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  • Armelle

     Je pousse ma cousine Armelle dans sa chaise roulante très vite dans les rayons de la galerie marchande d’un centre commercial. J’ai 12 ans et elle 13, mais elle se fout de son âge : elle aime les chansons de Sardou et de Nana Mouskouri et adore L’Ecole des fans de Jacques Martin. Comme elle est « lourdement handicapée », elle n’a pas le réflexe de déglutition, elle bave beaucoup, ne mange pas toute seule, ne marche pas toute seule, ne se lève pas, ne se tient pas droit, ne sait ni parler ni lire ni écrire. Elle fait ses besoins dans une couche et fout de grands coups pieds avec ses chaussures orthopédiques à tous ceux qui passent à sa portée quand elle est énervée ou excitée. Elle crie très fort aussi, des éclats pareils à des cris de guerre de chef indien ; on nous chasse des restaurants quand on ne nous en interdit pas l’accès.

     

    Dans ce marché « de la beauté et des loisirs » notre joie ne semble pas communicative. Les gens jettent sur Armelle des regards inquiets tandis qu’on avance hilares, moi poussant comme une folle sa chaise et elle, bouche grande ouverte avec tous ses doigts dedans, sa salive qui dégouline, sa belle gueule de traviole et son rire à faire stopper les escalators.

     

     

    A Armelle, ma reine déglinguée, ma souveraine en carrosse de métal, ma douce petite morte.

    (1969-2015)