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  • Histoire de clés

    On retrouve des clés sans serrure dans de petites boites en acier. Elles sont seules ou attachées par deux, liées à un anneau. On ne sait plus quelles portes elles ouvrent, quels verrous elles libèrent. Les portes existent-elles encore ? Les serrures attendent-elles d’être de nouveau traversées ? Doit-on partir à la recherche des cadenas, des trappes, des portails oubliés ?
    Ce que l’on sait, c’est que, chaque fois que l’on redécouvre ces clés dans les petites boites en acier, on n’ose pas s’en débarrasser de peur que ne resurgisse un beau jour la clôture sans clé.
    On referme le petit coffret et l’on retourne ouvrir de nouvelles portes qui seront bientôt oubliées.

  • Hors champ

    D’abord, je comprends : tu n’es qu’une idiote, animale ! tu ne fais jamais ce qu’il faut, animale ! puis, j’entends : t’es vraiment con, Anima.
    La femme est coincée dans le portique du métro avec sa valise.
    S’il lui avait parlé ainsi lors de leur premier rendez-vous amoureux, il y a fort à parier qu’elle aurait fui dans le décor urbain et slalomé entre les figurants jusqu’à disparaitre hors champ à jamais. Mais chacun sait que le premier jour est le plus souvent composé d’une succession de petites scènes dans lesquelles chacun des protagonistes s’ingénie à séduire l’autre par des attentions délicates et des palabres pleines d’esprit. Cinq ans plus tard, le scénario s’épuise à jeter ses personnages dans des situations variées ayant pour seule vocation de révéler les deux partenaires de l’histoire l’un à l’autre. Les lieux de transit (métropolitain, gare, aéroport) en constituent la toile de fond idéale.

  • Canicule

    En 1984, j'ai découvert mon hamster sec et raide dans sa cage un jour de canicule. C'était pas joli à voir. Il restait pourtant de l'eau dans l'abreuvoir. Il parait que les rongeurs sont très sensibles à la chaleur. J'ai pensé que ça lui ferait du bien de prendre l'air sur le balcon, qu'il étouffait dans ma chambre, que la vue sur le parvis de la gare de la Part-Dieu lui inspirerait peut-être des pensées heureuses.
    Ou bien... J'en avais un peu marre de lui. Après tout, il passait son temps à me mordre. Mes bouts de doigts étaient cisaillés. Vous avez déjà vu des dents de hamster ? Quatre petites lames verticales tranchantes plantées en haut et en bas de leur mâchoire, juste devant. Je n'ai jamais réussi à créer de lien affectif avec mon hamster. Alors, peut-être, oui, comme dans la chanson de Brel, "parce qu'il sentait pas bon", j'ai laissé mourir mon hamster roux, un jour de canicule.

  • Sasha, fantôme d'appartement

    La première fois que j’ai rencontré mon fantôme d’appartement, il ronflait. Un doux ronflement vibrant, presque mélodieux. Je dis Il parce que l’on évoque souvent les fantômes au masculin (et que l’on n’a pas encore inventé un pronom personnel neutre en Français). En fait, je n’ai jamais su son genre et peu m’importe car mon fantôme et moi avions juste besoin de savoir que nous étions présents l’un pour l’autre sans plus de précision sur nos identités sexuelles et sociales.

    Il ou elle ronflait donc. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait de mon voisin de palier car les murs des immeubles modernes sont si fins qu’on y entend vivre nos contemporains comme s’ils évoluaient dans le même espace que nous. Mais après avoir inspecté à l’oreille tous les murs de l’appartement, j’en ai conclu que le ronron harmonieux ne venait pas d’à côté mais bien de chez moi. Plus exactement de la chambre d’ami et pour être plus précise du Shikibuton qui venait de m’être livré l’après-midi même et qui arrivait directement du Japon. Je me demande encore aujourd’hui si mon fantôme n’était pas Japonais. S’il ne s’était pas faufilé dans le carton d’emballage au moment de l’empaquetage. Mais connaître la nationalité de son fantôme d’appartement est-il nécessaire ? Nous ne nous parlions pas, nous ne nous voyions pas et chose étrange, si l’on s’en réfère aux lieux communs sur les ectoplasmes, mon chat ne percevait pas son aura. Il n’a jamais bougé une moustache en la présence de Sasha (j’ai fini par donner un prénom à mon fantôme car chaque être, aussi immatériel soit-il, a le droit d’être nommé).

    A partir de cet épisode du ronflement, j’ai vécu avec Sasha durant huit mois et vingt-cinq jours.

    Il a toujours manifesté sa présence d’une manière très délicate. Il avait des attentions à mon égard. Le matin, j’étais réveillée par une odeur de café. Quand j’arrivais dans la cuisine, il était fumant dans la cafetière italienne, je n’avais plus qu’à me servir. Sasha s’asseyait en face de moi et nous nous taisions ensemble en regardant les immeubles de la cité se découper au loin. Quand je prenais ma douche, il faisait mousser le gel parfumé à la violette sur mon dos d’une caresse à peine perceptible. Quand j’écoutais les œuvres pour piano de Gurdjieff/de Hartmann allongée sur le shikibuton, il dansait, je crois, car je sentais autour de moi des frissons aériens et gracieux. La chambre d’ami dans laquelle était posé le lit japonais n’a jamais accueilli d’autres existences que celle de Sasha et la mienne, finalement. Le chat, étrangement n’y entrait jamais. J’en viens presque à me dire aujourd’hui que je n’ai commandé le shikibuton que pour offrir l’hospitalité à mon fantôme avant même de savoir qu’il existait. La pièce avant cela était un lieu sans vie dans lequel j’accumulais des choses matérielles et sans intérêt.

    Ainsi mes journées s’étaient peu à peu harmonisées à la présence de mon fantôme. Quand je lisais sur le lit de ma chambre, il venait s’allonger à côté de moi et je sentais son souffle sur ma nuque car il se penchait pour lire sur mon épaule. Il tournait parfois les pages de mon livre et il savait précisément quand le faire. Parfois, il s’endormait. Sa respiration s’apaisait puis le petit ronronnement caractéristique commençait. Je n’ai jamais si bien dormi que bercée par ce doux bruit devenu familier.

    Il me manque à présent. Parfois, je me réveille en sursaut la nuit et je cherche, affolée, le souffle, le son, le corps éthéré. Il a disparu comme il est apparu.

    J’ai espéré son retour, je l’ai attendu, en vain.

    Puis, j’ai repris ma vie d’avant, mon existence d’être vivant réel mais je me demande si mon fantôme n’était pas moins chimérique que moi car je ne me suis jamais sentie si présente au monde qu’en sa compagnie de spectre. Tout faisait sens sans que je ne me l’explique. La vie était là dans sa complétude, simple, évidente.

    Peut-être Sasha m’en veut-il de ne pas savoir comment faire perdurer cet état de plénitude, qu’il se dit que ça n’aura servi à rien, que je n’ai rien appris de son passage, de notre relation.

    Ce matin, je bois mon café en regardant le paysage urbain par la fenêtre de la cuisine comme quand il était encore là et que je percevais son essence bienfaisante autour de moi. Mon chat, lance la patte en l’air comme pour saisir quelque chose que je ne vois pas.

    On n’a qu’un fantôme par vie.

     

     

     

     

    Photographie : Pam SoYou

  • A peine entré dans la salle d'examen, le candidat demande quand il a le droit de partir.

    C'est vrai que la vie est pénible, elle dure un peu longtemps. Si on pouvait atteindre la fin avant même de naître, on s'épargnerait bien des ennuis. Si on pouvait d'emblée en un seul mouvement vivre tous les événements instantanément d'un coup d'un seul, on gagnerait du temps. Mais non, les épisodes s’enchaînent les uns après les autres avec leur identité propre de manière plus ou moins fluide dans une spirale chronologique sur laquelle nous n’avons pas de prise. Vouloir la fin avant le début, c’est désirer ce qui ne peut être. Ne pas vouloir être là, c’est être nulle part.

    Mais, j’ai répondu : une heure après le début de l’épreuve.

  • Stéphanie Durdilly et moi

    Je ne sais pas si nous sommes de grandes filles
    mais nous sommes des filles grandes
    ce qui est pratique
    surtout dans les fosses de concerts de rock
    Cela dit, je ne sais pas si Stéphanie Durdilly
    Va aux concerts de rock,
    je ne connais pas ses goûts musicaux.
    En revanche,
    Je parierais
    qu’elle a déjà entendu ces paroles
    au supermarché de son quartier
    (car les filles grandes ont besoin de se nourrir autant que les autres) :
    - Vous pouvez m’attraper le paquet, là, tout en haut ?
    Non, pas celui-ci, le rouge à côté, avec l’étiquette verte.
    Merci, vous êtes bien gentille.
    Quand on est grande, on devient précocement altruiste
    malgré nous.
    (Pas de quoi se vanter)
    A part ça,
    de ce que j’en sais,
    Stéphanie Durdilly n’aime pas les chouquettes
    parce que ça n’a pas de goût
    et que c’est une pâtisserie à base de vide.
    On ne peut pas dire le contraire.
    Cependant, en y réfléchissant,
    j’aime assez l’idée de croquer
    dans le vide.
    Peut-être que je pourrai lui montrer, un jour
    Comment mâcher consciencieusement le néant
    Jusqu’à ce qu’il n’en reste rien.
    Et elle,
    en retour,
    m’apprendrait à me mettre
    de temps en temps
    EN VEILLE.
    Si on arrive à maîtriser ça :
    l’ingestion joyeuse du vide
    en même temps
    qu'une absence raisonnée et ponctuelle au monde,
    on pourra faire de grandes choses,
    Stéphanie Durdilly et moi.

     

     

     

     

    Photo : Alice Houdaer à l'Atelier des Canulars.

  • Os de seiche à vendre

    A 8 ans, je fais du porte-à-porte dans un lotissement de Seine-Maritime pour vendre des os de seiche ramassés sur la plage. Je tape à toutes les portes des maisons et je présente mon panier d'os de seiche tout l’après-midi à des gens qui n'en veulent pas. J’explique que l’os de seiche apporte aux canaris et aux perruches, le calcium et les oligo-éléments dont ils ont besoin, que c’est un matériau facile à graver avec lequel on peut fabriquer de petites sculptures. Au même moment, à 350 km de là, au Far-East, mon amoureux se donne comme défi de caresser l’un après l’autre tous les chiens de toutes les maisons de son village. Nous ne l’apprenons que 40 ans plus tard. Comme nous découvrons que nos noms ont la même étymologie et signifient : BOIS DUR.

  • Une charogne 2017

    Sur la plage, les doigts de l'un dans la bouche de l'autre, nous dévorons des tourteaux sans mayonnaise et faisons l'amour à même les galets.
    Au matin, nos peaux sont couvertes de bleus.
    Derrière les rochers, une mouette inquiète nous guette d'un œil fâché, épiant le moment de reprendre à la carcasse décapode, le morceau qu'elle avait lâché

  • Bonjour

    Une bizarrerie que ces gens qui ne vous rendent jamais votre bonjour et qui, le seul jour où vous ne les saluez pas, par lassitude ou inattention, s'en offusquent comme si vous les aviez privés d'exercer leur droit et plaisir de ne pas vous répondre.

  • Genèse

    Elle était tombée amoureuse de lui pour des raisons qu’il n’imaginait même pas. On pense toujours que nos qualités physiques et conversationnelles l’emportent sur tout dans la genèse de l’histoire. Lors de leur premier rendez-vous dans un café de quartier, c’était la trace à peine visible du fil de l’étendoir à linge qui dessinait de petits zigzags sur son t-shirt au niveau de la poitrine qui l’avait émue. Elle y avait lu sa hâte de la retrouver, leur aversion commune pour le repassage et s’était figurée qu’une vie longuement solitaire lui avait fait perdre l’habitude de s’apprêter pour quelqu’un.

  • Crâne

    Nous sommes des crâneurs de la vie; notre chaos est plus noble que celui des autres, notre course moins absurde, notre vision plus neuve. Nous pensons que nous sommes en train de tout inventer, alors que tout est déjà là, depuis le début et même avant. Et que rien ne nous attend de plus ou de mieux. Rien.

     

    A part bien sûr.

     

    A part bien sûr.

     

    L’essentiel.

     

    Qui ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval.

     

    Qui ne se trouve pas.

     

    Que nous devons aller chercher à coups de pelle
    Dans les terrains minés

     

    Chaque jour

     

    Chaque jour

     

    Nous travaillerons à être moins crânes
    Et plus en vie.