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  • Le détail

    Au lycée, les garçons ne se touchent que pour se taper, se bousculer, se faire mal.

     

    Les filles, elles, peuvent se tenir la main, caresser les cheveux de leur meilleure amie, se balader épaule contre épaule, se faire des bisous, mais pas les garçons. Ils deviendraient d’emblée des « tapettes », des « filles » (injure radicale), des « gros PD ».

     

    Alors, dans la cour, dans les couloirs, les garçons se donnent des coups de poing, s’étranglent, se battent et, s’ils finissent par s’enlacer, c’est à l’image de ces boxeurs qui reprennent leur souffle et leur force avant le retour au combat.

     

    Pourtant, sur cette vidéo prise lors d’un exercice de grammaire en classe, un détail m’arrête comme celui que l’on capte dans le coin d’un tableau champêtre du 17e siècle - ce petit chat en train de laper son lait à côté de la grange et que tout le monde semble avoir oublié - oui, un détail happe mon regard qui ne peut s’en détacher. Deux mains de garçons posées l’une sur l’autre, légères et douces.

     

    Le geste n’est pas furtif, il dure exactement cinquante-trois secondes. Cinquante-trois secondes d’accalmie, de grâce durant lesquelles, tout concentrés qu’ils sont à chercher des erreurs orthographiques dans leur « dictée négociée », les deux garçons laissent leurs corps revenir naturellement à la douceur, au toucher fraternel, à la délicatesse avant les quelques minutes qui les séparent des lois de la recréation.

  • Qu'une chose à faire...

    Je n’avais pas de credo, je n’étais pas militante, je n’étais pas convaincue, je n’aimais pas les débats d'idées,  je n’avais rien à vendre, je n’étais pas particulièrement maligne, ne pas comprendre m’apparaissait plus intéressant que le contraire, je n'avais pas envie de rédiger une thèse, je n’aimais pas beaucoup parler - ni à table ni au téléphone - je faisais des courses au trésor que je ne trouvais jamais, je n’avais pas de réponse, je n’avais aucune imagination, il ne me restait plus qu’une chose à faire : écrire.

  • défonce

    La mère donne une fessée à la petite fille pour lui apprendre à ne pas courir vers les voitures.
    - La prochaine fois que tu vas sur la route, je te défonce.
    Au cas où elle n’aurait pas compris.
     
    Combien d’années avant que la petite fille ait envie de défoncer sa mère ?
    Combien d’année avant qu’elle ait envie de se défoncer toute seule ?

  • attention angles morts

     

    Angle mort

    malin qui le verra

    probable que l’angle mort

    est moins mort que toi

    bien actif

    sur le qui vive

    tandis que tu t’assoupis doucement

    sur tes certitudes

    et que tu butes

    bam

    contre le même mur

    bam

    bam

    depuis des siècles

    petite clé dans ton dos

    remontée à ton insu

  • quand ?

    A quel moment les enfants sont-ils gâchés ?
    A quel moment les enfants sont-ils gâtés ?
    Gâtés-blessés.
    A la sortie du ventre ?
    Bien avant ?
    Un peu plus tard.
    Estropiés
    amochés
    abîmés.
    Parfois pas grand-chose.
    Parfois trop grande chose.

  • 40 ans

     

    Casquette, percing, baggy, elle rappelle à l’amie qui est à sa table qu’elle vient d’avoir 40 ans et qu’à son âge on se connait assez pour savoir ce qu’on veut. Elle dit que son ex était vraiment une conne qui voulait restreindre sa liberté d’aller et venir : si j’ai envie de sortir toutes les nuits, personne n’a le droit de m’en empêcher, tu vois c’que j’veux dire ? Elle n’a pas attendu 40 ans pour s’entendre dire ce qu’elle doit faire. Elle est adulte maintenant, elle ne va pas se laisser marcher sur les pieds. Si elle a envie de sortir TOUS LES SOIRS, elle le fait. POINT BARRE.

    Une feuille de laitue, un verre de vin rouge.

    C’est quoi ces gens qui veulent régir ta vie ? J’ai 40 ans, non ? Si j’ai envie de trainer les bars jusqu’à la fin de ma vie, c’est mon problème. Je suis adulte, oui ou non ?

    La copine acquiesce et lui ressert un verre. Ce n’est pas le moment de lui dire qu’elle a un bout de salade coincé entre les incisives.

  • De l’importance des prépositions

    Car enfin, tout ce qu’ils veulent, c’est en être, tu n’as toujours pas compris ? En être.

     

    Et le faire savoir.

     

    Quant à être, qui s'en soucie ?

     

    Être ?

     

    Pour

     

    Quoi

     

     

  • danse macabre

    Valériane ancienne victime devenue bourreau prend très à cœur son nouveau statut et, comme tous ses ami.e.s victimes, développe des trésors d’inventivité pour se venger durablement de ses anciens tortionnaires qui, de leur côté, investissent consciencieusement leur nouveau rôle de victimes et en savourent les pleins et les déliés en attendant que leurs petits enfants renversent de nouveau la vapeur et continuent de perpétuer l’inébranlable danse macabre du bourreau et de la victime, enlacés, inséparables, fusionnels et complices, jusqu’à la nuit des temps.

     

     

     

     

    Illustration : Franciszek Lekszycki