines. Enfin toute la famille. Et même un arrière-arrière-petit-cousin.
     
    Petit lièvre distribue toute la nourriture : les viandes, les sauces, les légumes, les desserts, les boissons.
     
    Il distribue tout. »
     
    Je suis du doigt les lignes du livre, je m’arrête sur les mots que je syllabise comme j’ai vu faire la maîtresse. Mon élève est très attentive et plutôt douée. Elle apprend vite. Quand elle bute sur un mot, je l’aide sans la brusquer. Je mets toute mon énergie à la guider patiemment, je l’encourage, je prends le relai quand c’est trop difficile en lui disant que ce n’est pas grave et qu’on verra ça plus tard.
     
    Je passe ainsi une heure à apprendre à lire à Lydia sous le regard amusé de la tribu familiale. Elle me remercie chaleureusement à la fin de la leçon. Je suis aussi fière de ses progrès rapides que de moi-même.
     
    Oui, je suis très fière d’avoir été capable de relever cette gageure et d’avoir permis à cette femme d’avoir accès au plaisir de découvrir des histoires, de s’allonger sur son lit avec un livre et de laisser ses rêves se peupler des personnages rencontrés dans les pages parcourues à la veillée. Cette victoire sur moi-même me permet aussi de m’approprier une noble place au sein du clan familial.
     
    Je ne sais plus comment et par qui j’apprends le jour-même que Lydia est en fait institutrice depuis plus de trente ans.
     
    La nouvelle de la mystification concertée agit comme un séisme intérieur, un ébranlement de toutes mes fondations. Les rires m'arrivent de très loin. Je suis pénétrée de honte.
     
    Puis, chacun retourne à ses occupations.
     
    Ce soir-là, « Toute la famille mange bien et s’endort le ventre plein. Même l’arrière-arrière-petit-cousin. »

  • La nouvelle

    Dans ma vie, j’ai été très tôt et souvent « la nouvelle ».
    La nouvelle de la classe, la nouvelle du quartier, la nouvelle du lotissement. L’élément insolite, la particule étrangère, la partie inconnue. Celle qu’on attend au tournant. Toujours. Celle qui, du coup, apprend à observer avec une attention mêlée de défiance les membres du nouveau groupe à intégrer, déjà là, bien installé, sûr de lui, solide. Du moins en apparence, car le groupe est une créature mouvante et parfois imprévisible. La nouvelle doit y faire ses preuves, doit en appréhender très vite les codes, s’adapter aux règles déjà établies. Elle suscite dans le même temps curiosité bienveillante et jalousie féroce, désir et rejet. Sa personne devient objet de transfert, de projection sur lesquels elle n’a pas de prise. La première main tendue lui donne presque l’envie de pleurer de reconnaissance. Mais elle ne le fera pas : le groupe n’est pas une bête facilement attendrissable. Chacun doit y gagner sa place et son statut avec courage, la tête haute. Car, le groupe pense qu’il est bien comme cela, qu’il n’a pas besoin de nouvelles têtes, de nouveaux bras et voit l’intruse comme un membre surnuméraire.
    C’est à la nouvelle d’avoir la générosité du voyageur.

  • sacerdoce

    La collègue du groupe de ressources pédagogiques et didactiques lève systématiquement la main avec impatience et enthousiasme lorsque des stages de formation divers sont proposés sur la période des vacances scolaires. Je me dis chaque fois que son professionnalisme force l’admiration, que son dévouement à l’Institution témoigne d’un sens du devoir admirable et d’une abnégation qui confine à la sainteté...
    Ou alors, elle déteste son mari et s’emmerde vraiment en famille.

  • miroir du dedans

    Chaque jour, devant la glace de la salle de bain, nous déplorons à grands cris intérieurs la dégradation fatale et cruelle des traits du visage et du corps visible.
    Pourtant, elle n’est pas grand-chose comparée à ce que nous découvririons si l’on nous tendait un miroir intérieur qui nous permettait de contempler, dans le même temps, la dégénérescence impétueuse et méthodique de nos cellules et de nos organes au quotidien.
    Nous aurions ainsi un tableau complet de la situation. Beaucoup plus tragique que nous l’imaginions au départ et cette fois vraiment digne de lamentations.

  • vieux rocker

    Le vieux rockeur des bistrots dit à la jeune fille dans le bus :

    "On se connaît, non ? J'ai l'impression... Je me produis sur scène, je suis musicien, je chante, vous m'avez peut-être déjà vu ?"

    La jeune fille secoue la tête. Non.

    "Ah bon. On ne se connait pas alors. D'accord. Non, parce que ça aurait pu...".

    Le vieux rocker des bistrots rajuste son col de chemise à fleurs achetée à Kiloshop, "à l'époque". Il a soudain l'air abattu comme un enfant que l'on aurait mystifié pour qu'il se tienne tranquille et qui vient de découvrir la supercherie.

    Il va passer au Voxx avant de rentrer chez lui. La serveuse sera peut-être de bonne humeur aujourd'hui. Il pourra lui siffler quelques notes de sa dernière chanson. Elle lui dira : "Tu es toujours aussi bon, Joe" en lui versant sa bière et ça ira mieux. Ça ira.

  • route sans nom

    Tu es sur une route sans nom.

     

    Il t’appartient de la nommer.

     

    Personne ne le fera à ta place.

     

    Pas par manque d’altruisme
    mais parce que l’avancée sur la route
    ne concerne que toi,
    quelles que soient les rencontres que tu y feras.

     

    Avance.

     

    Tiens une main
    quand cela est possible,
    tu la reconnaîtras :
    celle-là ne griffera pas,
    ne broiera pas,
    ne mollira pas.

     

    Avance,
    traverse les paysages
    de soleil et de brise,
    de pluie et de tempête.

     

    Commence doucement à aimer.

     

    Crée ton ordre.

     

    Sois à ce que tu fais.

     

    Il n’y a rien d’autre à comprendre.

  • métropole régionale

    L'angle droit de l'arrêt de bus de la place Tobie Robatel est un lieu maléfique. Hier soir, trois couples s’y sont succédé et tous les trois se sont disputés violemment comme si cet endroit était réservé à cet effet. Mais peut-être est-ce vraiment devenu un espace de la ville consacré à la dispute conjugale et que je suis la seule à ne pas le savoir ? Les métamorphoses de l’aménagement urbain s’avèrent si rapides ces derniers temps que je me laisse de plus en plus surprendre par le jaillissement inopiné de nouveaux équipements dans des lieux familiers. Hier encore, j’entamai la conversation avec le personnage mouvant d’un panneau publicitaire plus vrai que nature sous le regard amusé d’un gros pigeon de métropole régionale. Ils semblent, quant à eux, indifférents aux mutations citadines et vaquent sans sourciller à leurs occupations quotidiennes se contentant de déposer ici et là quelques fientes grasses et blanches sur les structures naissantes.

  • le vieux berger

    Le vieux berger de mon enfance
    n’a lu aucun livre
    ne connait ni Giono ni Gracq
    n’a jamais écrit que
    des chiffres griffonnés
    sur un carnet de compte
    Le vieux berger
    a passé sa vie à accompagner ses bêtes
    en la seule compagnie d’un chien
    puis d’un autre
    il a regardé droit devant
    toujours le même arbre
    les mêmes monts
    le même ciel
    à la transhumance.
    Il n’a vu aucun film
    aucune peinture de musée
    n’a jamais entendu la voix de Nina Simone
    n’a touché aucun corps de femme
    ou d’homme
    n’a jamais dit je t’aime
    ou peut-être
    est-ce un secret qui ne me regarde pas.
    Il ne parle que quand cela est nécessaire
    il ne parle que pour dire l’essentiel.

     

    Je ne croise jamais ses yeux.

     

    Assis devant un café
    on dirige tous les deux
    nos pensées
    au-delà de la fenêtre
    et j’essaie juste
    d’être à la hauteur de son silence.

  • Catherine Deneuve

    Depuis deux mois, il m’arrive une chose étrange. Je me transforme en Catherine Deneuve. Ça ne s’annonce pas, ça arrive. Rien de spectaculaire au moment de la métamorphose. Il ne faut pas imaginer une mutation répondant aux codes des films d’épouvante. Rien d’aussi impressionnant. Je ne ressens aucun trouble physique, je ne me sens transfigurée ni de l’intérieur ni de l’extérieur. C’est d’ailleurs ce qui m’a le plus dérangé au début car je ne pouvais pas anticiper la transformation et me protéger de ses effets. La première fois que cela m’est arrivé, je ne m’en suis pas rendue compte tout de suite. Je faisais mes courses au supermarché, je poussais mon caddie dans le rayon céréales et petit-déjeuner, j’hésitais à choisir une nouvelle marque de tisane bio dont les vertus drainantes étaient vantées à la télévision quand j’ai senti qu’il se passait quelque chose. Pas en moi mais autour de moi. Les gens jusque-là affairés ou lymphatiques derrière leurs chariots de courses s’étaient immobilisés et me regardaient avec une grande intensité. Je percevais des émotions et des sentiments mêlés dans leurs regards : de l’incrédulité, de la stupéfaction, du respect, de l’admiration et, dans certains yeux même, de l’amour. Sur le moment, j’ai eu peur. Les clients du supermarché chuchotaient, je les entendais dire des phrases comme « Elle est moins belle qu’au cinéma » ou au contraire « Elle est plus belle qu’à l’écran », « Elle est élégante », « Elle est raide du cou, non ? ». D’autres ne disaient rien mais filmaient avec leurs téléphones portables. Une femme a tendu une main vers mes cheveux mais s’est retenue au dernier moment de les toucher, puis a sorti un stylo de son sac et m’a tendu un paquet de biscottes : « Je peux avoir un autographe ? ». J’ai griffonné une signature sur un angle du paquet et je suis partie en courant. Ce n’est qu’à la sortie du magasin, devant une glace plain-pied que j’ai découvert mon reflet : celui de Catherine Deneuve. Une Catherine Deneuve de soixante-seize ans, d’aujourd’hui donc, en chemisier impression léopard et en jupe noire droite mi-genoux, les cheveux remontés en chignon avec de grands anneaux dorés aux oreilles. Mon mari devait me récupérer sur le parking à la fin des courses à une heure précise. J’étais affolée, je triturais les boucles d’oreilles de Catherine Deneuve, je touchais ses cheveux, je regardais ses chaussures de luxe et je fouillais son grand sac en cuir jusqu’à trouver une paire de lunettes de soleil qui me protégerait des curieux jusqu’à son arrivée. Assise sur un plot bétonné, j’ai à peine eu le temps d’explorer Le Vuitton que je tenais à la main : un carnet d’adresse sur lequel j’ai aperçu les noms de Desplechin et Lars van Trier, une photo sur laquelle Jack Lemmon posait, la tête sur la poitrine de l’actrice, comme un enfant endormi, un spray d’huile essentielle de thym à thujanol pour la gorge, un mot signé Yves S.L. « A Catherine, ma douceur », une brosse à dent de voyage et un miroir de poche dans lequel je me suis cherchée, paniquée, à plusieurs reprises. J’ai vu se garer la 107 Peugeot vers notre range-caddies habituel. Je me suis demandée s’il fallait que je fasse de grands signes dans sa direction et c’est en me dirigeant vers la voiture sans savoir à l’avance ce que j’allais bien pouvoir expliquer que j’ai redécouvert des Converses rouges à mes pieds. Quand je me suis approchée de la vitre, mon mari m’a demandé où était le chariot et, prise au dépourvu, j’ai raconté que je me l’étais fait voler dans la galerie marchande, alors que je regardais la vitrine d’un opticien à l’entrée de la grande surface.  Il était contrarié, bien sûr, mais il m’a trouvée tellement bizarre, si secouée intérieurement par ma mésaventure, a-t-il dû penser, qu’il ne servait à rien de m’accabler. Nous avons refait les courses à deux et j’ai retrouvé mon ancien caddie vidé de ses provisions à l’endroit où je l’avais abandonné : les fans de Catherine l’avaient sans doute dévalisé pour s’approprier les objets touchés par la star.

    Depuis cet épisode, je me suis transformée en Catherine Deneuve à six reprises. J’ai parcouru sa carrière de manière anarchique. D’abord, la Catherine du Dernier métro et de L’Africain puis celle des Demoiselles de Rochefort, la Deneuve de Ma saison préférée et celle de l’Hôtel des Amériques et enfin celle de Manon 70. Chaque métamorphose a provoqué des troubles ou des émeutes selon que les gens pensaient que j’étais un parfait sosie ou que j’étais la vraie Catherine Deneuve. Peu importe la question de l’âge ou de l’apparence dans ces moments-là puisque les étoiles du cinéma ont un caractère si intemporel que le public les identifie aux personnages de leurs films préférés et qu’ils peuvent s’attendre à les voir sortir de l’écran, tels quels, figés dans un temps sans borne.

    Cela m’arrive toujours dans des lieux publics, en dehors de mon milieu professionnel ou du cercle intime. Je n’en ai pour cela jamais parlé à personne dans mon entourage. Cela ne me semble pas nécessaire. D’ailleurs, comment pourrais-je leur expliquer que je prends de plus en plus goût à être Catherine Deneuve, à vivre la transfiguration ? Ce qui m’a effrayé lors de la première mutation est devenu à chaque nouvelle expérience un secret plaisir jubilatoire de plus en plus intense.  Je guette à présent le moment de l’apparition dans les yeux des gens, dans la rue, les cafés, les boutiques. Je connais alors durant quelques minutes le pouvoir hypnotique de la célébrité, la toute-puissance du magnétisme de la notoriété, le don de l’ensorcellement. Ils tendent des bouts de papier, des notes de bar, leurs t-shirts, tout ce qui leur tombe sous la main pour recevoir l’autographe sacré. Ils se cramponnent à mon cou pour faire des selfies avec leurs smartphones, me disent qu’ils m’aiment depuis toujours, que je suis la plus belle, la plus grande de toutes. Que Charlotte Rampling ne m’a jamais égalée, que Fanny Ardant est certainement jalouse de moi, que les jeunes actrices n’auront jamais mon charisme ni mon talent, qu’elles sont fades. Je vis dix à quinze minutes d’un bouillon de passion et d’admiration enthousiaste et sincère.  Bien sûr, quelques dérangés m’ont déjà craché au visage ou insultée. C’est le revers inévitable de la célébrité. Mais qu’est-ce à vivre comparé à ces démonstrations d’amour et de reconnaissance ?

    Cela dit, j’ai de plus en plus de mal à revenir à l’état de femme normale. Après la dernière transformation, j’ai senti que je gardais en moi, l’essence de Catherine Deneuve. Elle perdurait. J’ai senti un fluide parcourir mon corps et mon esprit toute la soirée quand je suis rentrée chez moi. J’ai préparé une gâteau Peau d’âne, j’ai embrassé mes enfants comme dans Paroles et musique et mon mari a fait l’amour à Belle de jour. Cette soirée a été parfaite. Le lendemain, il m’a enlacée amoureusement en me disant que j’étais de plus en plus séduisante, mes enfants m’ont dit que je cuisinais de mieux en mieux, le chat même semblait moins indifférent à mon égard.

    A présent, une question me préoccupe : quand je deviens Catherine Deneuve, que devient-elle, elle ? Et où est mon vrai moi dans ces instants-là ? Une idée folle m’est venue récemment : peut-être qu’au moment précis où je deviens Catherine Deneuve, Catherine Deneuve devient moi : une anonyme brune en jean et baskets, transparente dans la ville.

    J’aime à imaginer que ça lui fait du bien.

     

     

     

     

    (texte inédit écrit pour la revue N.A.W.A. : http://revuenawa.fr/)

  • du divertissement

    Elle fabrique depuis vingt ans "des poupées faites à la main avec des coquillages du Cap d'Agde" et je ne vois pas en quoi sa passion serait moins digne que la fascination d'un trader new-yorkais pour les stratégies financières et les fluctuations des marchés internationaux ou que l'enthousiasme d'un doctorant en lettres pour l'usage de la prosopopée et de l'allégorie dans la poétique baroque.

  • ...

    Dans le meilleur des cas, le vieillissement physique rendu visible par le cheveu qui chute, la peau qui lâche, la paupière tombante et la fesse amollie, est largement compensé par une maturité affective et émotionnelle grandissante et par un état de quiétude tendant à refléter une harmonie exponentielle avec les êtres et le monde.


    Dans le meilleur des cas.

  • Bien sûr que non

    Bien sûr que non, la poésie ne changera pas le monde.
    Bien sûr que non, l’artiste ne se lève pas le matin en se disant qu’il va changer quoi que ce soit de ce bordel ambiant.
    La plupart du temps, il va aux toilettes, boit son café très chaud, se brûle un peu les lèvres, sent l’amertume dans sa gorge, se dit qu’il n’a jamais tant aimé le café que cela mais qu’il en a besoin pour commencer.
    La journée sera sûrement moyenne, comme d’habitude. S’il parvient à écrire quelques lignes, à laisser quelques traces sur la toile, à saisir un truc du temps ou de l’espace, ce ne sera déjà pas si mal. C’est tout.
    Les slogans ne l’intéressent pas.
    Le monde, lui, fait sa vie de son côté. Il tourne sur lui-même dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Quelque part, l’antilope est chassée par la lionne et la lionne nourrit ses lionceaux.
    L’artiste, pendant ce temps, fait ce qu’il peut pour décrire une goutte d'eau.

  • Amour, paix

    Aux Puces du Canal, la jeune femme à côté de moi porte un bébé charmant et éveillé dans une écharpe de portage savamment nouée et tient dans la main droite une assiette faisant partie du lot de vaisselle que je viens de découvrir : des assiettes à petit liseré fleuri en faïence blanche et bleue. C’est dommage ce lot séparé d’une de ces parties. J’attends qu’elle repose l’assiette mais elle ne le fait pas et continue sa déambulation dans la boutique. Je me dis qu’elle n’a pas fait attention au fait que je tenais à la main le reste du lot, ce n’est pas grave, je vais lui demander si elle ne veut pas me céder l’assiette, ça la fera sourire, elle me la tendra et trouvera parmi les milliers de faïences exposées un nouvel article à son goût.
    Elle répond. Non.
    Je pense qu’elle n’a pas bien compris. J’insiste un peu : c’est idiot ce lot non complet, sur la table je serai heureuse de poser six assiettes pour mes invités. Non. Elle veut garder l’assiette. Cette assiette-là : elle l’a choisie avant moi, nous étions au même en droit au même moment, c’est son droit de garder cette assiette. Le ton est péremptoire. Je reste un peu interloquée, je regarde la mère et l’enfant. Je ne parviens pas entrer dans la mécanique cérébrale de cette humaine. Ce n’est pas tant que je tienne à tout prix à cette assiette, peu importe après tout la boutique en est pleine, mais il me parait tellement évident que dans la même situation j’aurais cédé l’article avec plaisir, ou un peu à regret mais sans hésitation, que je ne comprends pas ce qui est en train de se jouer là. Je ne vois plus qu’un bébé souriant dans les bras d’une femme rigide et froide qui porte pourtant tous les attributs de l’humaine ouverte sur le monde : bijoux, vêtements, sac, écharpe-bébé chamarrée semblent dire « je suis paix, je suis amour ».
    Je finis par choisir une sixième assiette dépareillée. Chaque fois que je la pose sur la table, je me demande ce que devient l’enfant.

  • Plan de travail

    Le bonheur n’est pas une idée flottante.
    Le bonheur n’est pas une oasis à attendre les bras croisés en guettant à droite à gauche s’il n’arriverait pas, à tout hasard…
    Le bonheur requiert une rigueur, une méthode au couteau, un sens pragmatique, une discipline de l’effort. J'en suis le marin aussi bien que l'artisan.
    Ainsi donc, je prends soin de mes outils, je nettoie mon plan de travail, j’affute le ciseau, je règle la boussole, je ne perds pas de vue la finalité. Et si, à certains moments de la création, le bonheur semble m’échapper, comme l’œuvre se dérobe parfois à l’artiste en plein labeur, je garde le cap. Je n’ai pas le choix. Je suis à la barre et je transporte de précieux passagers.

  • méthode

    Il m'a appris à écouter des choses gaies quand je suis triste.
    A abandonner les airs mélancoliques aux seuls moments joyeux. A ne pas ajouter du malheur au malheur.
    Je savais déjà, avant lui, que la complaisance envers son propre malheur est une faute de goût, un manquement à l'élégance.
    Mais j'étais brouillonne. Il m'a apporté la méthode.