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  • Boule à neige

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    Je vis dans une boule à neige. Il n’y fait ni chaud ni froid. J’ai un époux, qui porte une chemise à carreaux, et un enfant qui tient un chien avec une laisse. Ils sont à côté de moi, à ma droite. Mon mari ne tient pas ma main mais une hache dont il ne se sert pas. Nous sommes debout devant un chalet en pin nordique sur lequel est inscrit le mot « CHALET ». Le chien semble à l’arrêt comme s’il guettait une proie. Si vous approchez votre visage du plexiglas, vous verrez un petit lapin blanc au pied d’un sapin situé derrière le chalet. Le chien ne l’a jamais attrapé. Mon enfant ne sourit pas, il tient la laisse. Mon mari tient une hache. Moi, je ne fais rien de spécial. Mes mains sont posées sur un tablier vert posé sur une robe rouge. Nous ne sommes ni heureux ni malheureux. J’attends que la neige tombe. C’est de plus en plus rare.

  • Bad boys

    A presque 45 ans, Pamela fantasmait encore sur les bad boys, les mecs rock'n'roll comme elle disait, un peu poètes un peu trash (elle kiffait les mots fuck et éjaculation dans la poésie), mais, en cachette, elle lisait avec une grande assiduité son horoscope guettant tous les signes d'une romance à l'eau surannée de rose. Elle voulait "qu'on l'aimât pour ce qu'elle était" (comme Bridget Jones dans Le Journal). En fait, elle rêvait secrètement l'avénement d'un Mark Darcy tout en passant son temps à tenter de séduire tous les Daniel Cleaver de passage.

    Où cette quête contradictoire allait-elle bien la mener ?

  • Allô

    En 2022, on ne distinguait plus les personnes qui parlaient toutes seules dans la rue de celles qui parlaient à un téléphone invisible - grâce à des oreillettes invisibles. Et, quand on prenait le temps d’écouter ce que ces locuteurs-là disaient, on se rendait rapidement compte qu’eux aussi ne faisaient que se parler à eux-mêmes, quand ils semblaient s’adresser à un interlocuteur. De longs, indigents, ennuyeux, pénibles soliloques se faisaient écho dans les avenues, les centres commerciaux et les transports en commun. Y avait-il quelqu’un au bout du fil ? Rien n’était moins sûr. Peut-être le récepteur de l’appel avait-il déjà posé depuis longtemps son smartphone dans un coin de la pièce et vaquait à ses occupations sans prêter l’oreille au discours sans fin de l’appelant, mais le plus probable était que l’appelé lui-même déroulait en réponse un monologue interminable sans attention pour le galimatias de son correspondant.
    2022 correspondait à une acmé de l’ère du blabla ; et ceux qu’on considérait à présent comme les fous ancestraux – les causeurs solitaires - étaient beaucoup moins inquiétants que la nouvelle engeance de jacteurs automatisés qui avait zombifié la ville.

  • Elle ne se rend pas compte

    L’élève me tend son cahier de brouillon ouvert. Elle a écrit « journal intime » en haut de la page droite. Je lui demande si c’est vraiment « intime » ou si je peux lire mais elle me dit qu’elle ne savait pas comment présenter son texte, alors elle a écrit ça, « comme ça ».
    Elle est très timide mais toujours souriante, aimable. Elle a 16 ans, vient du Soudan, vit en France depuis deux ans. Sa maîtrise du français est encore approximative et pourtant, je découvre un texte comme je n’en ai pas lu depuis longtemps. Je ne parle pas de textes découverts en classe, écrits par d’autres élèves, non, je parle de littérature en général. Elle utilise des mots simples, ceux qu’elle connait en français, des tournures syntaxiques bancales mais fortes, peu de ponctuation, mais son regard, surtout, est celui d’une auteure, d’une poète, je le sais dès la deuxième ligne. Pas de posture, pas de chichi, pas de pose dans le verbe ; elle n’imite pas, elle n’essaie pas d’impressionner, elle est là. Sa façon d’être en connexion avec ceux qui ne la voient pas, la façon dont elle écrit le « tremblement des lèvres » de son voisin de café, le regard qu’elle pose sur les solitudes alentours qui rejoignent la sienne sans le savoir, me ramènent à des écrits de Sylvia Plath (Carnets intimes) ou Brautigan. Regard juste, clairvoyant et lucide, écriture sans manières mais percutante.
    - Vous pouvez corriger mes fautes d’orthographe ? me demande-t-elle.
    Elle ne se rend pas compte.

  • Le prince trisomique

    François est un adolescent roux, trapu et trisomique. Il a deux ou trois ans de plus que moi. Chaque fois que j’arrive chez lui accompagnée de ma tante Denise et de mon oncle Jean qui sont les voisins de ferme de ses parents, sa mère crie au seuil de la porte : François, ta petite fiancée est là ! et tous les adultes rient. Il arrive en courant et en battant des mains et se précipite sur moi pour embrasser mes deux joues en maintenant fermement mes épaules. Comme il passe son temps à sucer des friandises, ses baisers sont humides et collants. Sa mère lui plante sans répit sucettes, sucres d’orge et bonbons dans la bouche comme si l’arrêt du gavage pouvait lui être fatal. Même quand je frotte ma peau avec ma main, ça ne part pas. Même dans la salle de bain avec de l’eau et du savon, ça reste. Je suis tatouée au sucre jusqu’au coucher. Un jour, il m’embrasse sur la bouche et tout le monde s’en amuse. Du coup, il recommence en me saisissant les épaules avec son enthousiasme brutal. Il applique sa grosse bouche molle couverte de salive sucrée sur mes lèvres. Je n’ose rien dire parce qu’il est « mongolien » et « qu’il n’est pas méchant ». Après, on reste à table pendant une heure, c’est l’heure du goûter. A François et à moi, on sert du sirop de menthe dans de l’eau. Beaucoup de sirop, peu d’eau. Les adultes boivent des liqueurs d’eau de vie ou du calvados. Je n’aime pas la menthe à l’eau mais je n’ose rien dire « parce qu’on est invités ». La mélodie du Big Ben annonce chaque nouveau quart d’heure, la boite en métal avec la photographie du Mont Saint-Michel sur laquelle est inscrite « Galettes bretonnes » est toujours la même et semble sans fond, la table cirée à carreaux rouges et blancs colle sous mes mains. Dans cette maison tout suinte. J’ai l’impression qu’au moment du départ mes fesses vont rester attachées à la chaise, retenues par des filaments de sucre. Les poignées de porte, la chasse d’eau, les murs, les rideaux, chaque objet est un piège sucré comme celui qui tombe en spirale au-dessus de la table et sur lequel viennent agoniser les mouches. C’est une maison Hansel et Gretel. Je m’imagine séquestrée dans la grange familiale par la Reine du Sucre m’obligeant à ingurgiter à toutes les heures du jour et de la nuit, gâteaux, sorbets et morceaux de sucre Candy. Le Prince trisomique essaie de me délivrer par toutes sortes de stratagèmes mais sa mère finit par l’enchaîner à la grande poutre centrale et le badigeonne de sirop de menthe que de grosses mouches noires viennent lécher de leurs trompes. Pendant ce temps-là, les grands parlent des bêtes, du foin, des gens du hameaux et du temps qu’il fait. Il y a toujours un moment où François insiste pour me montrer sa chambre mais je refuse en prétextant que je n’ai pas fini mes biscuits et ma menthe à l’eau. « Il ne va pas te manger » dit sa mère. Elle a presque l’air fâchée.

    Un jour, j’arrête d’aller chez les Morlin car je déménage à Lyon et que je ne vais plus en vacances chez ma tante Denise. Lors de notre dernière visite, je ne peux pas dire au revoir à François car il est puni dans sa chambre pour avoir mis le feu à la grange familiale. J’embrasse mon Prince trisomique de loin.

  • N.T.M. à l'éventail

    - Vous écoutez du rap, madame ?

    - Oh, vous savez, moi je suis de la génération N.T.M...

    - Je connais !

    - Ça veut dire quoi N.T.M, madame ?

    - NIQUE TA MÈRE, Malik.

    - Ouahahaha ! Elle t'a dit "Nique ta mère" !

    - Je savais c'était quoi. C'était pour vous l'entendre dire.

    - Et quel est l'effet sur l'auditeur, Malik ?

    - Bizarre. Ça va pas trop avec votre éventail...