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  • Jenny

    Elle parcourait le monde, faisait des enfants et en adoptait, réalisait des films, jouait dans d'autres, avait participé à une cinquantaine de missions humanitaires ces dix dernières années, faisait la Une des magazines les plus glamours, était régulièrement élue "plus belle femme du monde", avait courageusement décidé de sa mastectomie, était ambassadrice de bonne volonté américano-cambodgienne, écrivaine et bisexuelle.
    Brad avait dû finir par se rendre à l'évidence : Angelina n'avait, en fait, pas besoin de lui dans sa vie.
    Il se demanda ce qu'était devenue Jennifer avec qui il avait tout de même passé de bons moments. Le souvenir des petits joints du soir sur le divan de leur villa à Beverly Hills le rendit soudain nostalgique. Une bien chic fille que Jenny, finalement. Elle lui cuisinerait sûrement ses fameux bagels au pastrami de boeuf sauce barbecue, sa spécialité, s'il osait la recontacter.
    Il réfléchit un moment, prit son courage à deux mains, et saisit le téléphone.

  • message à caractère informatif

    Sur l'écran projeté de la station de métro Bellecour, après l'horoscope du jour et la météo, un message à caractère informatif est transmis le 28 novembre 2018 aux âmes matinales :

    C'est à l'âge de 5 ans que nous rions le plus dans notre vie.

  • toast

    J'ai couché, dès le premier soir, avec nos vanités et nos insuffisances.
    J'ai chéri tous les âges de ta vie. Ceux qui ne m'ont pas connue, ceux que tu ne connais pas encore.
    J'ai enlacé nos ères de félicité, de ravissement et de désillusion.
    J'ai porté un toast à notre sauvage tendresse et à nos déceptions, à nos futures étreintes, nos futures désertions.

  • Apéricube

    Lors d'une soirée chez des amis, je l'ai surpris buvant une bière au goulot (chose qu'il ne faisait jamais, il jugeait cela vulgaire) et déclarant à une jeune femme aux faux airs de Béatrice Dalle au temps de 37°2 le matin :

    "Moi, je suis un rebelle."

    Je l'ai quitté sur le champ. Enfin, mon cerveau l'a fait, puis moi, tout entière, plus tard. Pas à cause de Béatrice Dalle. A cause du sentiment de honte qu'a engendré instantanément en moi cette phrase prononcée par un homme de son âge.
    Plus jamais je n'aurais pu le regarder sans penser à cette assertion grotesque.

    J'ai dansé sur Gone daddy Gone des Violent femmes, j'ai avalé un dernier Apéricube saveur oignon fondant et je suis partie.

  • Du côté de chez Swann

     

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    On oublie
    Hier est si loin d’aujourd’hui
    Mais il m’arrive souvent
    De rêver encore à l’adolescent
    Que je ne suis plus

    Mon cousin Laurent glisse un disque dans la fente du mange-disque orange sans m’en montrer la pochette. Les premières notes me font sourire. C’est l’une de nos chansons préférées.

    Nous sommes dans la chambre jaune de la maison de mes grands-parents à Douai, celle qui jouxte la chambre de ma tante Domitilde, de dix ans notre aînée à qui nous avons l'habitude d'emprunter ses 45 tours de chanteurs populaires des années 70.

    Je n'ose pas trop le regarder. Il a beaucoup changé depuis notre dernière rencontre. La chimiothérapie qui est censée agir sur son cancer a fait tomber ses beaux cheveux qui n'apparaissent plus que par touffes éparses sur son crâne. L'absence de sourcils et de cils lui font une tête bizarre. J'essaye de rappeler à moi son autre visage, perdu sous celui-ci, les joues pleines, la longue frange blonde qui tombait sur ses paupières quelques mois auparavant, la coupe au bol qui encadrait son beau visage d'enfant en parfaite santé.

    Aujourd’hui, il est d’une extrême pâleur et la rondeur de ses joues a disparu, comme aspirée de l'intérieur. Je lance quelques regards furtifs vers lui, gênée de ma gêne, fascinée malgré moi par les signes de la métamorphose morbide du visage et du corps, par l'amaigrissement dû à la maladie.

    Lui, rit, plaisante comme avant. Il me semble alors plus âgé que moi qui suis d'un an son aînée. Il a, en peu de temps, été gagné par cette maturité des enfants qui sont confrontés à une grave maladie et qui en ont conçu une conscience supérieure de la tragédie à venir.

    La dernière phrase dont je me souviens est Je t’aime. Il m'aime, il me quitte. Je ne le sais pas à cet instant. Je ne sais pas encore qu’on peut mourir à 10 ans.

    Laurent, la chambre jaune, Dave.

    Hiver 1981.

    J’irai bien refaire un tour du côté de chez Swann
    Revoir mon premier amour qui me donnait rendez-vous
    Sous le chêne
    Et se laissait embrasser sur la joue

     

     

  • Education populaire

    Le directeur de ce grand théâtre qui n'avait, depuis longtemps, de populaire que le nom se trouva pris dans un guet-apens autoroutier provoqué par ces nouveaux énergumènes en veste orange. Ils commençaient à prendre un peu trop de liberté et d'assurance ces individus du peuple. Qu'est-ce qu'ils croyaient ? Jamais là dans les manifs pour l’Éducation nationale ou la Santé publique mais pour le carburant, là, ça se rebellait ! Dans le même temps, il s'avoua à lui-même, à voix très basse, qu'il ne manifestait plus depuis bien longtemps pour quoi que ce soit mais ajouta, à son monologue intérieur, un argumentaire venant au secours de sa bonne conscience car, tout de même, il programmait des pièces à caractère social dans son théâtre et organisait régulièrement des rencontres édifiantes entre gens avertis et défenseurs de la cause publique. Sa contre-argumentation intérieure, en revanche, fit fi de sa personnalité despotique et mégalomane et de son mépris envers son personnel administratif en état de burn out généralisé.

    Il demanda à sa collaboratrice et maîtresse officielle de s'occuper gentiment de lui pour faire passer le temps pendant l'embouteillage et rajusta son col Mao en fermant les yeux. Ça lui éviterait d'avoir à lire les slogans vulgaires rédigés à la va-vite sur les pancartes brandies au loin par la populace informe. Et, si par malheur, ça devait durer encore un petit moment, il se mettrait au travail sur sa nouvelle mise en scène de Mère courage.

    Ce n'était certainement pas les admirateurs de Johnny et d'Hanouna qui allaient l'empêcher d'accomplir sa mission d'éducateur populaire.

  • pot de yaourt

    Cela faisait maintenant plus d'un an et demi que sa petite amie professeure des écoles l'avait quitté mais il avait encore le réflexe de mettre de côté les boîtes d’œufs et les pots de yaourt vides pour elle, comme à l'époque de leur idylle.

  • visages

    Il est des visages adultes dans lesquels on retrouve instantanément l'enfance,
    d'autres dans lesquels elle semble s'être abîmée irrémédiablement dans la cavité des âges. On ne la déniche qu'en scrutant longuement.
    Au contraire, certains visages d'enfants sont déjà si vieux et semblent porter en eux la lassitude de tous les temps de l'homme.

  • Sourde oreille

    75_1.jpgIl ne faut pas s'écouter.
     
    Il avait répété cette phrase tellement de fois dans sa vie que son entourage avait fini par ne plus prêter l'oreille à ce qu'il disait, décidant qu'un homme qui ne prend pas la peine de s'écouter lui-même ne pouvait exiger des autres qu'ils le fassent à sa place.
     
    La mort fit, elle aussi, la sourde oreille à sa demande de délai.
    Devant la pierre tombale, personne ne prêta attention à l'homélie du prêtre et chacun retourna prestement à ses occupations quotidiennes en jurant contre le crachin automnal.
     
    On n'entendit plus jamais parler de lui.
     
     
     
     
     
     
    Bernard BUFFET (1928-1999) NATURE MORTE A LA RASCASSE, 1951
     
     

  • tapis roulant

    Pour la mère croix-roussienne, chaque situation de la vie quotidienne est prétexte à une démarche pédagogique formatrice du développement de l'enfant.

    L'usage du tapis roulant de la caisse du super U, par exemple.

    Elle tend à son fils de 2 ans assis dans le caddy TOUS les produits qu'il contient afin qu'il les dépose LUI-MÊME, UN par UN sur le revêtement noir, tandis qu'elle les nomme en articulant lentement :

    TO-MATES
    EN-DIVES
    YA-OURTS
    CE-RE-A-LES
    BIS-CUITS
    CON-FI-TU-RE
    CRE-PES
    BUTTER-NUT
    A-VO-CAT
    SHAM-POING SEC...

    Au bout de 10 minutes, je me demande si je ne devrais pas moi aussi contribuer à l'éducation du petit en lui glissant dans les mains mes deux seuls achats du jour :

    SER-VI-ETTES-HY-GIE-NI-QUES
    DE-BOU-CHEUR-DE-CA-NA-LI-SA-TION-A-LA-SOU-DE-CAUS-TI-QUE

    Mais le bambin en a marre avant moi et balance un Babibel à la tête de sa mère qui le gronde (sur le mode "éducation non violente") et le prive momentanément de tapis et, par là même, de sciences cognitives.

    Fist bump, Bro. Total respect, Barnabé.

  • Poux

    Ce matin, j'apprends que les saumons d'élevage ont des poux et que les plus vulnérables en meurent. C'est même une tragédie, entraînant une chaîne de catastrophes biologiques, selon les chercheurs. L'usage des pesticides salmonicoles, est notamment, préoccupant.

    Pourtant, sachant tout cela, mon inquiétude reste d'ordre pragmatique.

    Comment un saumon victime de poux fait-il pour se gratter ?

    Et une grande affliction s'empare de moi

  • parc à chiens

    Ces deux-là baladent leurs chiens dans mon quartier, en fin d'après-midi, tous les jours vers 18h30.
    A chaque rencontre, les cabots systématiquement se reniflent le derrière avec enthousiasme tandis que les maîtres tirent sur la laisse, un peu gênés, mais quand même conscients que grâce ces triviaux instincts canins ils ont osé s'adresser la parole un soir d'été.
    Depuis, ils guettent avec fébrilité l'apparition de l'un et l'autre à l'angle de la rue Jacquard et les toutous jappent de joie et remuent la queue de loin.
    Les quatre se dirigent alors vers le parc à chiens Popy où ils vivent quotidiennement un chaleureux moment de vie d'humains et de bêtes.
    Et, ce n'est pas rien.

  • salle des casiers

    La seule bonne nouvelle de la rentrée scolaire était de découvrir que la réorganisation des casiers l'avantageait car elle n'avait plus à se contorsionner derrière les fauteuils en faux cuir de la salle des profs pour atteindre le nouveau compartiment situé, à présent, à sa hauteur. Il avait même l'air plus profond que le précédent.
    Elle prit un cappuccino à la machine à café pour fêter cela. Dans son enthousiasme, elle tourna la tête pour proposer aux présents un espresso ou un thé, mais tout le monde avait quitté la pièce. Elle célébra donc le moment toute seule puis jeta son gobelet en plastique dans la nouvelle poubelle de tri jaune, votée au dernier CA, avant de rejoindre ses collègues en salle polyvalente pour la matinée pédagogique.

  • Point de vue et images du monde

    Gabrielle de la Maisonneuve nous garde, ma sœur et moi, le temps d'un été à Saint-Jouin-Bruneval.

    Elle a 18 ans, elle est parisienne, blonde-Dessange et très jolie. Elle porte des robes de tennis en éponge, des bandeaux pour retenir ses cheveux coupés au carré et des bijoux en or.

    Ses parents l'ont enjoint de travailler cet été-là chez nous pour voir de près à quoi ressemble la vie des gens du peuple.

    Elle me dit qu'elle a un nom à particule parce qu'elle vient d'une famille noble et que, quand elle se mariera, la cérémonie sera annoncée dans Point de vue, Images du monde (je ne sais pas de quoi elle parle, j'acquiesce).

    Elle parle de son prochain rallye pour étudiants de la haute société (je pense qu'elle parle de courses de voitures, j'acquiesce.)

    Nous garder l'ennuie profondément, ça se voit. Elle ne fait même pas semblant de s'amuser.

    Quand elle nous emmène à la mer, elle nous laisse sur la plage et part faire du zodiac avec le maître-nageur. Elle revient au bout d'une heure échevelée et souriante. Ça nous change.

    Elle ne comprend pas que mon père se fâche et la fasse raccrocher un jour qu'elle est au téléphone (elle appelle son petit ami à New-York en PCV depuis plus de 30 minutes).

    Un jour de grande tablée joyeuse de communistes, mes parents ont fait des moules-frites. Elle cherche les couverts. Je lui montre comment on mange les moules au Havre : on se sert d'une coquille vide pour pincer la moule d'une autre coquille et on la porte à la bouche. On mange les frites avec les doigts après y avoir jeté du vinaigre. Je la vois pâlir puis quitter la table. Comme on s'inquiète de son absence ma mère va la chercher. Elle la retrouve en pleurs dans le jardin.  Elle ne peut pas manger sans couverts entourée de gens qui rient et parlent fort de choses contraires à ses valeurs. Elle s'excuse mais ces mœurs du peuple sont trop grossières pour elle.

    Mon père, visiblement insensible aux charmes juvéniles de la noblesse française la surnomme rapidement "La vieille baraque" quand elle a le dos tourné.

    - Elle est où la vieille baraque ?

    Trois semaines après son arrivée, nous nous quittons tous sans regret.

    Enfin presque...

    - Elle est où ta baby-sitter ? s'inquiète le maître-nageur.

     

     

     

     

     

  • Sacré drôle

    Un sacré drôle que celui-ci.
    Souviens-toi, il passait son temps à pester contre la superficialité, la versatilité, la méchanceté, la vénalité des femmes, ne recherchant dans le même temps que la compagnie du genre de créatures qui le menait systématiquement à sa perte. Ce qui m'a toujours paru étrange, c'est qu'il n'ait jamais fait le lien entre son goût passionné pour les femmes fatales, les bimbos, les femmes-enfants et son dégoût pour toute l'engeance XX. Il est pourtant évident que la fréquentation assidue de ces sortes d'êtres ne pouvait que le conforter dans sa misogynie.

    Nous avons bien essayé de l'aider, un moment, rappelle-toi. Nous lui avions présenté une jeune femme curieuse, intelligente, jolie, altruiste et vive. Quel était son prénom, déjà ? Barbara ? Une chouette fille, bibliothécaire spécialisée dans la littérature de jeunesse. Ça a duré combien de temps ? Un mois, deux ? Il l'a quittée pour une Valériane aussi cruelle que sexy qui lui a fait cracher ses dents. Barbara avait "toutes les qualités qu'un homme pouvait attendre d'une femme" mais elle était "trop gentille" et "elle portait des pantalons". Ce furent ses mots. Il fallait que les jambes soient immédiatement visibles, que la silhouette soit, dans l'instant du premier regard, remarquable et attirante. La sophistication, voilà ce qu'il appréciait chez LA femme. Qu'elle prenne soin d'elle et même beaucoup plus. Bref.

    Il est sorti, ensuite, avec Pamela, une carriériste peroxydée, Florence, une femme-ado capricieuse et tyrannique et Bérengère, une magnifique quadragénaire chef d'entreprise perverse narcissique dressée sur des Louboutins.

    Toutes ces aventures n'ont fait que mener à son paroxysme sa détestation des femmes.

    Il vit seul à présent. Je le sais par une collègue de travail qui est devenue sa voisine de palier. Une femme célibataire, sensible, naturelle et pleine de charme qui n'a donc aucune chance de lui plaire.

  • Psaume 22.

    Tu as une odeur de gitane et de whisky

     

    tu cuisines des plats du dimanche le dimanche et des spaghetti le samedi midi

     

    tu joues de la clarinette, du saxophone et du banjo

     

    tu écoutes France Inter

     

    tu fais de la sérigraphie et de la photographie

     

    tu écoutes Les Nocturnes de Chopin, la sonate en A major de Schubert, la 7e de Beethoven

     

    tu prépares du Quaker avec un jaune d’œuf dedans pour les petits déjeuners de jour d'examen

     

    tu dis C'est toi qui paies EDF ?

     

    tu dis C'est des chanteurs ça ? en entendant Indochine et Cure

     

    tu m'offres le coffret de Brel pour noël, le coffret de Piaf pour mon anniversaire, le coffret de Brassens pour rien

     

    tu écrases le chat sans le faire exprès (il s'est caché sous le moteur) et tu n'oses pas nous le dire

     

    tu m'aides à faire mes devoirs de maths et tu utilises des briques de Légo pour que j'y comprenne quelque chose

     

    tu ne veux pas qu'on entre dans la cuisine quand tu cuisines

     

    tu dis C'est un plat fait avec amour mais tu ne dis pas Je t'aime

     

    tu pleures quand mon cousin Laurent meurt à l'âge de 10 ans

     

    tu pleures quand tu apprends que tu es licencié

     

    tu as un rupture d'anévrisme, une première crise cardiaque, un pontage, une deuxième crise cardiaque.

     

    Un jour, tu meurs. Je cours chercher ton voisin pasteur qui lit le psaume 22 à ton chevet tandis que je te tiens la main. Je me demande si j'ai bien fait mais c'est la première chose qui m'est venue à l'esprit ce jour-là.

     

    Tu me pardonneras.