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  • Boris Bradiev

    Boris Bradiev ne voulait plus écrire. Il s'était rendu compte avec effroi que tout ce qu'il jetait sur l'écran de l'ordinateur finissait par advenir dans sa vie. Il s'était spécialisé dans le récit fantastique et la prose courte noire durant ces dix dernières années. Il faisait vivre à ses personnages des situations cauchemardesques, des angoisses primitives qui devenaient la réalité de son quotidien quelques mois après l'écriture.

    Il avait ainsi en l'espace de  cinq ans contracté deux maladies orphelines incurables comme Titus Clément dans Le Sacre de Titus, perdu un bras au cours d'un accident de la circulation comme Bérengère Didon dans Passages protégés, perdu dans le même temps sa femme Jackie partie avec un vieux poète concupiscent comme la femme d'Apollon Gratius dans La vie n'est pas un poème. Comme son malheureux personnage hypocondriaque, Versus Milan, dans La machine déraille, il voyait des bleus et des cicatrices apparaitre et disparaitre sans explication rationnelle sur tout son corps et avait fini par accepter de vivre avec un œil suintant de pus.

    Le moindre mot tapé sur son clavier lui donnait à présent des suées froides. Ses lecteurs friands d'horreur et d'épouvante s'étonnaient de la frilosité progressive de ses écrits. Ils finirent par ne plus le lire.

    Il se sentait aujourd'hui comme Job sur son tas de purin et son athéisme ne lui permettait même pas d'invoquer la clémence divine ou de trouver en la foi une quelconque consolation aux événements.

    Il eut l'idée, pour conjurer le sort, de n'écrire que des récits héroïques dans lesquels le personnage principal se sortait avec gloire des circonstances les plus périlleuses mais cela n'eut aucune retombée positive sur sa vie et cette prose n'intéressait personne.

    Il orchestra alors sa mort dans une nouvelle horrifique extraordinaire, le meilleur de tous ses écrits selon ses anciens lecteurs qui revinrent vers lui à cette occasion, mais un peu tard.

     

     

     

     

    image  : détail de La chute des anges rebelles de Pieter Brueghel l'Ancien, 1562.

  • TOC

    Cette autre fille à la fac, réputée pour sa maniaquerie de la propreté et ses tocs (elle passait une solution désinfectante sur chacun de ses stylos avant de les utiliser) fut portée absente pendant 15 jours au mois de novembre 1990. Elle avait chopé la gale.

  • rentrée 2018

    L'été, à la Croix-Rousse, des pères aident leurs filles à porter des cartons d'emménagement desquels dépassent des ours en peluche et des épluche-légumes rouges.

  • A chacun sa recette

    Elle dévorait ses amants. Ceci n'est pas une métaphore. Elle les mangeait réellement. Mais pas tous de la même façon. Elle avait une vision culinaire pour cuisiner chacun d'eux selon l'histoire vécue. Si le prétendant lui avait donné du fil à retordre et s'était montré particulièrement rustre, elle le grillait à point et l'agrémentait d'une sauce très pimentée parfumée au whisky Jack Daniel's sur son barbecue Alice's garden. Si le bien-aimé s'était révélé doux et dévoué, elle le laissait mijoter amoureusement pendant quatre heures, parfumant le bouillon d'aromates variés (graines de fenouil, curcuma, coriandre, citron séché, cumin noir... ) qu'elle prenait soin de commander en ligne sur le site d'une boutique bio engagée dans l'agriculture durable. La viande était alors fondante et les arômes explosaient successivement en bouche au moment de la dégustation. Elle retrouvait alors la tendreté de l'homme qui l'avait serrée dans ses bras durant  quelques mois.

    Elle n'avait eu de cesse, les vingt dernières années de sa vie, de perfectionner ses recettes les plus savoureuses et avait créé des plats inédits dignes des plus grands chefs. Les clients du restaurant qu'elle avait fini par ouvrir glorifiaient les dons exceptionnels de la cuisinière sur les blogs et les sites de gourmets. Elle s'attira une clientèle riche et gourmande et élit même quelques amants parmi les gastronomes en visite.

    Le petit livret que l'on découvrit sous son matelas après sa mort contenait toutes les recettes consignées depuis le début de son entreprise. Chaque plat était baptisé d'un prénom masculin. On ne sut jamais quelle viande elle utilisait. C'était le secret qu'elle n'avait jamais dévoilé à la presse. 

    Le manuel de l'ogresse se vendit aux enchères à prix d'or.

  • les petites femmes de Pigalle

    Chanter à tue-tête Les petites femmes de Pigalle dans une voiture avec trois adolescent.e.s de l'année 2018 devient compliqué.

    L'un affirme que c'est la chanson la plus sexiste qu'il ait jamais entendue,
    l'autre proclame qu'elle est pour l'abolition de la prostitution,
    le dernier déclare que le chanteur n'a qu'à mieux choisir ses amis et, qu'en règle générale, on doit être moins prompt à créer des liens avec le premier venu, que cela lui serve de leçon.

    Du coup, on hésite à passer à la plage suivante :

    La Java de Broadway

  • une chic fille

    Qu’est devenue cette fille de la fac à qui son petit ami (un grand blond fade, riche, étudiant en Droit qui se constituait un book « pour devenir mannequin à Paris ») offrait régulièrement des soins esthétiques ?

    Pour ses 20 ans, un chèque pour un gonflement des lèvres, pour sa fête, un bon pour une liposuccion, pour sa réussite aux partiels, une augmentation mammaire…

    Elle était sortie un été avec Patrick Bruel qui l’avait baladée quelques jours sur un scooter à Saint-Tropez puis sautée quelques nuits dans une chambre d’hôtel de luxe. Elle s’en souvenait avec nostalgie.

    Son idéal féminin était Vanessa Paradis. Elle en imitait toutes les tenues, les coupes de cheveux, les poses et connaissait ses chansons par cœur. En fait, elle ressemblait à Caroline Cellier, mais je l’avais vexée quand je le lui avais dit. « Elle est vieille ».

    Les filles en Kickers l’avait surnommée « bébé pouffiasse ».

    Une chic fille, quoi qu’il en soit, qui usait les talons de ses escarpins griffés dans les escaliers des amphis de Lettres modernes tandis que nous y trainions nos semelles de Converse.

    Un jour, elle nous a invitées chez son copain. Il m’a engueulée parce que je m’étais assise sur une chaise qui n’était « pas faite pour s’asseoir ».  Toute chose était sa place.

  • oxymore

    La mère croix-roussienne traîne son caddie branché comme un accessoire de dressing. Elle est accompagnée de Barnabé et Capucine, tous deux en trottinettes. Gros embouteillage. Pieds de vieux pris dans les roues, chute de béquille, coups de frein sur chevilles, étals inaccessibles.
    La mère croix-roussienne ne sourcille pas. Elle n'est pas de ce monde. La trivialité du quotidien ne l'atteint pas.
    Trottinette/marché: ces deux mots dans une même phrase ne provoquent chez elle aucune réaction hostile.

    Tes antithèses ne seront jamais celles de la mère croix-roussienne, mets-toi bien ça dans la tête une fois pour toute.

  • 15/07

    Il passa son existence à cultiver une grande suspicion à l'égard du bonheur et développa, dans le même temps, tout au long de sa vie, une pleine commisération envers le malheur et la souffrance. Il rejeta, assidûment, loin de lui, toutes les possibilités de plénitude et de repos des sens et de l'esprit que lui offraient des rencontres impromptues et heureuses. Il toisa avec défiance les êtres les plus bienveillants et s'amouracha systématiquement de créatures hostiles et cyniques qui finissaient par le laisser comme mort dans le caniveau cafardeux de son destin. Quand il se relevait, toujours plus boursouflé d'amertume et d'aigreur, il maudissait les arbres, les oiseaux, les ciels d'été, les femmes et les enfants. Pour se venger du monde et des humains en général, il écrivait alors de méchants textes confus sur la vacuité de toute chose qui remportèrent, un temps, un honorable succès auprès de contemporains chagrins et bilieux. Chaque pouce levé nourrissait son acariâtreté.
    Puis, ses poses ténébreuses finirent par lasser même ses plus fidèles lecteurs.
    Il mourut un soir de coupe du monde et prit le temps de maudire une dernière fois, les klaxons, les chants victorieux, les cris d’allégresse et la foule humaine dans une parfaite indifférence générale.
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
    image : Les écorchés, tête d"écorché. 1964. Bernard Buffet

  • La Mare Rouge

    Et, c'est quoi l'esprit de ton blog, au fait ?

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    photo : 1984 - Les enfants de la Mare Rouge (Le Havre)

     

  • pompe à vélo

    Je frappe Nadège Fouache à trois reprises sur le crâne avec ma pompe à vélo car elle vient de traiter mes parents de "sales communistes".
    Le soir, je demande à ma mère si l'on peut mourir après avoir reçu plusieurs coups d'un objet dur sur la tête. Elle me répond que oui, on peut. J'attends lundi matin avec anxiété.

    Nadège est là qui joue à l'élastique avec Annie Crochemor et Sandrine Belin. Elle fait semblant de ne pas me voir quand je passe à côté d'elle.
    Qu'elle crève écartelée en enfer.

  • juillet 87


    Juillet 1987, Céline et moi, on passe une semaine à faire du stop en short et mini-jupe sur la route Frontignan-Sète.

    On est souvent prises par des messieurs qui pourraient être nos pères. Chaque fois, ils nous disent qu'on n'est pas très prudentes à faire du stop comme ça à notre âge, qu'on pourrait tomber sur des gens pas bien et que c'est pour ça qu'ils se sont arrêtés. On leur répond qu'on a toutes les deux dans nos poches un canif et un petit couteau de cuisine à bout pointu pour se défendre, au cas où. Ça les fait bien rigoler et ils nous grondent gentiment.

    Un jour, on est prises par trois jeunes gars pas beaucoup plus vieux que nous. On voit bien qu'ils ne savent pas trop quoi faire de notre insouciance. Ils boivent de la bière et racontent des blagues qui nous font rire.

    La radio-cassette crache Dirty old town des Pogues.

    Les fenêtres de la voiture sont grandes ouvertes, nos cheveux dans le vent ont 17 ans et la vie est formidable.

     

  • éternel féminin

    L'ami,

    de femme à homme, n'as-tu pas l'impression qu'ils sont un peu lisses tes hommages au corps féminin, à la beauté du corps féminin, à l'éternel féminin ? N'as-tu pas l'impression qu'il manque justement de CORPS, ce corps (faussement) vénéré ? Celui que tu donnes à voir ou que tu  écris.

    Il est photogénique, désirable, politiquement correct. C'est un décor poli.

    Bon, mais ce n'est pas si grave.

    Car un jour, Reggiani a chanté ça. Et ça a suffi. C'était en 1969. Je n'étais pas née mais il disait déjà que tous les corps de la vie d'une femme sont aimables. J'ai découvert cette chanson à 20 ans. Elle m'a soulagée pour le reste de mon temps.

    Elle a balayé les vilénies de Ronsard et de sa rose.

    Et c'est elle qui me fait sourire devant ton "éternel féminin", l'ami...


     

     

     

     

     

     

     

     

  • recette

    En pratiquant quotidiennement la préparation pour coloration capillaire de mes clientes, j'améliore la qualité de ma pâte à crêpes car, pour les deux types de mélanges, le secret est dans l'élimination absolue de toute trace de grumeau
    me confie la coiffeuse du salon
    le jour de mon anniversaire.

  • The Rubettes

    Dans la rue, je compte sur mes doigts le nombre de Sugar baby love dans la chanson des Rubettes. S'il y en a autant que je croise de pigeons avant d'atteindre l'arrêt du C18, IL m'aimera jusqu'à la fin de ma vie. J'en compte neuf mais je ne suis pas sûre. Je rewind sur mon ipod. Comme j'atteins trop tôt l'arrêt de bus pour rencontrer assez de pigeons, je triche et je rallonge ma marche jusqu'à l'arrêt du C13.

    Ça y est. Les comptes sont bons.

    Ma vie s'annonce  idéale.


     

  • coupe-papier

    Enfant, elle œuvra avec obstination pour devenir la préférée de ses parents

    qui n'eurent de cesse de manifester leur amour inconditionnel à sa sœur cadette.

    Adolescente, elle tenta par tous les moyens d'attirer l'attention du père de sa copine Bénédicte

    qui lui préféra Katia, la petite rousse aux belles hanches de sa classe de 2nde.

    Jeune femme, elle consacra ses deux années de Maîtrise de lettres classiques à créer une tension érotique entre elle et sa professeure de littérature comparée

    qui s'éprit de sa meilleure amie, Louise, moins brillante mais globalement plus spectaculaire.

    Adulte, elle déploya toute son énergie à conquérir, séduire, charmer un mari flegmatique

    qui finit par la quitter, au bout de deux ans, pour sa cousine Gabrielle.

    Encore femme, elle dépensa toute son ardeur vitale à devenir la favorite du gourou de sa communauté

    qui élit, sans surprise, la plus jeune et la plus jolie du phalanstère.

    Vieille dame, elle s'ingénia longtemps à séduire un charmant retraité de la Banque postale

    qui lui avoua son amour pour un vieil ex-chanteur de rock qui se teignait les cheveux en acajou.

    A 22 heures, le 2 février 2024, elle poignarda à 18 reprises son vieux monsieur des Postes avec un coupe-papier subtilisé dans la salle des courriers de la maison médicalisée.

    Elle aurait demandé aux employés, comme dernière faveur,  la permission de passer toute la nuit avec le corps de son amoureux RIEN QUE POUR ELLE. On lui devait bien ça.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     photo : Alex Chatelain, Shirley Goldfarb chez Lipp, 1974.

     

  • Bad boys

    A presque 45 ans, Pamela fantasmait encore sur les bad boys, les mecs rock'n'roll comme elle disait, un peu poètes un peu trash (elle kiffait les mots fuck et éjaculation dans la poésie), mais, en cachette, elle lisait avec une grande assiduité son horoscope guettant tous les signes d'une romance à l'eau surannée de rose. Elle voulait "qu'on l'aimât pour ce qu'elle était" (comme Bridget Jones dans Le Journal). En fait, elle rêvait secrètement l'avénement d'un Mark Darcy tout en passant son temps à tenter de séduire tous les Daniel Cleaver de passage.

    Où cette quête contradictoire allait-elle bien la mener ?

  • Union libre

    - Et alors là, hier soir, il me propose une "union libre". Il me dit comme ça : "Qu'est-ce que tu penserais d'une union libre ?"
    - Qu'est-ce que t'as répondu ?
    - Qu'est-ce tu veux que je réponde ? Moi, je suis du genre à passer les menottes et à avaler la clé !
    - Tu l'as quitté ?
    - Non. Je lui ai dit que j'allais réfléchir. L'amour est fait de compromis, tu sais bien.
    - Je sais pas pourquoi mais je la sens pas très bien cette nouvelle histoire...
    - Jud, tu fais rien qu'à me saper le moral, comme à chaque fois. Laisse-moi gagner ma résilience comme je veux. Jalouse, va.

     

     

     

     

     

     

     

    image extraite du film L'ami de mon amie. Eric Rohmer, 1987.

  • A nos amours.

    J'enfile mes Clarks, caresse mon chat Bacchus, repunaise l'affiche de La Boum. La veille, j'ai vu au cinéma A nos amours de Pialat. Suzanne m'initie précocement au sentiment de mélancolie. Je pressens avec elle que cet état n'est pas celui du regret d'un temps révolu, comme l'est la nostalgie, mais le regret d'un temps qui n'existe pas et n'existera sans doute pas. Je ne sais pas encore si c'est un poids en plus ou en moins à déposer dans mon sac US. Je vais louper le car scolaire. On verra ça plus tard.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Image extraite du film A nos amours, Pialat, 1983

  • silences et chuchotements

    Il était mort en s'excusant de son dernier râle, qui, peut-être, aurait l'importunité de gêner ses voisins de chambrée.
    A sa naissance, déjà, il n'avait pas osé le seul cri que chacun peut s'autoriser dans une vie sans craindre les froncements de sourcils de ses contemporains.
    Entre les deux extrémités de son existence, tout n'avait été que silences et chuchotements (ce dont aucun être humain ne lui sut jamais gré).
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
     
    image : Bernard Buffet, Le Buveur, 1948

  • absence

    J'ai attendu 47 ans pour savoir que les pivoines étaient mes élues parmi toutes les fleurs. C'est à présent une telle évidence que je ne sais pas comment j'ai pu vivre si longtemps sans même l'idée d'elles.
    La seule pensée des pivoines me suffit, parfois. Si elles ne sont pas près de moi, dans mon appartement, je sais qu'elles existent quelque part sur un marché, dans une serre, un jardin, et c'est assez.
    La semaine qui me sépare du prochain bouquet est saturée du mirage de leur fragrance et les savoir au monde est une consolation à toutes mes mélancolies à venir.