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  • 48 minutes

    Elle s'était retrouvée dans la rue, le téléphone à la main, à 22h15. Elle attendait que son portable se mette à vibrer en anticipant le message qu'elle y lirait :  Tu es où ?  Ce qu'elle ne savait pas, c’est le temps qu'il mettrait à apparaitre sur l'écran. Elle se demanda s’il lui fallait rester dans le coin à attendre ou rentrer chez elle. Ce qu'elle savait, c’est que le temps qu’il lui faudrait patienter serait un signe à prendre en compte. Elle décida d’errer un peu dans le quartier espérant que l'instant la séparant du SMS ne serait pas si long. Au bout de quinze minutes, elle entra dans un bistrot encore ouvert, où s'entassaient des étudiants joviaux et bruyants et s'installa au bar où elle commanda un Baileys. Elle ne se souvenait pas du goût de cet alcool. Elle avait dû en boire une fois dans sa vie. Bouteille piquée dans le bar des parents d'une copine de lycée un soir d'anniversaire. Elle se concentra à chaque gorgée sur le goût de la crème de whisky dans la gorge pour éviter de penser au message. Un alcool pour vieux, finalement, à la saveur aussi obsolète que les vieilles tapisseries orange et marron des années 70. 

    T’es passée où ?

    Elle ne répondit pas et rentra chez elle. La dernière image de la soirée, c'était lui, assis sur un canapé, en face d’une jeune femme brune à frange courte qu'elle ne connaissait pas. Le buste penché vers elle, il faisait de larges gestes pour expliquer quelque chose qui la faisait rire. Elle avait observé leur posture et leur langage corporel un moment puis était allée chercher son manteau et son sac. Dans le hall d'entrée, Isabelle lui avait demandé pourquoi elle partait si tôt. Un lever aux aurores et un travail à rendre, avait-elle prétexté.

    Il lui avait fallu 48 minutes pour se rendre compte de son absence et s’en inquiéter.

    Elle s'endormit avec le goût suranné du Baileys dans la bouche.

     

     

     

     

    illustration : AUTOMAT, de Edward Hopper

     

     

  • château hanté

    - Madame, on a trop peur, est-ce qu'on peut vous tenir la main ?

    Dans le noir presque complet du château hanté de la vogue de la Croix-Rousse deux minuscules mains s'accrochent aux miennes. Je n'ose pas dire aux deux fillettes que je suis aussi effrayée qu'elles depuis que j'ai été abandonnée par mon jeune fils qui court quelque part devant. Mais puisqu'elles me le demandent, je fais l'adulte et j'essaie de ne pas trop crier quand une momie nous frôle en murmurant des trucs bizarres et que des toiles d'araignée viennent s'accrocher à nos cheveux.

    On se découvre à la sortie du château, toutes les trois un peu aveuglées par la lumière du jour. Elles me remercient poliment et me lâchent la main pour continuer de vivre leur vie de petites filles sûres de la robustesse et de l'invulnérabilité des adultes.

    Elles ont bien le temps de savoir...

     

     

  • LE MESSAGE

    Chaque fois qu'elle arrive devant une œuvre avec son groupe de centre aéré, la jeune guide du musée des arts modestes de Sète pose la même question :

    Alors, les enfants, QUEL EST LE MESSAGE de l'artiste ?

    Je me mords la langue pour ne pas dire aux enfants, à l'instar de Brel, que non, l'artiste n'est pas un FACTEUR et que, donc, non, il n'a pas forcément un MESSAGE à transmettre.
    En conséquence, ils peuvent cesser de froncer des sourcils dubitatifs et inquiets et se laisser aller sans vergogne à une contemplation immotivée et jubilatoire de ces formidables créations venues de Kinshasa.

    Mais je n'ose pas car, pour la 3e fois, elle demande qu'on réfléchisse EN SILENCE.